Epidémie et démocratie

Gilles CLAVREUL - 13 Mar 2020

Le pouvoir face au virus, et nous, le peuple, au milieu. Démocratie, épidémie : on ne le remarque pas, mais ces deux mots ont la même racine, demos, comme pour nous rappeler que la santé d’un peuple a partie liée avec la santé des hommes, que la force d’une démocratie se mesure au soin qu’elle porte aux corps physiques de ceux qui la composent.

Rien n’est anodin, ni simplement technique, dans la décision de maintenir les élections municipales. C’est une décision prise à la lumière de l’état des savoirs scientifiques, qui ne valent pas parce qu’ils sont éternellement vrais, mais précisément parce qu’ils sont à tout instant falsifiables, évolutifs et réversibles, non parce que la science a toujours raison, mais parce que seule la science peut se corriger. Mais c’est aussi une décision éminemment politique. En se demandant s’il est bien raisonnable de voter quand un virus se répand, on pose nécessairement, en creux, la question inverse : est-il bien raisonnable, en démocratie, de surseoir à voter ?

En tout cas, la crise du coronavirus, qui ne fait que commencer, remet le politique au premier plan ; quitte, d’ailleurs à verser dans la surenchère interprétative : fin de la mondialisation, retour des frontières, mort du néolibéralisme, redécouverte enchantée de la solidarité, coup dur providentiel vers la décroissance…Chacun y va de son petit couplet, comme si les grandes épidémies avaient pour fonction, presque pour vertu, d’authentifier quelque position idéologique.

Puisqu’il est recommandé de ne pas se laisser gagner par la fébrilité, essayons de poser, plus modestement, que nous nous préparons à des heures difficiles, douloureuses, dramatiques sans doute, mais qu’il vaut bien mieux les aborder dans une démocratie, où les choix sont débattus, expliqués, et où la puissance publique agit sous le contrôle d’un Parlement, d’une presse libre, et enfin sous le regard de millions de paires d’yeux bien ouverts. Et qu’il vaut mieux aussi que cette démocratie, qui ne peut être qu’une instance délibérative mais aussi une force agissante, soit adossée à un Etat moderne, performant et fortement redistributif, qui cherche à combiner efficacité et solidarité, plutôt qu'à un consortium d'acteurs privés. La crise prouverait, pour d'autres, la supériorité des régimes autoritaires et des politiques de fermeture ? c’est tout le contraire : ce sont les démocraties ouvertes qui, grâce au progrès scientifique et technique, à la prospérité économique et aux politiques de redistribution, fournissent, toutes choses égales d’ailleurs (la structure d’âge de la population, notamment) les meilleurs anticorps. Or cela ne s’obtient ni grâce à des Etats autoritaires, ni dans des économies fermées. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut jamais prendre de décisions draconiennes, lorsque les circonstances l’exigent, mais pour un temps limité et un objet déterminé.

Voilà aussi pourquoi, en dépit de toutes les mises en garde, qui pouvaient s’entendre, il fallait tenir ces élections. Parce que la démocratie est aussi un bien précieux qu'il nous faut préserver dans l'adversité.

D’une efficacité indéterminée au plan sanitaire, un report aurait eu des conséquences politiques négatives : décidé à trois jours des élections, il aurait encouru le double reproche paradoxal de l’imprévision et du calcul. Les oppositions auraient eu beau jeu de dénoncer une manœuvre, les élections s’annonçant mauvaises pour la majorité présidentielle ; elles auraient trouvé de l’écho dans le mécontentement de fond d’une partie de l’opinion et dans la frustration des 902 465 candidats en lice pour ce premier tour. Au lieu de quoi, on l’a vu dès hier soir, le Président de la République, au terme d’une intervention dont on pourra toujours discuter la forme, a récolté les soutiens républicains qu’il pouvait légitimement espérer, à gauche comme à droite, et contraint les populistes à jouer une partition de mauvais perdant : Marine Le Pen, à nouveau incapable de se hisser à la hauteur des responsabilités qu’elle brigue ; et Jean-Luc Mélenchon, lancé dans des interprétations méta-politiques verbeuses sur la fin de l’ordre néo-libéral. Comme quoi, la décision du Président était adéquate, c’est-à-dire juste ou en tout cas justifiée, mais aussi habile, et plus habile encore d’en laisser le mérite supposé aux personnalités, fussent-elles les plus éminentes, qu’on aura consultées, et qui s’attribuent, ou auxquelles on attribue, d’avoir fait pencher la balance présidentielle. Décision machiavélienne, en un mot.

Les municipales, venons-y.

Au vu des dernières échéances, elles sont souvent ce qu’on attendait qu’elles soient, mais en (beaucoup) plus fort, le suffrage universel n'ayant pas - c'est ce qui fait son charme - la prudence des prévisionnistes. Le résultat est donc toujours meilleur ou pire, selon le point de vue qu’on adopte. Si ces élections-ci devaient innover, ce pourrait être parce qu’elles seront pires que prévu pour beaucoup, et meilleures pour très peu : il aura beau y avoir 35000 vainqueurs dans dix jours – si le second tour a lieu, le suspense sanitaire demeure -, on se prépare à un jeu à somme collective négative. Les seuls vrais gagnants seront les maires réélus au premier tour. Ceux dont la photo s’affichera dès dimanche sur les infographies des soirées électorales et dans les tweets de victoire. Beaucoup seront des maires de droite, comme François Baroin à Troyes, porte-étendard de ces élus établis de longue date, solidement ancrés dans ce « vieux monde » que le nouveau n’a jamais tué ; ou d’extrême-droite, comme Robert Ménard à Béziers, voire David Rachline à Fréjus. Pour tous les autres, la partie se jouera le dimanche suivant, si dimanche suivant il y a, souvent au terme de tractations qui s’annoncent localement compliquées.

La gauche socialiste espère se reconstruire sur son socle territorial. Cela ne sera pas trop difficile : elle a subi un tel désastre en 2014 (plus de 160 villes de plus de 9000 habitants perdues) qu’elle ne peut pas chuter plus bas. Mais, au-delà de la conservation des grandes métropoles, probable à Lille, Nantes et Rennes, plausible à Paris, peu de conquêtes (Nancy ?) ou reconquêtes (Limoges ?) paraissent envisageables, d’autant que nombre de têtes de listes ont été concédées aux écologistes. Ces derniers, donnés à des scores très flatteurs dans les sondages, vont-ils pour une fois confirmer ? Pas sûr que les dernières évolutions de la campagne et de la situation politique et sanitaire nationale soient très favorables à un vote massif en leur faveur, d’autant que l’électorat écologiste est souvent le plus volatil. Reste que des scores élevés, voire des succès emblématiques comme à Strasbourg, Lyon ou Bordeaux, leur donneraient une dynamique forte, mais ambiguë : entre un électorat de jeunes urbains actifs sensibles à la dimension environnementale, et un parti – EELV – qui se radicalise et se gauchise, cela peut très bien tenir du coup de foudre sur un malentendu, aussi soudain qu’éphémère…A la gauche de la gauche, la France Insoumise risque de payer cher toutes les erreurs stratégiques de son leader depuis 2017 : surenchère populiste, pas de structuration partisane, clins d’œil communautaristes, refus des alliances. Mélenchon était au seuil du second tour de la présidentielle il y a trois ans : son mouvement sera un nain municipal dans dix jours. En somme, les rêves d’union de la gauche, qui semblent encore agiter beaucoup d’esprits, se heurteront à une réalité difficilement contournable : des écologistes pas assez haut pour prendre la tête, des socialistes et des hamonistes pas assez bas pour disparaître, et des mélenchonistes pas assez réalistes pour consommer leur défaite. Il faudra, au-delà, regarder le total : à 37%, l'ensemble des voix de gauche en 2014 était déjà tombé à un étiage. Un tel score cumulé serait cette fois-ci accueilli comme une très bonne nouvelle.

Pour LREM, la défaite est tellement annoncée qu’elle est, parait-il, déjà enjambée. Attention car, lorsqu'on enjambe un obstacle, il faut être assez souple et sauter assez haut pour ne pas subir une douloureuse déconvenue ; la gauche de 2014 s'en souvient encore... Certes le parti majoritaire ne peut pas perdre les villes qu’il ne gère pas. Mais il risque, dans de nombreux cas, et en dehors des sortants « franchisés LREM » comme les maires de Toulouse ou d’Angers, de faire de la figuration presque partout où il court sous ses propres couleurs, en troisième, voire en quatrième position, ce qui l’obligera à des retraits « républicains » douloureux là où le RN menacera. Ce sera un très gros problème, à terme, pour Emmanuel Macron, qui a bâti une partie de sa légitimité politique sur son aptitude à être le meilleur rempart contre l’extrême-droite. Restent les quelques situations de bascule qui font la différence entre une mauvaise soirée et une franche déroute : l’élection du Havre évidemment, où le Premier ministre se représente crânement dans une ville sociologiquement à gauche, mais aussi celle de Lyon. Y compris à la métropole et malgré des jeux d’alliances où le politique le cède aux équations personnelles.

Quant au Rassemblement national, que la presse disait moribond après l’élection présidentielle – malgré les 10,7 millions de voix de Marine Le Pen – et plus mort encore ces derniers jours pour avoir présenté 28% de candidats en moins sur fond de difficultés financières, il ne faudra pas interpréter des gains numériquement modestes comme une nouvelle illustration du « plafond de verre », sauf à s’habituer à ce que celui-ci remonte à chaque échéance. Outre que les 11 sortants ont presque tous de bonnes chances d’être réélus, confirmant l’implantation et la notabilisation locale du RN, quelques gains supplémentaires suffiront pour lui permettre de crier victoire, surtout si quelques symboles – Perpignan, peut-être même Avignon – et plusieurs petites villes de l’arc méditerranéen, de l’est et des Hauts-de-France tombent dans son escarcelle.

Demeure Paris, totalement atypique, et dont aucune leçon politique nationale ne pourra être tirée quoi qu’il arrive – sinon peut-être une « présidentialité » naissante pour Anne Hidalgo en cas de réélection, et encore. Ce découplage entre Paris et le reste du pays, entre la nation et sa capitale, qui n’a pas toujours été – opposition oui, quasiment depuis toujours : mais pas découplage – et un problème en soi. D’autres démocraties, aussi anciennes voire plus anciennes que la nôtre, en souffrent aussi.

En d’autres termes, au-delà de quelques trompe-l’œil qui permettront aux représentants des partis de donner le change sur les plateaux, les municipales risquent fort de marquer une nouvelle étape de la décomposition du paysage politique. Et puisqu’il faut un coupable en pareille circonstance, ce sera forcément le Président de la République. Qui, sans doute, s’y attend. Il aura fort à faire, ces prochaines semaines, pour gérer la crise sanitaire et ses immenses répercussions économiques, et donc sociales ; mais il devra aussi répondre sur le plan politique, sans beaucoup d’atouts dans sa manche : une majorité liquéfiée, une situation économique délicate, des réformes enlisées.

Tout cela nous paraîtra peut-être dérisoire, dans dix jours, si le virus suit sa trajectoire morbide : mais la démocratie, elle, l’a précédée et lui survivra. Enfin, cela dépend de nous, de la défendre, bien autant que de lutter contre le virus. Or nous sommes face aux mauvais vents politiques comme face aux maladies : affligés de notre faiblesse, inconscients de nos forces.  

Lutte contre l’islamisme : les valeurs dans la maison vide

- 22 Fév 2020

TIMIDE « Grosse cote, gros gain, gros respect », dit une publicité pour des paris en ligne. On l’aurait appliquée sans hésitation au coup de vent historique qu’a constitué l’irruption d’Emmanuel Macron sur la scène politique, et qualifié volontiers de perf du siècle sa victoire-éclair à l’élection présidentielle, sans parti, en homme seul. Tous les Présidents, je l’ai observé de plus ou moins près pour les trois derniers titulaires, passent une bonne partie de leur mandat à vouloir retrouver le miraculeux mélange, l’improbable alchimie qui les a portés au sommet que tous convoitent et qu’un seul atteint. Las, la magie n’opère pas indéfiniment, et même si l’échantillon est restreint, on peut dire que, sous la Vème République, elle opère de moins en moins.

On sait pourtant Emmanuel Macron homme de paris, autant qu’il est sensible, comme ses prédécesseurs, au mystère de l’élection, qu’on écrirait presque avec des majuscules si on n’avait pas peur de trop appuyer le clin d’œil vers le sujet qui l’a conduit à Mulhouse cette semaine, même s'il était un peu, mais pas vraiment caché, derrière un peu de verbiage technocratique : le vrai sujet du discours et du déplacement présidentiels, c'était bien la religion, et sa place dans la société.

Or, après avoir écouté ce discours, on repense au qualificatif que laissa tomber le sévère Quinet sur les révolutionnaires, dès lors qu’il se fut agi pour eux de penser la question de la liberté de conscience dans une France baignée de foi chrétienne : « timide" !

Ardents à mourir et à faire mourir, innovateurs en tout – de la métrique jusqu’au calendrier - ils n’ont pas osé rompre radicalement avec l’héritage chrétien, ni changer de religion, encore moins la supprimer, bien moins audacieux, d’une certaine manière, que nombre de rois très-chrétiens qui ne redoutèrent pas l’excommunication pour faire prévaloir la raison politique, et ce qu’on n’appelait pas encore l’intérêt supérieur de la nation, sur les prérogatives à la fois spirituelles et temporelles de l’Eglise.

« Il ne faut pas tout mélanger ! » : combien de fois le Président de la République l’a-t-il répété au sujet de l’islamisme, du voile, de la laïcité, de l’immigration, des discriminations, de la politique de la ville et de bien autres choses encore ? C’était en tout cas, semble-t-il, le leitmotiv de sa discussion à bâtons rompus au retour d’Israël courant janvier. Or c’est un peu ce qu’il a fait à Mulhouse, à son corps défendant peut-être, mais passant le plus clair de son discours à dire ce que l'islamisme n'était pas, à reconnaître les torts et les faiblesses de la République, plutôt qu'à nommer l'adversaire.

Car au fond, quel était le sujet de cette longue intervention, qui se voulait pragmatique et concrète, ce qui est une manière de dédramatiser un sujet mais aussi, en creux, d’en rabattre sur ses ambitions ? C’est difficile à dire tant les sujets abordés étaient vastes, nombreux, importants, disparates, car au final le Président aura sans doute voulu s’adresser d'abord aux musulmans, dans l’intention, irréprochable en elle-même, de les « embarquer » avec l’Etat dans la lutte contre le « séparatisme islamiste », qu’à définir précisément ce qu’il entendait par « séparatisme », sauf à en donner une vision assez minimale, pour ne pas dire minimaliste, et partant assez fausse, comme étant le fait de tout comportement ou discours prétendant s’affranchir des lois de la République au nom d’une loi religieuse réputée supérieure (on notera d’ailleurs que, de ce point de vue, la droite qui critique Macron ne fait pas autrement, et donc pas mieux, avec sa proposition de loi constitutionnelle : les mots sont peut-être plus explicites mais leur portée est identiquement faible).

Or l’islamisme ne se donne à voir comme « séparatiste » que dans ses formes les plus extrêmes, ou les plus balourdes ; ni les islamistes de sensibilité frériste, qui promeuvent une implication active dans la société – mais pour la transformer –, ni la plupart des salafistes qui disent mépriser le politique mais revendiquent l’interventionnisme dans le vaste champ du social et, de plus en plus, de l’économique, ne sont au sens premier du terme « séparatistes », si du moins, comme l’a fait un peu trop sommairement le Président de la République, on cantonne ce terme à la volonté de s’affranchir de la loi. Car dans ce cas, le VTC qui ne sert pas la main aux femmes – il en a le droit – est moins séparatiste que le zadiste, moins séparatiste que le « désobéissant climatique » et beaucoup moins séparatiste que les casseurs qui s’illustrent à chaque manifestation de Gilets jaunes, contre la réforme des retraites ou lors des déplacements de François Hollande. Voici donc le premier écueil de ce discours : en concédant que le problème islamiste n’était pas exclusivement (et même, osons l’affirmer : pas principalement) celui de la radicalisation violente, le chef de l’Etat a certes fait un peu redescendre la barre qui sépare l’acceptable de l’inacceptable, mais elle est encore haute, bien trop haute…

Deuxième problème, pas moins profond que le premier : à supposer que l’on définisse plus clairement ce que l’on combat, encore faut-il être au clair sur ce qu’on lui oppose : lutter contre le « séparatisme islamiste », si on veut l’appeler comme cela, mais pour quoi et au nom de quoi ? Cela parait tout bête, mais le sait-on seulement ? Là-dessus, Emmanuel Macron est très vague, et la seule atténuation que l’on peut trouver à ce reproche, c’est qu’il n’est vraiment pas le premier des chefs politiques de ce pays à entretenir le flou, et que c’est tout le problème : sinon la réitération vague de principes vagues, les seules arêtes que l’on trouve, en dernier ressort, quand on gratte un peu la carcasse des formules sacramentelles sur le commun, la République, la laïcité, le vivre-ensemble, etc., c’est encore et toujours le respect des lois. Mais quels principes les inspirent, ces lois ? Quelle vision collective les a fait naître ? Quel projet dessinent-elles ? Motus là-dessus : rabattue sur une formulation étroitement juridique, la laïcité, qui est le cœur de ce que l’Etat comme opérateur de la communauté politique devrait justement opposer à l’islamisme, se borne à indiquer « la liberté de croire ou de ne pas croire », formule qui devient fausse quand on ne la développe pas – liberté de croire ce que l’on veut comme l’on veut, de ne pas croire, de nier la religion, d’en changer, sans que quiconque ait à y redire, etc. -, la neutralité du service public, elle-même vidée d’une partie de son sens car destinée à protéger le citoyen contre toutes les emprises, et non le seul croyant contre l’Etat, et enfin la séparation, qui en elle-même, comme le prouve assez le contre-exemple américain, n’est pas une qualité distinctive de la laïcité.

DANS LE SILENCE DES LOIS

Soyons indulgents : Emmanuel Macron n’a certes pas empoigné le problème, mais il l’a maintes fois effleuré. Quand il évoque, à propos du voile ou des relations homme-femme, la question de la « civilité », il indique bien qu’une pratique culturelle dictée par des prescriptions religieuses créé un trouble légitime dans la société, quand bien même n’est-elle pas répréhensible juridiquement. Son seul tort, mais il est capital, est de le détacher de la laïcité : car si les règles posées entre 1881 et 1905 par le législateur ne sont pas enfreintes, toutes les idées qui les ont inspirées en amont et tous les dispositifs de puissance publique qu'elles ont fait naître en aval sont, en réalité, remis en cause, pas toujours volontairement c’est vrai – la grande majorité des femmes qui portent le voile le font non seulement sans contrainte, mais encore sans intention de défier qui que ce soit, c’est un fait que les laïques conséquents devraient regarder en face – mais de façon certaine, par des moeurs qui s'inscrivent dans un registre juridique et philosophique essentiellement différent, et qui, contrairement aux religions chrétiennes, n'ont pas eu des siècles de joutes, d'oppositions et de concessions, pour se polir sous les vagues de la sécularisation. Et lorsque sont invoqués les droits et les libertés à l’appui de comportements qui, pour ne pas défier les lois ou se tenir à leur lisière (instruction à domicile, activités non mixtes…), c’est la grammaire de cette « laïcité-liberté », heureuse de ses effets, ignorante ou contemptrice de ses causes et de ses soubassements philosophiques, qui est opposée à la République. Dans l’Histoire de la laïcité, la réforme des esprits, par l’instruction publique, précède de près d’un quart de siècle la séparation : les pères fondateurs de la Troisième République, qui connaissaient leur Quinet, et plus encore leur La Boétie, ne confondaient pas l’effet et la cause, et se sont attachés à ce qu’il y ait un fondement à la fois institutionnel et culturel solide, l’école républicaine, pour garantir que le plein exercice de la liberté de culte ne se retourne pas contre les idéaux républicains ; qu'en somme on ne vienne pas opposer Dieu à la Liberté au nom de la Liberté. Comme nous tendons à être un peu oublieux de notre propre Histoire, nous finirions par croire qu’il suffit de proclamer la liberté pour qu’elle advienne : non, elle est le fruit, d’ailleurs fragile, d’un intense travail politique, lui-même adossé à une lente maturation des idées. Venons-en au problème principal : qu’est-ce que la République, c’est-à-dire ce pour quoi on demande aujourd’hui à certains de nos concitoyens (et pas à tous dans les mêmes termes ni avec la même exigence, ce qui, incontestablement, nourrit un légitime ressentiment, sans avoir à fouiller dans le bric-à-brac des inconscients post-coloniaux) non seulement de respecter les lois – la belle affaire – mais encore d’adhérer à une manière d’être devenue évanescente à force de ne plus être définie ? Ici, la facilité consisterait à se réfugier derrière l’éloge libéral du pluralisme : « la République, c’est ce que les citoyens en font, ce n’est pas, ou plutôt ce n’est plus, l’hégémonie culturelle, la normalisation jacobine, etc. ». Oui mais : si daté, douloureux, détestable qu’ait pu être, par bien des côtés, ce temps de la République aplatisseuse de différences, et par ailleurs misogyne et colonisatrice, que nous dit-il du travail politique nécessaire à l’émergence d’une communauté de destin, dans une France défaite militairement, affaiblie politiquement, dépassée économiquement et surtout, bien plus qu’on ne le dit, fragmentée culturellement, comme l’a si bien montré Eugen Weber dans La fin des terroirs ? La vraie exception républicaine ne réside pas du tout dans le fait d’avoir « éveillé les consciences » à une Raison qui aurait été là, toute faite, prête à être découverte par des esprits enfin arrachés aux tutelles anciennes, une raison s’incarnant naturellement par l’unisson des citoyens dans l’amour de la Mère Patrie : c’est de l’avoir fait sans -trop- de coercition, dans un cadre politique délibératif, en s’en remettant à des principes de raison commune, c’est-à-dire de vérités relatives dans un ordre politique consciemment contingent et volontairement auto-limité. Pourtant, elle l’a fait quand même, avec esprit de suite : en disant ce qu’elle voulait pour ses enfants. On revient à l’école, ou plutôt on y retourne.

A considérer les droits libéraux dont nous bénéficions comme un déjà-là éternel et déshistoricisé, Emmanuel Macron pourrait donner l’impression qu’il ne cherche pas à remplir de valeurs le « lieu vide » du politique dont parlait Claude Lefort. Ainsi il y aurait un cadre, seulement un cadre, et libre à chacun, autour « d’exigences minimales de la vie en société » que le Conseil Constitutionnel a posé en 2010 lors de la loi sur la dissimulation du visage, mais sans les définir, de s’organiser comme bon lui semble. Or aucune communauté politique ne ressemble à cela, la nôtre moins encore : il lui faut, nous le disions, des arêtes, c’est-à-dire des limites et des interdits qui peuvent éventuellement donner lieu à une ingénierie juridico-administrative améliorée ;; mais il lui faut surtout de la chair et donc du muscle, quand il s’agit de répondre sur le fond à des contestations qui, pour être permises par nos lois démocratiques, n’en emportent pas moins la remise en cause, au plus près de la racine, de cette idée singulière que nous nous faisons de l’homme, idée d’autant plus singulière qu’elle a la prétention d’être universelle. Cette prétention anthropologique a une généalogie tellement longue et tellement compliquée qu’on comprend très bien qu’un Président de la République ne puisse ni ne veuille la ramasser dans un seul discours, ni même plusieurs : ce serait, pour le coup, d’une ambition démiurgique et mégalomaniaque. Mais entre ce trop inaccessible et ce trop peu où s’émousse jusqu’à la volonté de dire ce à quoi la République oblige, et non seulement ce qu’elle a à offrir – ce qui revient à souligner qu’elle offre toujours trop peu – la parole présidentielle échoue jusqu’à présent, non à dire l’importance vitale du commun, mais à dire précisément de quoi il est fait.

Tout cela, me dira-t-on, est bel et bon mais excessivement théorique et abstrait. Pas du tout : rien n’est plus terre-à-terre. En effet, les grands principes de la République « indivisible, laïque, démocratique et sociale », ce sont les fonctionnaires, et dans une mesure croissante des délégataires associatifs, surtout dans les territoires les plus difficiles, qui en sont à la fois les porte-parole et les dépositaires. Quel bagage leur donne-t-on pour remplir un ministère aussi redoutable ? Il est maigre, bien maigre : des formations initiales et continues faiblardes, un soutien hiérarchique flottant, des consignes qui exhortent à faire, faire savoir et faire remonter, mais quoi ? Je revois cette directrice de la protection judiciaire de la jeunesse me conter le jour où l’item « prévention de la radicalisation » est apparu sur ses tableaux de reporting : il lui fallait rendre compte des actions qu’elle avait entreprises dans un domaine sur lequel aucune instruction n’avait été donnée, ni même la moindre réunion organisée. Voilà pour l’Etat, pour ne rien dire des collectivités locales, où bon nombre d’élus ignorent opportunément la question. Dans ce flou général, la puissance publique, Etat et collectivités locales confondus, font confiance à des opérateurs historiques, comme les grandes fédérations de l’éducation populaire, à des acteurs associatifs émergents ou à des chercheurs. La réalité est que les discours dominants, dans cette maîtrise d’œuvre qui est en fait une maîtrise d’ouvrage – normal, puisque le maître d’ouvrage ne sait pas ce qu’il veut – sont sourdement ou explicitement contradictoires avec ceux que portent l’Etat. Rien n’illustre mieux cette ambivalence que le choix de Mulhouse pour ce discours inaugural du Président de la République : Mulhouse où, deux ans et quelques auparavant, le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, donnait une conférence dans une association islamiste, en toute innocence probablement, convaincu que le sacerdoce républicain consistait à ramener les brebis provisoirement égarées de l'intégration providentielle. Aujourd’hui, le Président déclare la guerre au séparatisme islamiste, mais il le fait dans la ville où le chef d’un service placé sous son autorité est venu légitimer, comme acteur du vivre-ensemble, un entrepreneur local du séparatisme que le Président entend combattre. Une telle schize est aujourd'hui la marque du discours d'Etat face à la proposition islamiste : la base la subit, le sommet en parle, des corps intermédiaires la nient. Curieux qu'Emmanuel Macron, prompt à fustiger les corps intermédiaires défaillants, n'ait pas encore vu que c'était là que se situait le principal point de faiblesse de la République dans son ensemble.

DERRIERE L'ISLAMISME, LE DEFI IDENTITAIRE

Il est temps, en somme, de savoir ce que nous voulons, ce qu’être républicain veut dire. Le temps presse, non seulement au regard de la poussée islamiste, que j’avais évoquée avec une sobriété toute administrative dans un rapport remis il y a deux ans au ministre de l’intérieur, mais plus largement au regard de toutes les manifestations identitaires. Qu’elles soient réactives comme celle de l’extrême-droite du grand remplacement : cela peut conduire au terrorisme raciste, comme on l’a encore vu en Allemagne, à Hanau, mais aussi à l’avènement de formations politiques populistes aux affaires ; qu’elles soient encore, palliatives, comme ces mobilisations sociales sans issue qui théâtralisent une contestation sans but, comme Nuit debout en fut le triste exemple ; qu’elles soient, enfin, dolosives, qu’il s’agisse des des Blacks blocks, des activistes antispécistes ou des militants les plus radicaux de la transidentité et du décolonialisme.

La République a pu faire face à ses monstres – la protection des privilèges bourgeois, le sexisme, le colonialisme, notamment – parce qu’elle a pu secréter ses propres anticorps. Le devenir d’un Etat qui s’en remettrait au seul néo-libéralisme est beaucoup plus incertain face à ses monstres à lui, car ils l’attaquent en son cœur : primat du droit comme droit contre l’Etat, insignifiance de la chose publique face à des exigences communautaires dont la revendication victimaire est l’exhausteur juridico-politique, éclatement de la figure du citoyen en identités d’autant plus multiples qu’elles se réinventent en permanence au gré d’un mouvement perpétuel de « déconstruction ».

J’espère qu’on me pardonnera de n’avoir pas commenté du tout le bien-fondé, ou non, de renvoyer les 300 psalmodieurs que le Maroc et l’Algérie envoient chaque année pour le ramadan : désolé, mais ce n’est vraiment pas le sujet. A vouloir rabattre la grande question identitaire sur l’islamisme – certes proéminent, mais pas unique – et l’islamisme sur des règlements techniques, on passera, inéluctablement, à côté de la grande affaire de notre temps : l’âge identitaire, comme ne cesse de le clamer Laurent Bouvet.

Or pour ce faire, une fois encore, il faut prendre très au sérieux le défi religieux, protéiforme même si la proposition islamiste est la plus visible à ce jour. Ecoutons Michelet, qui écrit ceci dans la préface de 1868 à son Histoire de la Révolution française : « La question religieuse paraissait secondaire. Nos avertissements touchaient peu. En vain les Bossuet, les de Maistre, disaient hautement aux nôtres la profonde union des deux autorités. Ils l’ont sue un peu tard. Il leur a bien fallu s’éveiller en voyant le couvent près de la caserne, ces monuments jumeaux qui couronnent aujourd’hui les hauteurs des grandes villes, et proclament la coalition. »

Mettons cela dans la langue d’aujourd’hui : il n’y a pas trente-six solutions. Ou bien le politique n’a pas d’âme propre et il annexe, s’il le peut, sinon il s’allie et compose avec l’offre ou les offres spirituelles disponibles ; ou bien le politique a quelque chose à dire de notre vécu commun qui permette à chaque citoyen de modeler lui-même le visage de la Cité au bout de ses doigts. C’est sans doute beaucoup demander à un discours présidentiel, pris entre mille priorités et contraintes d’agenda. Mais y a-t-il d’autres enjeux plus essentiels, que de permettre à la communauté politique de se figurer à nouveau ?

La gauche britannique piégée par l’identity politics

Gilles CLAVREUL - 13 Déc 2019

  La victoire de Boris Johnson est nette et sans appel. Offrant aux Conservateurs un succès aussi large que ceux de Margaret Thatcher durant les années 1980, Boris Johnson a gagné le pari de la cohérence : constatant l’impossibilité d’accomplir le mandat pour lequel sa majorité parlementaire l’avait mandaté, à savoir la mise en œuvre du Brexit, il a provoqué des élections générales qui étaient la seule issue possible à la crise politique. Son projet politique tenait en trois mots « Get Brexit done » ; avec une majorité confortable, plus rien ne l’empêchera de l’appliquer.

Quoi qu’on pense du Brexit sur le fond, « BoJo » indiquait clairement la direction qu’il voulait suivre. Tout le contraire de son adversaire, Jeremy Corbyn, qui endosse la responsabilité de la pire défaite des travaillistes britanniques depuis les années 1930. Certes, avec plus de 200 députés et 32% des voix, ce qui est un séisme pour la gauche britannique ferait les affaires de bien des sociaux-démocrates français ; mais, deux ans après avoir fait vaciller les conservateurs, la chute est lourde pour le Labour. Il y a un mois, ce scénario n’était pas écrit : comment est-on passé en si peu de temps d’une situation si confuse à une conclusion aussi tranchée ?

« One Nation Conservatism » : un triomphe ambigu

  Il faut d’abord se rendre à l’évidence, même si elle est pénible : non, le référendum de 2016 n’était pas un accident. Les Britanniques veulent vraiment le Brexit. Certes, la sortie de l’UE désespère des pans entiers de la population, à commencer par la jeunesse urbaine. Mais, trois ans et demi après le référendum, on ne peut plus accuser les intox, la précipitation ou les trolls russes : les électeurs ont eu le temps de mûrir leur réflexion. Les Libéraux Démocrates, qui ont courageusement porté l’étendard du Remain, l’ont payé par un lourd revers électoral, symbolisé par la défaite de leur leader Jo Swinson, battue de 150 voix dans sa circonscription écossaise. Le sursaut espéré par les europhiles n’a pas eu lieu, bien au contraire.

  Si on remet les choses en perspective, le Brexit n’est qu’un épisode de plus dans la longue histoire des relations structurellement ambivalentes que le Royaume-Uni entretient avec l’Europe continentale. Depuis son entrée dans la CEE, il était plausible d’affirmer qu’elle avait non seulement bénéficié de son intégration sur le plan économique, mais qu’elle avait remarquablement su jouer sa carte dans les arcanes bruxelloises, et mieux encore depuis l’intégration des pays d’Europe centrale que les diplomates britanniques ont su instrumentaliser contre ses rivaux Français et Allemands. Politique d’équilibre et d’alliances de revers multiséculaire. Il n’empêche, tel n’est pas le récit qui s’est imposé : les Britanniques préfèrent considérer que ce qui leur est arrivé de positif depuis cinq décennies (très notablement, le développement de Londres comme grande place financière et centre du multiculturalisme mondialisé) ressortit à leur génie propre, tandis que tout ce qui ne va pas, notamment la paupérisation dramatique des classes populaires, l’insécurité croissante ou les ratés de l’intégration, sont la faute de l’Europe. C’est sans doute peu conforme à la réalité, mais c’est ainsi : les Conservateurs ont su en appeler à un imaginaire politique puissant, celui d’une Grande-Bretagne retrouvée, réconciliée - sur le dos de Bruxelles, bouc-émissaire idéal – et enfin, réunie, comme Boris Johnson n’a cessé de le marteler depuis hier soir.

  Pour autant, la réactivation du « one-nation conservatism » cher à Disraeli débouche sur un triomphe ambigu. Ce ne sont pas tant les bastions « remainers » qui peuvent inquiéter le Premier ministre, mais plutôt la remontée de l’indépendantisme écossais à son plus haut niveau – 48 députés sur 59 -, donnant un surcroît de légitimité à Nicola Strugeon pour demander à nouveau un référendum sur l’indépendance. De même, en Irlande du Nord, les nationalistes et républicains réalisent des scores historiquement élevés au détriment des unionistes. « One nation », oui, mais laquelle ? Boris Johnson a su mobiliser l’histoire longue : reste à savoir si le prix à payer n’est pas le réveil des vieilles passions centrifuges.

  Une nouvelle débâcle de la gauche identitaire

  Beaucoup a été dit et écrit ces dernières heures sur la responsabilité personnelle de Jeremy Corbyn dans l’échec historique des Travaillistes. Dépourvu de charisme, incapable d’incarner le renouvellement, très « londonien » et donc mal identifié dans les bastions du nord-ouest (le « red wall »), Corbyn aura été incapable de reconnaître d’abord, d’endiguer ensuite, l’antisémitisme devenu endémique au sein de son propre parti. Bougon, brouillon et terne, il n’avait pas l’image d’un leader et on se demande encore comment, en France, des leaders de gauche comme Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon ont pu prétendre s’en inspirer.

  Mais ce défaut de leadership éclaire d’un jour trop faible la déroute travailliste. Celle-ci signe au contraire une nouvelle débâcle de la gauche identitaire, celle qui renonce à élaborer un projet politique d’ensemble pour la société au profit d’une addition de politiques catégorielles au profit de minorités, figures de substitution aux classes laborieuses.

  Tout dans cette dérive rappelle celle des Démocrates américains, si justement analysée par Mark Lilla, professeur de théorie politique à Columbia et auteur d’une tribune parue en novembre 2016 dans le New York Times : « The end of identity liberalism ». Dans cet article, le plus lu de l’année 2016 sur le site du quotidien new-yorkais, Mark Lilla expliquait que la victoire de Donald Trump, que beaucoup avaient refusé de seulement envisager, était d’abord la défaite d’Hillary Clinton, au terme d’une longue évolution ayant vu les Démocrates américains abandonner les grands récits collectifs, du Welfare state à la lutte pour les droits civique en passant par la Nouvelle frontière, au profit de questions sociétales rabattues sur la critique de la domination blanche, les questions de genre et les problématiques raciales. Cette évolution, largement impulsée par le militantisme des groupes radicaux présents sur les campus, a provoqué un déplacement du centre de gravité de l’électorat démocrate, associant élites urbaines et minorités ethniques, religieuses et sexuelles, au détriment des classes populaires blanches.

  Le programme du Labour faisait la part belle aux minorités : un clip de 67 secondes, relayé par Corbyn a quelques jours du scrutin, égrenait la liste – interminable – des groupes sociaux auxquelles les Travaillistes promettaient « dignité, futur, espoir », déclinant en images et slogans le « Race and faith manifesto », l’un des tirés-à-part du programme de Corbyn. Le clip se terminait par ces mots : « La diversité est notre plus grande force ». Bien des thèmes de ce qu’on appelle la gauche intersectionnelle, rompue au « community organizing » dont Hillary Clinton s’était elle aussi ouvertement inspirée. En creux, une certaine radicalisation sous-tend cette évolution, plus gauchiste que marxiste, plus « intersectionnaliste » qu’axée sur la lutte des classes, allant de pair avec une tolérance coupable pour l’antisémitisme de certains militants. Les commentateurs ont d’ailleurs relevé que la seule « communauté » à ne pas être mentionnée dans ce clip de campagne était précisément la communauté juive…

  Politics, not policies

  Au fond les Travaillistes, comme toutes les forces politiques qui tentent de répondre à la crise démocratique qui se répand dans presque toutes nations occidentales, ont bien senti le fond de l’affaire : la présence lancinante de la question identitaire. Or le Labour y a répondu à sa façon, mais à l’envers : au lieu d’entendre une aspiration collective à reprendre en mains son destin («Take back contrôle était le slogan des Brexiters en 2016), les Travaillistes consentent, et même encouragent à la dissémination des réponses catégorielles, faisant de chaque cas particulier l’objet d’une politique publique spécifique, et du « Manifesto », le programme travailliste, un document touffu, complexe, fourmillant de propositions parmi lesquelles beaucoup sont légitimes – sur la remise à niveau des services publics et de la protection sociale, ou sur l’environnement –, d’autres exagérément dispendieuses comme cette promesse du haut débit gratuit pour tous en 2030, mais qui peinent quoi qu’il arrive à faire système. Un programme qui illustre jusqu’à la caricature la distinction que tout étudiant de science politique apprend, entre « politics », LE politique, et « policy », les politiques publiques. Il était d’ailleurs frappant d’entendre Jeremy Corbyn déclarer ce matin que, malgré la défaite, il restait « fier de nos politiques publiques » (« proud of our policies »). Or l’accumulation des mesures ne fait pas une vision politique.

  En définitive, tout s’est cristallisé sur l’énorme manœuvre d’évitement des Travaillistes à propos du Brexit. C’était LA question politique, la seule de ce scrutin en réalité, et il fallait y répondre : l’avenir du pays est-il oui ou non en Europe, et s’il n’y est pas, à quelle condition la sortie doit-elle s’effectuer. En s’avérant incapable de dégager une position claire sur cette question, et en renvoyant à…un nouveau référendum sous six mois, pour lequel il annonçait par avance qu’il ne donnerait pas de consigne de vote, Corbyn a commis l’erreur fatale, celle de laisser les électeurs répondre tout seuls à la question posée par son adversaire.

  Plus encore : en refusant de voir l’éléphant du Brexit dans le couloir électoral, les Travaillistes ont fait l’aveu de leur absence de projet pour le pays. Ne restait plus, en lice, que la proposition de Boris Johnson. Elle était mauvaise ? Certainement. Mais surtout, elle était la seule. Les citoyens de nos vieilles démocraties ne croient peut-être plus beaucoup leurs hommes politiques ; ils n’ont que très modérément confiance dans leur aptitude à conduire des politiques (policies) efficaces et justes ; mais ils ont toujours besoin du politique. Voilà ce que Corbyn, et avec lui beaucoup de responsables de gauche à travers l’Europe, n’ont toujours pas compris, laissant les cinquante nuances de droites libérales, conservatrices et populistes se disputer la définition du commun et la formulation de l’avenir.

          La question identitaire agit en sens contraire sur la gauche et sur la droite : à droite, elle catalyse ; à gauche, elle empêche. En Italie, en Hongrie, aux Etats-Unis et donc désormais au Royaume-Uni, la droite se galvanise à l'identité. L'effet est inverse sur la gauche : elle s'atrophie en se radicalisant. Si elle ne peut ni la nier - ce serait absurde -, ni l'encourager, la gauche n'a plus qu'une solution : la transcender, c'est-à-dire réinventer une citoyenneté de dépassement des identités dans laquelle les individus acceptent à nouveau de se projeter. Il suffit de l'énoncer pour voir que la tâche n'est pas simple...        

Retraites : les fruits amers de la société de marché

Denis MAILLARD - 7 Déc 2019

  Un an après les Gilets jaunes, ce sont les agents publics et les personnels à statut qui se mobilisent et descendent dans la rue. L’erreur du gouvernement, explique Denis Maillard, n’est pas tant d’avoir voulu une « réforme cathédrale » que de passer une fois encore à côté des transformations profondes de la société française. En l’occurrence, c’est le rapport au temps, l’exigence de profiter ici et maintenant des avantages de la société de marché, qui est au cœur de cette nouvelle mobilisation. Le contrat social de l’après-guerre a vécu…



Le 5 décembre, la mobilisation des opposants à la réforme des retraites – dont le Premier ministre dévoilera le projet le 11 décembre, au lendemain d’une nouvelle journée d’action – a été importante.  Avec près de 800 000 manifestants en France, les syndicats ont réussi leur pari sans toutefois situer leur performance au niveau des journées de 2010 où plus d’un million de personnes avait battu le pavé à plusieurs reprises. Mais il est vrai que dix ans après ce record, la CFDT, cette fois-ci, n’avait pas appelé à descendre dans la rue.  Ce point est important car, entre temps, la Centrale de Belleville est devenue – il y a un an tout juste – la première organisation syndicale en France, majoritaire dans le secteur privé. Ce qui signifie que son absence se remarque mais aussi que ce sont surtout les bataillons syndicaux du public (enseignants, hospitaliers) et des entreprises à statut (SNCF, RATP, EDF etc.) qui ont donné de la voix jeudi dernier.

  Quoi qu’en disent les leaders syndicaux qui insistent – on les comprend – sur la mobilisation de certains salariés du privé ou sur un soi-disant quitus donné aux agents publics pour faire grève à leur place, force est de constater que le clivage public-privé est plus net que jamais : l’un débraye quand l’autre continue de jouer le jeu du travail ou plus précisément du télétravail les jours de grève. A s’en tenir à cette distinction classique, on risque cependant de passer à côté de la signification réelle de la colère des agents publics et des professions à statuts. Car dans les rues de France, jeudi après-midi, il y avait bien plus qu’une simple défense des fameux « régimes spéciaux ». On ne peut donc pas opposer comme les font certains éditorialistes de droite ou comme voudraient le proposer des membres du gouvernement, les privilégiés du public aux soutiers du privé. L’affaire est plus complexe et ne fonctionne pas sur ce mode binaire.

  A la suite de Marcel Gauchet, on proposera de qualifier de « société de marché » le monde dans lequel nous évoluons désormais : une société où les passions, les intérêts et les droits doivent pouvoir s’exprimer et s’équilibrer « comme sur un marché » ; une société qui se soucie « peu des considérations d’efficacité économique » mais où l’idée de marché « fonctionne comme un modèle général des rapports sociaux » : concurrence sociale, compétition scolaire, différenciation individuelle, atomisation identitaire, à tous les niveaux quasiment, le marché est devenu le modèle des relations sociales. C’est ce monde qui nous a été révélé à travers la colère des Gilets jaunes et c’est dans ce monde, également, que prend place la réforme des retraites proposée par le gouvernement. Evidemment, la société de marché n’ignore ni la solidarité ni l’égalité. En revanche, elle les recombine pour les rendre compatibles avec l’idée qu’elle se fait de la justice sociale : si chacun applaudit à l’universalité du futur régime de retraite, chacun a aussi des raisons légitimes de ne pas le priser pour lui. Ainsi, la solidarité s’exerce avant tout dans une proximité – d’où le succès des cagnottes solidaires – tant que celle-ci ne s’apparente pas à un privilège vécu comme une rupture d’égalité. C’est pourquoi les cheminots, les profs et les agents de la RATP peuvent bien manifester pour le maintien de leurs systèmes de retraites : personne n’y trouve rien à redire puisqu’ils défendent un intérêt aussi valable que celui d’autres professions. Là où le bât blesse, c’est lorsque leurs conditions de travail, de rémunération ou d’organisation s’apparentent à un avantage dont d’autres citoyens ne pourraient pas jouir et seraient exclus (logement, transport, énergie etc.). D’où la subtilité byzantine des débats sur la retraite des fonctionnaires dont on ne sait plus s’ils sont à plaindre ou à jalouser.

    « Evoquer la retraite, c’est faire signe au travail et s’inquiéter d’aujourd’hui »  

Cette situation des agents publics et parapublics est sans doute l’aspect le plus important à prendre en compte si l’on veut comprendre le blocage dans lequel se retrouvent aujourd’hui Edouard Philippe, Emmanuel Macron et, avec eux, l’ensemble du pays. On doit envisager le rapport de force qui s’est engagé cette semaine non pas comme une revanche syndicale sur un mouvement des Gilets jaunes qui aurait ringardisé les corps intermédiaires. Non, c’est tout bonnement le troisième acte du séisme politique qui a secoué la France en 2017 : premier temps, l’élection de l’actuel Président contre le vieux monde des partis installés et du clivage vieilli entre la gauche et la droite ; deuxième temps, la révolte des ronds-points qui a mis en lumière l’évolution des rapports sociaux et l’importance du travail dans la capacité des citoyens à vivre dignement : non pas renverser la table pour changer de système, mais jouer le jeu du labeur afin de pouvoir s’asseoir à cette même table et profiter des charmes consuméristes de la société de marché. Le troisième temps se joue aujourd’hui. Il concerne la nature même du contrat social à travers cette focalisation sur la retraite des agents publics. Car comment fonctionne leur système de retraite si ce n’est comme la promesse différée d’un paradis à gagner par une vie d’un labeur mal payé ? A cet égard, notre système social est empreint d’un catholicisme inconscient qui, dans la société en archipel si bien décrite par Jérôme Fourquet, ne fait plus recette. En effet, à la différence de cette nouvelle société de marché qui promet une satisfaction immédiate par le jeu du travail, le système bâti après la libération – appelons-le social-démocrate – ne promet que des jouissances remises à plus tard. Le cas des profs est exemplaire : mal payés, ils ont cependant la satisfaction d’un statut reconnu, la garantie de la liberté pédagogique, l’assurance d’un emploi à vie et la certitude que leur pouvoir d’achat en fin de carrière ne sera pas totalement rogné par leur retraite. Mais qui vit encore avec de tels espoirs ?

  Contrairement à ce que l’on imagine, les débats sur la retraite ne portent ni sur l’âge ni sur l’arrêt de la carrière, ils ne parlent ni d’avenir ni de loisir. Au contraire, évoquer la retraite, c’est faire signe au travail et s’inquiéter d’aujourd’hui.

  « L’erreur du gouvernement n’est pas d’avoir mélangé réforme systémique et ajustements paramétriques (…) mais de ne pas comprendre la société qu’il aspire à gouverner »  

Les enseignants toujours : socialement déconsidérés, parfois physiquement menacés, ils vivent avec leur maigre traitement coincés dans un statut que nombre d’entre eux voudraient fuir ; comme tous les fonctionnaires, ils n’échappent pas au monde qui les entoure : malgré l’engagement des ces « premières lignes de la République », tous s’inquiètent plus de leurs conditions de travail et de vie aujourd’hui que de leur retraite de demain. C’est le cas aussi des grèves menées actuellement dans les services urgences par des jeunes professionnels paramédicaux : comment bien faire son travail maintenant ?  

L’erreur du gouvernement n’est donc pas tellement d’avoir mélangé réforme systémique et ajustements paramétriques ou de ne pas donner confiance dans la gouvernance d’un système à points dont la valeur pourrait dépendre de majorités politiques. La faute du gouvernement est de ne pas comprendre la société qu’il aspire à gouverner et de ne lui indiquer aucun cap. Sur ce point, de décembre 2018 à décembre 2019, sa persévérance dans l’erreur est diabolique. Comme si le grand débat national ne lui avait rien appris sur les passions et les ressorts de l’âme française.  Si les Gilets jaunes aspiraient à vivre dignement de leur travail, les manifestants d’aujourd’hui souhaitent vivre d’un travail digne. Non pas en prévision d’une future retraite mais parce que la vie se joue ici et maintenant, sans délai. Parce qu’il faut pouvoir se loger, se déplacer, consommer etc. Et qu’il n’y a que le travail pour cela mais pas n’importe quel travail. Si la crise est particulièrement aigue dans le secteur public, c’est que la panne de sens atteint l’Etat de plein fouet : il n’a aucun projet pour ses serviteurs s ce n’est que de leur proposer d’être « comme tout le monde » une fois la retraite arrivée. Pourquoi pas ? Mais cela ne se décrète pas sans tenir compte des conditions réelles de leur travail  et du projet global ou du rôle que l’on souhaite les voir tenir. Sans doute le gouvernement trouvera-t-il les voies d’un compromis avec les organisations syndicales. Pour autant, la crise sera-t-elle tout à fait éteinte ? Rien n’est moins sûr.

  DENIS MAILLARD, philosophe de formation, est spécialiste des relations sociales. Fondateur du cabinet de conseil Temps commun, il est l'auteur de Quand la religion s'invite en entreprise (Fayard) et Une colère française (Ed. de l'Observatoire/L'Aurore)

Leurres de la retraite

Gilles CLAVREUL - 29 Nov 2019

  Pourquoi réforme-t-on les retraites ? La question peut sembler totalement incongrue : cela fait un peu plus de vingt-cinq ans qu’on les réforme, et quand on ne les réforme pas, on parle de les réformer. Et pour cause : notre système par répartition est d’autant plus viable que le rapport entre actifs cotisants et pensionnés est élevé. Avec l’arrivée des générations issues du baby-boom à la retraite et l’allongement de la durée de la vie, ce ratio s’est continuellement dégradé : de 3,7 en 1975 à 2,6 en 1988, pour tomber à 1,7 aujourd’hui.

  Pas de drame à l’horizon

Catastrophe en cours ? Pas vraiment : en réalité, les quatre séries de réformes engagées en 1993, 2003, 2010 et 2014, en modifiant les modalités de calculs et surtout en augmentant les durées de cotisation, ont dans une large mesure anticipé et évité le crash longtemps annoncé. Ainsi, si le poids des retraites sur la richesse nationale est conséquent (13,8%), il est à peu près stabilisé et ne devrait pas connaître d’évolution majeure d’ici 2030, affirme le Conseil d’Orientation des Retraites (COR) dans son rapport public pour 2019 qui vient de paraître. Faute de ces réformes successives, le prélèvement nécessaire sur la richesse nationale aurait été voisine de 20%, soit quelque 140 Md€ supplémentaires : c’eût été insoutenable.  Rien ne se profile de tel selon le collège d’experts, malgré ce que certains leur font dire : avec des hypothèses légèrement réajustées par rapport à l’année dernière (on s’épargnera ici le détail des nombreux paramètres à intégrer pour établir ces prévisions), le COR table sur un manque à financer qui se situerait entre 0,3 et 0,9% du PIB, selon les hypothèses de croissance et les conventions comptables que l’on retient. C’est loin d’être négligeable mais, à proprement parler, il est difficile d’y voir un risque systémique.

Retour à la case départ : mais pourquoi donc réformer, si ce n’est pas indispensable ou, à tout le moins, pourquoi donner tant d’importance à cette réforme qu’on pourrait très bien tenter de faire passer par des ajustements techniques, sans tambour ni trompette ? C’est que l’ambition d’Emmanuel Macron va très au-delà d’un simple rééquilibrage du régime. Là où ses prédécesseurs ont dû tailler dans le vif des dépenses en promettant qu’ils ne changeraient pas les règles du jeu, lui a entrepris de faire l’inverse : refondre totalement le système, réaliser la grande fusion des régimes, ce que les pères fondateurs n’étaient pas parvenus à faire en 1945, du fait de la multiplicité et de l’hétérogénéité des situations des régimes particuliers. Le besoin de réconcilier la France avec elle-même ne permettait pas qu’on touche à des situations catégorielles acquises. D’où la survivance des fameux régimes spéciaux, ceux-là mêmes dont aucun gouvernement n’a eu raison, surtout pas celui d’Alain Juppé en décembre 1995. Par définition, ces régimes recouvrent une multitude de situations très différentes : rien de commun entre la caisse de retraite des avocats, 65000 cotisants pour 15000 pensionnés et des excédents cumulés qui représentent un épais matelas, et les régimes de la RATP et de la SNCF, entreprises publiques qui garantissent des conditions de départ, à la fois en termes d’âge et de taux de remplacement, nettement plus favorables que le régime général. Et puis il y a cette situation particulière dont on oublie généralement de parler, qui n’est pourtant pas négligeable : celle des fonctionnaires, les uns cotisant auprès d’une caisse (les territoriaux et les hospitaliers), tandis que les fonctionnaires d’Etat voient leur pension versée par un budget spécifique, le « CAS pensions » - il ne s’agit donc pas à proprement parler d’un régime de caisse.

Rationalité théorique, enfer pratique

Fusionner toutes ces situations particulières en un seul régime universel, cohérent, transparent, et par définition équitable puisque tous les travailleurs seraient logés à la même enseigne, voilà qui, sur un plan purement théorique, n’appelle que des éloges : pour un niveau de revenus et un temps de travail donnés, un seul taux de cotisation, ouvrant des droits à pension exprimés en points, corrigés de la pénibilité, de la prise en compte des aléas de vie, etc. Rien de plus rationnel, ni rien de plus juste, cela semble d’une évidence enfantine. Ne reste plus qu’à confier le pilotage des négociations à un politique réputé placide et consensuel, Jean-Paul Delevoye, et à entretenir ce qu’il faut de flou, derrières les grandes lignes, pour se laisser des options de repli, comme par exemple – le Premier ministre l’évoquait ces dernières heures – la possibilité de repousser la date d’application de la réforme et donc en exclure les travailleurs qui partiront en retraite au cours des trois, cinq, voire dix ou quinze prochaines années.

Mais dès qu’on quitte le ciel des généralités et qu’on regarde la complexité des paramètres à prendre en compte, tout s’obscurcit : que deux chauffeurs d’autobus n’aient pas la même retraite selon que l’un conduit un bus vert d’eau de la RATP, tandis que l’autre s’installe au volant du bus d’une société privée attributaire d’un marché public local, on comprend qu’il y a un problème, et qu’il n’est pas scandaleux de chercher à résorber l’écart entre les deux. Qu’on s’avise de le faire à moyens constants – a priori, il vaudrait mieux – c’est déjà plus compliqué, puisque l’un doit perdre pour que l’autre puisse gagner. Or c’est le cas de figure le plus simple, le reste, tout le reste est pire : ainsi du fameux alignement public-privé. Il n’a de sens que si on intègre à la comparaison les niveaux de qualification, les perspectives de progression professionnelle, les avantages collectifs auxquels l’agent ou le salarié peuvent accéder, etc. Les fonctionnaires ont peut-être la sécurité de l’emploi, mais ils n’ont pas de comité d’entreprise ; et leurs primes, quand ils en touchent, ne sont pas intégrées, sauf exception, au calcul de la retraite. Comment traiter ces situations disparates ? Pour ne pas parler d’un sujet brûlant mais peu abordé : comment considérer dans l’équation les confortables réserves sur lesquelles sont assis les régimes complémentaires AGIRC-ARRCO et les régimes spéciaux, qui représentent en tout 5,6% du PIB ? Faut-il considérer, comme les représentants des organismes gestionnaires le prétendent, que ces surplus accumulés sont le simple reflet d’une gestion vertueuse qu’il n’est pas question de mettre au commun, alors que la loi les oblige déjà à reverser chaque année une partie de leurs excédents au régime général ? Ou bien doit-on considérer que la solidarité inter-régime doit primer ?

Changement de décor

Voilà comment s’instille le poison du ressentiment : à partir de sa propre situation, et en s’appuyant sur des informations souvent partielles, sur des critères parfois légitimes, parfois non, chacun envisage l’idée d’une réforme comme une remise en cause possible d’avantages qu’il estime justifiés, les siens, ou le maintien d’avantages indus, ceux des autres. Vieille passion française que Jules Renard résumait d’un trait : « Il ne suffit pas d’être heureux : il faut encore que les autres ne le soient pas ». S’ajoutent les effets de communication des uns et des autres – c’est de bonne guerre mais cela n’aide pas vraiment à rapprocher les positions…

On aurait imaginé, en un temps révolu, que les partenaires sociaux auraient joué cette partition si connue, ce ballet si bien réglé : le gouvernement aurait bandé les muscles, acte 1. Acte 2, les syndicats auraient grondé fort : « c’est inacceptable ! ». On aurait défilé, protesté, un peu débordé mais pas trop. Puis, acte 3, tout le monde aurait su terminer la grève, suivant l’exemple du camarade Thorez : protocole et embrassades finales dans le dernier acte. Las, on n’en est plus là depuis longtemps : quand les syndicats jouent l’épreuve de force, ce n’est plus dans l’espoir de faire plier le gouvernement et le patronat, mais dans la crainte que la base ne leur échappe définitivement. Même chose côté gouvernement et patronat : auparavant les acteurs jouaient une pièce qu’ils avaient plus ou moins écrites et la part d’improvisation était limitée ; aujourd’hui, ils arrivent sans texte, s’installent sur scène et s’attendent à ce que les spectateurs se lèvent, les sifflent et leur jettent des tomates. Autre scène, autre pièce, autre époque.

Engager une réforme structurelle des retraites, c’est donc non seulement donner prise à toutes les passions mauvaises dans un univers du social de moins en moins régulé et codifié, mais c’est aussi engager la société tout entière sur une révision générale de son échelle des valeurs, des contributions et rétributions qu’on est en droit d’attendre de la société et que celle-ci peut attendre de nous, des conditions effectives d’exercice de la solidarité entre les classes sociales, les groupes sociaux et, last but not least, les générations. La France est en effet seul parmi les grands pays développés dont les retraités ont un revenu disponible (très légèrement) supérieur à celui des actifs ; c'est la traduction d'un choix national implicite très fort, construit sur la très longue période. Il est pertinent, légitime, nécessaire, même, de poser ces débats, mais on en mesure les implications.

Reste à savoir si c’était le bon moment et la bonne façon de le faire. Là, on est un peu dubitatifs. Evidemment, Emmanuel Macron aura beau jeu de repousser l’argument de l’opportunité au motif qu’à écouter les prudents, ce n’est jamais le bon moment de réformer, et que c’est cet état d’esprit attentiste qui conduit à l’enlisement. Ce qui n’est pas faux. Mais à voir l’état d’esprit des Français, la mobilisation prévue le 5 décembre, vraisemblablement assez large, et plus encore la colère sourde qui traverse toute une partie du pays – pas forcément celle qui aurait à perdre à la réforme d’ailleurs, ce qui n’est pas un mince paradoxe – on peut se demander si les Français ne vont pas répondre, sur le terrain ou par procuration, à une toute autre question que celle que l’exécutif a voulu leur poser. Va-t-on parler des régimes spéciaux le 5 décembre ? Oui, sans doute, mais peut-être pas plus qu’on n’a causé gasoil lors du premier rassemblement des Gilets jaunes, voici un peu plus d’un an. Les grands mouvements sociaux sont des métaphores : ils portent autre chose que ce qu’ils annonçaient, et l’emmènent vers un ailleurs que ni le pouvoir, ni le corps social n’avaient pu anticiper.

Un dernier mot sur la méthode. Une fois de plus, Emmanuel Macron va se retrouver en première ligne. N’a-t-il pas choisi les bons opérateurs, ou bien ne leur laisse-t-il pas la possibilité d’endosser le costume de l’autorité ? Difficile à dire, mais on pense à Sarkozy qui, tout en choisissant ses collaborateurs avec discernement et flair, terminait presque invariablement par s’énerver qu’il lui faille « tout faire lui-même ». Son successeur médite-t-il les limites de cette méthode ? Rien n’est moins sûr, d’autant qu’à dix ans d’écart, la France a si fort changé qu’il n’est pas sûr qu’à rechercher, comme son prédécesseur, un face-à-face direct avec le peuple, Emmanuel Macron trouve encore quelqu’un en face de lui. Car bien malin qui sait dire, aujourd’hui, où le peuple se trouve.

Pour un grand ministère de la citoyenneté et des territoires

Gilles CLAVREUL - 22 Nov 2019

  S’il est une qualité du chef de l’Etat sur laquelle on ne peut chicaner, c’est qu’il apprend vite et se corrige encore plus vite. A l’entendre discourir devant les maires au congrès général annuel de l’Association des Maires de France (AMF) la semaine dernière, on peut mesurer l’immense progrès par rapport à sa prestation voici deux ans, lors du 100ème congrès : oublié, le discours morne et impersonnel d’un Président débutant qui donnait l’impression de s’ennuyer. Cette fois-ci, Emmanuel Macron avait pensé son intervention, préparé ses annonces et, mieux que cela, avait à cœur d’embarquer avec lui ces premières lignes de la République que sont les maires. Entre temps, il a compris deux ou trois choses de leur rôle, et du sien : les Gilets jaunes et le Grand débat national, et plus encore l’exercice quotidien des responsabilités face aux réalités françaises, sont passés par là.

  Territoires et identité(s)

Le Président a eu le mérite de mettre en système la question des territoires avec celles de l’égalité et de l’identité : inspiré par de bonnes lectures, celle, notamment, de L’archipel français de Jérôme Fourquet, le chef de l’Etat a introduit un propos attendu sur les fractures identitaires et la question du communautarisme par une mise en perspective des fractures sociales et territoriales du pays.

Il aurait pu aussi faire allusion au merveilleux livre d’Olivier Grenouilleau, Nos petites patries, sur l’articulation entre identités locales et construction nationale, mais aussi la grande Mona Ozouf qui a si bien saisi les clairs-obscurs de l’unification républicaine, et bien sûr Braudel. Si l’unité est une si vieille obsession française, c’est bien « que la France se nomme diversité », un mot paré aujourd’hui de toutes les vertus, mais qui était jadis un synonyme de désaccord.

C’était par là qu’il aurait fallu entrer dès le début : si des tensions et des replis identitaires ou culturels s’expriment et s’exacerbent aujourd’hui, c’est à la fois parce qu’il existe des idéologies et des entrepreneurs politiques pour les mettre en « récit », comme on dit aujourd’hui – c’est l’identitarisme « par le haut », celui de Zemmour et des islamo-indigénistes, pour avancer à grands traits ; mais c’est aussi parce qu’il existe de longue date une fragmentation, qui aujourd’hui menace de prendre l’aspect d’une partition du territoire entre des groupes de population dont les caractéristiques socio-économiques, mais aussi, de plus en plus, les comportements culturels et les systèmes de valeurs, se différencient et s’éloignent jusqu’à s’opposer : c’est l’identitarisme « par le bas » dont tout observateur lucide peut mesurer les effets. Cela rend terriblement complexe et incertaine la reformulation, pourtant nécessaire à la formation des choix démocratiques, des clivages politiques : on ne voit plus, en particulier à gauche, comment recréer une conscience de classe entre des électorats populaires que les conditions sociales rapprochent, mais que l’expérience de vie et les systèmes de valeurs éloignent de plus en plus.

Résorber ces failles qui se creusent, lentement mais implacablement, depuis des décennies, est une tâche gigantesque. Les nommer clairement après les avoir trop longtemps ignorées est un bon début, mais ce n’est qu’un début. Que peut faire le politique, de plus, qu’une poussive injonction au « vivre ensemble », expression mièvre et usée jusqu’à la corde, ou qu’un appel vague à « rester ce que nous sommes », ce qui supposerait déjà qu’on sache le définir clairement ?

Le défi est tel qu’on se contentera d’une proposition très modeste : pour donner une impulsion politique et mettre en cohérence l’action de l’Etat, il faut créer un grand ministère de la Citoyenneté et des Territoires. Certes, l’entrée institutionnelle ne fait pas tout : sans idée directrice, sans action concrète, elle n’est même rien du tout. Il n’empêche : bien des questions essentielles sont traitées par les pouvoirs publics de façon compartimentée, sans dessein cohérent ni vision d’ensemble. Repartons des inégalités territoriales : comme la Fondation Jean Jaurès et l’association Chemins d’avenir l’ont montré dans cette étude qui vient de paraître, les difficultés d’insertion sociale et professionnelle des jeunes issus du monde rural et périurbain ne sont pas moins fortes que celles des jeunes vivant dans les grandes agglomérations, y compris dans les cités. Bien qu’elles s’adossent à des expériences vécues en partie différentes, ces deux populations jeunes et défavorisées souffrent in fine des mêmes handicaps : éloignement physique et plus encore culturel des lieux de décision et d’activité, manque de réseaux, peur devant le savoir-être implicitement requis par les employeurs, décalage culturel en arrivant à la fac au contact d’une population de jeunes plus familiers des codes sociaux dominants, etc.

Or les politiques publiques ne sont pas du tout faites pour construire cette vision et cette résolution communes des difficultés, pourtant largement similaires, des jeunes ruraux-périurbains et des jeunes des quartiers. Cela permet aux entrepreneurs identitaires, de Le Pen à Rokhaya Diallo, d’accuser la puissance publique de pencher tantôt en faveur des uns, tantôt en faveur des autres. Historiquement, il est vrai que politique d’aménagement du territoire et politique de la ville ont été construites et pensées séparément. Le rapprochement, ces dernières années, des programmes budgétaires, puis des structures, sous la bannière du Commissariat Général à l’Egalité des Territoires, ont davantage tenu de la juxtaposition administrative que de la définition d’une politique cohérente. Il manque un liant, une vision, une dynamique d’ensemble.

  Des « politiques de l’identité » sans identité

Ce n’est pas tout. A mesure que la désaffiliation sociale et culturelle d’une part croissante de la population s’affirmait comme l’un des symptômes majeurs de la crise de civilisation que nous traversions, et que des évolutions préoccupantes, comme la montée de l’extrême-droite, ou des faits dramatiques, comme le surgissement du terrorisme jihadiste sur fond de développement accéléré de l’islamisme, mettaient en avant les fractures identitaires, les initiatives politiques se sont multipliées autour de l’idée, exprimée de bien des façons mais rarement avec bonheur et précision, de « faire nation », « faire société » ou « faire peuple ». On a voulu faire, souvent de bonne foi, parfois avec des arrière-pensées, des « politiques de l’identité », mais sans jamais parvenir à leur donner une identité claire et compréhensible. Bref inventaire de ces objets politico-administratifs nouveaux dont je fus, un temps, partie prenante : création, puis suppression, d’un « haut conseil à l’intégration », organisation d’un débat sur l’identité nationale, création d’un observatoire de la laïcité, mue et regroupement de différentes autorités administratives indépendantes en un Défenseur des droits, délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), lutte contre les dérives sectaires, promotion des « valeurs de la République » à l’école et recréation d’une éducation à la morale civique (EMC)…la liste est longue et mériterait d’être complétée des initiatives nationales et locales, multiples, mettant en avant le fameux « vivre ensemble ».

Toutes ces initiatives sont sans doute louables, mais quelle est leur cohérence ? N’y a-t-il pas trop de pilotes dans trop d’avions, ce d’autant que, pendant que ces nouvelles structures prospèrent et agissent, d’autres schémas se déploient en parallèle sur des terrains voisins, celles des agences conçues selon des logiques verticales et nationales, celles des intercommunalités qui se déploient au contraire selon un axe transversal, sans parler des interventions d’acteurs historiques des territoires comme, au plan nationale, la Caisse des Dépôts, la Poste ou la SNCF, et au niveau local, les bailleurs sociaux et les transporteurs publics.

L’Etat dans son rôle : modeler le territoire pour l’unifier

Face à ces logiques territoriales et ces interventions institutionnelles multiples, seul l’Etat peut jouer, au niveau national, un rôle de stratège politique, tout en laissant largement l’initiative locale aux acteurs de terrain. Qu’il se contente de donner une vision d’ensemble, car c’est précisément ce dont on manque le plus. Pour porter cette vision, il faut un grand ministre à la tête d’un grand ministère. On y mettrait les politiques des villes et les politiques des champs – ce n’est pas le plus difficile puisqu’elles sont déjà rassemblées dans un même outil administratif : reste à les harmoniser. On rapprocherait, surtout, l’intégration, la lutte contre le racisme et les discriminations, la lutte contre les sectes, la promotion de la laïcité, l’engagement associatif et le service national universel, peut-être aussi la prévention de la délinquance et la lutte contre la radicalisation, c’est-à-dire qu’on se donnerait l’ambition et les moyens de résorber, ensemble, les fractures territoriales, les fractures culturelles et les fractures sociales. Je pourrais multiplier les arguments pour justifier cette mise en cohérence, qui ne consiste pas à tout mélanger, mais à mettre en relation ce qui doit l’être, mais je me contenterais d’un seul, qui a trait au domaine d’action que j’ai couvert de 2015 à 2017 : il m’aura fallu dix-huit mois de diplomatie, de batailles et de notes, pour que la lutte contre les discriminations soit rattachée à la DILCRAH. Au départ, ce n’était pas le cas. Or, comment peut-on lutter contre le racisme sans s’attaquer en même temps aux discriminations ? Cela n’a aucun sens. Et on voit bien, aujourd’hui, comme il est tout aussi absurde de séparer la laïcité de la prévention de la radicalisation, n'en déplaise au Président Macron. Dans un cas comme dans l’autre, c’est du fait religieux qu’il est question. L’un ne se résume pas à l’autre, et réciproquement, mais traiter l’un en ignorant l’autre, ce qui a amené par exemple à inclure dans le dialogue « inter-convictionnel » des représentants patentés de l’islam politique, est une impasse dangereuse.

A partir de là, trois schémas d’organisation gouvernementale sont possibles : soit faire de ce grand ministère une entité autonome, avec le risque de mal gérer les effets de bord avec les deux grands blocs ministériels dont les champs d’intervention sont immédiatement tangents, c’est-à-dire l’Intérieur et l’Education nationale. Soit faire passer ce grand ministère sous la bannière de l’un ou de l’autre de ces deux ministères régaliens. Aucune des trois solutions n’est parfaite, chacune a ses avantages et ses inconvénients. On pourrait même ajouter avec malice une quatrième formule en rappelant que ces trois ministères n’en faisaient qu’un seul aux premiers temps de la République, mais il est évident qu’un tel schéma n’est plus d’actualité. Reste qu’entre ces trois thèmes : Territoire, Sécurité, Education, existe un principe commun, la citoyenneté. La promouvoir, la reconstruire, et pour pouvoir la promouvoir et la reconstruire, repenser de fond en comble les politiques publiques qui y concourent, c’est cela le défi, gigantesque, que le chef de l’Etat a peut-être commencé à esquisser. Est-il désireux d’aller au-delà du discours et de graver ses intentions dans le marbre de la République ?

Voilà en tout cas une piste possible : libre à l’exécutif, ou à d’autres acteurs politiques, de s’en saisir.  

Voir au-delà du voile

Gilles CLAVREUL - 25 Oct 2019

  Quelle mouche l’a donc piqué ? En déplacement à La Réunion – un déplacement tourné vers les sujets économiques et sociaux – Emmanuel Macron est longuement revenu, une fois encore, sur l’énième polémique sur le voile, déclenchée par la lamentable interpellation d’un élu d’extrême-droite à l’encontre d’une femme voilée assistant à une session du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté.

Une majorité de plus en plus agitée

Retour en arrière : le discours très ferme prononcé après l’attentat de la préfecture de police, appelant à lutter sans faiblesse contre « l’hydre islamiste », manifestait une netteté nouvelle, tardive mais bienvenue, pour dénoncer non pas seulement le terrorisme qui tue, mais aussi l’islamisme qui enflamme les consciences et conditionne les esprits. Puis survient la « polémique Odoul », et les choses se compliquent d’un coup : non pas sur la dénonciation du comportement de l’édile, là-dessus le consensus est presque général ; mais sur le statut des mères accompagnatrices et, plus largement, sur le regard porté sur le voile par les acteurs politiques. Mais voilà que s’opposent, de nouveau, au sein de la majorité, la ligne libérale et accommodante défendue notamment par le député Aurélien Taché, et une ligne républicaine et ferme incarnée par Jean-Michel Blanquer qui, tout en rappelant le droit existant – les mères accompagnatrices sont de simples usagers du service public, elles peuvent user de leur liberté d’expression du moment qu’elles ne font pas de prosélytisme - affirme que le voile n’est « pas souhaitable » dans notre société. A partir de là, et comme nous l’avons dit depuis longtemps, apparaissent deux macronismes irréconciliables ; au point que le Premier ministre tente, sans grand succès, de calmer le jeu, en réaffirmant la volonté du gouvernement de lutter avec la dernière énergie contre « le communautarisme », tout en excluant que la majorité rejoigne la proposition de loi des Républicains interdisant les signes religieux des mères accompagnatrices. Las, cela ne suffit pas, et la polémique s’envenime au point que le ministre de l’Education demande des sanctions disciplinaires contre Aurélien Taché.

Comme sur tous les sujets ou presque, voilà donc le Président rapidement, trop rapidement, en première ligne. Lequel tente de désamorcer le conflit en renvoyant les belligérants dans leurs buts : oui, confirme-t-il par voie de presse le week-end dernier, il y a un vrai problème de progression du communautarisme, que l’Etat doit enrayer. Mais ce problème, dit-il, est distinct de celui de la laïcité, et donc du voile. « On confond tout ! », s’exclame-t-il.

  Equilibrisme libéral-conservateur

Ses nouvelles déclarations lors de son déplacement dans l’Océan indien confirment qu’il ne souhaite aucunement sortir de l’ambiguïté – ses partisans parleront plutôt d’équilibre…- tout en ajoutant une couche de complexité supplémentaire, avec cette affirmation surprenante : « le voile dans l’espace publique n’est pas mon affaire ». Mieux, ou pire, si l’on veut : « Ce qu’il se passe dans l’espace public, ce n’est pas l’affaire de l’Etat et du Président de la République. La laïcité ce n’est pas cela ».

On pense d’abord au fatal « l’Etat ne peut pas tout » de Lionel Jospin. Certes, on comprend bien que le chef de l’Etat ne parle que du voile et pas de l’espace public en général, et qu’il tient par là à réaffirmer que l’expression religieuse y est permise, à condition qu’elle ne trouble pas l’ordre public. Il n’en demeure pas moins que son expression est étrange et pour le moins maladroite. Comment la décrypter ? D’abord, on l’a dit, le souhait premier du chef de l’Etat est de montrer à l’opinion publique, à son électorat en particulier, qu’il se saisit pleinement d’un problème grave – la progression du communautarisme – sans paraître céder aux sirènes de l’extrême-droite – il a bien raison – mais aussi sans compromettre les fragiles équilibres au sein de sa majorité. On voit bien que faire tenir tout cela ensemble relève, précisément, de l’équilibrisme.

Peut-on en dire plus, et notamment cela trahit-il, malgré tout, sa vision, celle dont il repousse constamment l’expression publique dans un fameux « grand discours » indéfiniment reporté ? Il me semble que oui : il s’agit d’une vision relevant du conservatisme libéral, au sens où on pouvait l’entendre au temps de Louis-Philippe. L’Etat est là pour garantir les libertés formelles, il doit lutter énergiquement contre les fléaux sociaux – en l’occurrence, le communautarisme -  mais en dehors de cela, c’est à la société de définir ses propres normes. En d’autres termes, le « souhaitable » dont parle Jean-Michel Blanquer, ce n’est pas, pour Emmanuel Macron, un sujet proprement politique, qui regarde l’Etat et dont l’Etat se saisit, mais un sujet d’ordre culturel. Je ne vois pas comment on peut comprendre autrement le fait qu’Emmanuel Macron dise hier à propos du voile « ce n’est pas mon affaire », après avoir dit, par le passé, que le voile contrevenait à « notre » (j’insiste sur ce possessif, qui me semble ambigu) conception de la « civilité ». Mais alors, que se passe-t-il si, dans la société, des acteurs sociaux parviennent à prendre le dessus sur d’autres, et à imposer « leur » vision de la civilité ? Que se passe-t-il, pour se rapprocher encore un peu plus près, non pas de ce que la société devrait être, mais de ce qu’elle est réellement, lorsque peuvent coexister des territoires et des milieux où la norme sociale est très intolérante envers le voile, et d’autres territoires et d’autres milieux où la pression collective – sans parler de contrainte : contrairement à ce que pensent encore beaucoup d’opposants au voile, celui-ci n’est que très marginalement imposé, et lorsqu’il est, ce n’est pas forcément du fait des hommes…- s’exerce en sens contraire ? Voilà donc une question qui ne serait pas, à entendre Emmanuel Macron, l’affaire de l’Etat, ni la sienne.

Libérale, la position du Président de la République l’est assurément par son laisser-faire ; elle est également conservatrice en ce sens qu’elle place le respect de l’ordre public avant le souci de la liberté des individus : tant que les communautaristes ne commettent pas d’illégalité, l’Etat n’a pas son mot à dire, et tant pis si les libertés individuelles sont réduites par la censure silencieuse et la « bienveillante » normalisation des mœurs voulue (par qui ? au nom de quoi ?) pour le plus grand bien de la communauté. Tant pis aussi si les femmes voilées paient cette abstention de l’Etat par une indifférence aux mauvais regards et aux réflexions désobligeantes des xénophobes : après tout, si l’on estime vraiment que toutes les opinions se valent et que tout ce qui n’est pas interdit ne regarde pas l’Etat, autant laisser l’hostilité et la muflerie s’installer, pourvu qu’elle ne trouble pas la paix sociale…Est-ce cela « l’art d’être Français » dont s’entiche le chef de l’Etat ? On voit bien que tout ceci n’est pas cohérent.

D’autant que cette paix du laisser-faire est une paix séparée. Et surtout, c’est une paix précaire : la communautarisation des quartiers aggrave la relégation sociale et alimente la colère et la frustration, pain bénit, si l’on peut dire, pour les islamistes. Et cette situation qui se détériore est aussi une aubaine pour l’extrême-droite, qui y voit la confirmation de ses sombres prédictions et la préfiguration de son fameux et fumeux « Grand remplacement ». Rien n’actionnera mieux ni plus facilement la tenaille identitaire que le silence de l’Etat. C’est cela, la grande erreur politique du Président de la République ; et ce n’est pas le chimérique projet « d’islam de France », auquel l’Etat ne semble d’ailleurs pas indifférent du tout, nouvelle contradiction, qui règlera le problème : comme toutes les tentatives antérieures, bâties sur les mêmes prémisses, c’est-à-dire la recherche « d’interlocuteurs valables » qui cessent d’être légitimes aux yeux des fidèles à l’instant même où l’Etat les adoube, on peut déjà craindre qu’elle ne connaisse la même issue et qu’elle ne serve qu’à flatter quelques notables sans représentativité et, ce qui est plus grave, à notabiliser les plus souples, ou les plus habiles, des islamistes. C’est ce qui s’est passé avec la création du CFCM et il n’y a aucune raison que cela ne recommence pas avec de nouveaux acteurs.

  Le voile n’est pas le sujet

Cependant, la critique est aisée et l’art est difficile, m’objectera-t-on. Que dire, et surtout que faire ?

D’abord, prendre acte d’une vérité assez contre-intuitive : que le voile n’est pas le sujet, ou plutôt qu’il ne l’est plus. D’abord parce qu’il ne cause pratiquement plus d’incidents depuis la loi de 2004, que le cadre juridique qui réglemente le port des signes religieux, y compris en entreprise, est suffisamment précis et complet pour régler, s’il est correctement appliqué, à peu près toutes les situations, et parce qu’en effet, sur le plan des principes, il faut distinguer radicalement le respect la liberté et de la dignité des individus – il doit être total, c’est pour cela que les interpellations sommatives de femmes voilées sont inacceptables et indignes –, et ce qui ressortit à une critique, permise, légitime et même nécessaire, de l’usage politique, social et culturel du voile, voire de sa signification philosophique : qu’est-ce donc, sinon un oxymore permanent, que ce vêtement qui affiche ostensiblement la « modestie », qui prétend « visibiliser » en cachant, et dont on prétend alternativement qu’il n’est « qu’un bout de tissu » ou, au contraire, indissociable de l’identité de la personne, comme si la peau et le vêtement, pour reprendre la distinction de Montaigne, ne faisaient qu’un ? Reste qu’on ne séparera jamais le « bon » voile du « mauvais », comme le grain de l’ivraie, car le curseur est littéralement impossible à placer. Là encore, c’est une chimère qui a la peau dure, à la poursuite de laquelle on doit une non négligeable perte d’énergie et de temps.

Mais aussi intéressant qu’il soit, ce débat n’emporte pas de conséquences pratiques, sauf à s’inscrire dans la perspective des identitaires, ceux qui font la promotion active du voile et demandent à ce qu’il soit autorisé partout, y compris pour les fonctionnaires, tout comme ceux qui, à l’instar de Marine Le Pen, demandent son interdiction de l’espace public, ce qui violerait frontalement la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Car les questions concrètes d’aujourd’hui sont ailleurs, et là-dessus le Président n’a pas tort : alors que le port du voile fait encore l’essentiel du buzz médiatique, le front de la conquête islamiste s’est depuis bien longtemps déplacé et démultiplié, à travers ce que notre amie l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler appelle « l’écosystème halal ».

Le sujet aujourd’hui, ce n’est en effet pas le voile, ou en tout cas cela ne l’est plus, mais la multiplication d’exigences d’adaptation des conditions de vie en société à l’observance de rituels stricts concernant la prière ou l’alimentation, le refus ou l’évitement de certaines activités, culturelles et sportives notamment, et une halalisation de certains espaces publics qui, pour s’accomplir selon des moyens apparemment légaux, n’en reconfigurent pas moins assez fortement la physionomie des quartiers populaires où il se déploie au profit d’une norme unique, à la fois vestimentaire, alimentaire et comportementale. Dans cet univers reconfiguré où l’homogénéité culturelle, religieuse, et pour le dire clairement, ethnique, ne peut que s’accentuer, peut-on sérieusement prétendre que l’autonomie des individus est préservée dans un tel cadre ? Quid, en particulier, de l’intérêt supérieur de l’enfant, notion à laquelle le Conseil constitutionnel a récemment reconnu une valeur constitutionnelle ?

En d’autres termes, pas de lutte contre le communautarisme sans une action résolue contre les différentes officines islamistes, d’autant plus lorsqu’elles prennent le masque de la respectabilité et s’affichent « citoyennes » : pour le dire clairement, la mouvance frériste, cet islamisme en col blanc, n’est pas moins dangereuse que les différentes familles salafistes, elle l’est même davantage. Mais pas de lutte non plus contre le communautarisme sans une puissante action de corrections des inégalités territoriales, de désenclavement des ghettos, de promotion par l’éducation et l’emploi, y compris par des procédures exorbitantes du droit commun s’il le faut. Sans tendre la main ni casser les logiques ségrégatives, aucune chance de casser le discours victimaire. De ce point de vue, avec une politique de la ville au point mort, et malgré le plan de dédoublement des classes, on ne peut pas dire qu’on soit sur le bon chemin…

La laïcité, la liberté et le commun

Le chef de l’Etat semble bien conscient que le danger est là mais, en vertu de ce principe libéral-conservateur qui oriente sa pensée, il le dissocie radicalement du sujet de la laïcité, comme si le sujet appelait un dédoublement de l’Etat : d’un côté un Etat bienveillant et discret, qui laisse la société s’organiser, et de l’autre un Etat qui pourchasse sans faiblir les obscurantistes. Or cette dichotomie repose sur une vision non pas fausse, mais hémiplégique, de la laïcité : elle est protection de la liberté de conscience, celle de croire, de ne pas croire, de changer de religion (on l’oublie trop souvent) ou d’interpréter la religion à sa guise, et d’exprimer sa foi dans les limites permises par la protection de l’ordre public, limites qui doivent être les plus larges possibles. Cette seule définition montre d’ailleurs que c’est bien « l’affaire de l’Etat » que de garantir l’exercice de cette liberté dans l’espace public. Mais une autre dimension de la laïcité n’est pas moins importante que la première : celle d’émanciper l’individu, c’est-à-dire littéralement « d’ôter la main du maître » en lui offrant de se libérer de l’emprise du dogme. C’est ce pouvoir directeur sur les consciences, que l’Eglise du Syllabus entendait exercer sans partage, que la laïcité a radicalement remis en cause. On a pu redouter que, emportée par cet élan, la laïcité n’en vienne à arracher l’homme à la religion, par la force si besoin. Ce à quoi Clemenceau répondait en développant une vision essentiellement adogmatique de la laïcité : « Je repousse l’omnipotence de l’Etat laïque parce que j’y vois une tyrannie ; d’autres la repoussent parce que ce n’est pas leur tyrannie ».

Repousser à force égale les velléités autoritaires de l’Etat et la mainmise des dogmes, voilà l’équilibre véritable. Ce qui n’empêche pas l’Etat laïque d’avoir quelque chose à dire sur le bon et le juste, selon le Tigre, qui voyait très bien le problème qu’Emmanuel Macron se refuse à envisager : « Aux grandes questions que tôt ou tard l’homme se pose, écrit encore Clemenceau, c’est le catéchisme seul qui répond, et pendant ce temps l’instituteur, humilié, confiné dans sa fonction de machine, enseigne l’orthographe et la règle du participe passé ».

Ainsi, ce n’est pas tant le voile, le problème, et pas tellement non plus l’islam. Le problème, c’est de savoir si le politique se reconnait un rôle, une légitimité, une efficacité, pour non seulement garantir aux hommes la paix et la sécurité, mais aussi pour leur donner un idéal de vie en commun, non pas contre l’autorité de la Tradition, mais en dehors d’elle. Le risque est grand qu’en renonçant à exercer ce rôle, le chef de l’Etat n’aiguise les appétits identitaires et autoritaires, si féroces déjà…  

Face à l’hystérie identitaire : respect, sérénité, fermeté

Jean GLAVANY, ancien ministre, président de L'Aurore - 18 Oct 2019

Le débat passionné et délirant qui a envahi les médias ces derniers jours après l'incident au Conseil Régional Bourgogne-Franche-Comté a quelque chose d'irrationnel, démesuré, ahurissant, en même temps qu'il est très révélateur de l'état de la démocratie et de la vie politique française.

Commençons par dire que l'attitude du Président en ces moments a eu quelque chose de déroutant : quoi, il y a une semaine à peine il tenait un discours, martial s'il en est, contre l'islamisme radical et il n'avait ni prévu la suite ni préparé ses troupes au risque de les voir s'écharper sur la place publique comme aux pires moments des frondeurs sous François Hollande ?! Cela laisse un peu pantois....

Prenons-donc cette affaire par son commencement : un élu du Rassemblement National se livre, en séance publique du Conseil Régional de Bourgogne -Franche-Comté, à une provocation de la pire espèce à l'égard d'une femme voilée assise dans les rangs du public où elle accompagne un groupe scolaire dans lequel se trouve son fils . Tollé...

Tollé et relance, dans les pires conditions, du débat sur le fameux dossier des " accompagnants" des sorties scolaires et sur leur " neutralité " ...

Est-il nécessaire de dire ici la condamnation ferme et sévère de l'attitude et des propos de cet élu ? Cela tombe sous le sens de tout républicain digne de ce nom.

Mais essayons de faire la pédagogie de cet incident, de cette provocation : elle est la preuve formelle, spectaculaire que le RN n'est pas un parti laïque, quoiqu'il en dise, quoiqu'il s'en revendique, puisque non seulement il invente une règle qui n'existe pas dans le droit français, mais il invoque au surplus la laïcité pour pratiquer un differentialisme d'exclusion, tournant ainsi le dos à l'universalisme républicain. C'est un Parti raciste qui ne peut en aucun cas être qualifié de laïque : sa soi-disant laïcité ne lui sert qu'à combattre une religion et une seule pour défendre une conception de l'identité nationale en laquelle la République ne peut se reconnaître. Une nouvelle preuve est faite.

Poursuivons l'étude de cas : la jeune mère de famille, "traumatisée" dit-elle, ce que l'on serait tout disposé à comprendre, va s'épancher dans les colonnes non pas de la presse locale ou nationale, mais sur le site du.... Comité Contre l'Islamophobie ! Un comité bien connu, dans la mouvance idéologique des Frères musulmans, qui a recyclé ce concept, "l'islamophobie", pour en faire un délit alors que ce n'est qu'une opinion, afin de " coaliser" les musulmans de France contre la République, en défendant la théorie selon laquelle la laïcité serait l'expression d'un " racisme d'Etat" .

Et que dit cette femme dans ces colonnes-là ?

Qu'elle ne fait pas confiance à la République...quelle surprise ! Vous pourrez toujours lui expliquer que le RN, ce n'est pas la République, que cet élu idiot et politiquement pervers n'a rien de républicain, elle ne l'entendra pas puisque - on me permettra ce mot qui n'est qu'un mot - sa "religion " est faite. Deuxième partie de la démonstration.

Et nous avons ainsi sous les yeux une nouvelle et spectaculaire démonstration de l'existence de cette " tenaille identitaire" formée de deux pinces, celle de l'identité de la race pure d'une part, celle d'une identité inventée des " indigènes de la République" et autres décoloniaux d'autre part. Entre les deux, la République. Prisonnière et contrainte, malmenée par cette tenaille. Dit-elle la nécessité de respecter les différences et on l'accuse de communautarisme et de lâcheté. Dit-elle la nécessité de préserver notre commun, notre unité et on l'accuse de racisme assimilationniste.

Il faut bien comprendre la " sainte alliance " des deux pinces de cette tenaille : elles s'auto-alimentent l'une et l'autre, elles ont besoin l'une de l'autre. L'une justifie l'autre . Oui, je l'affirme, le Rassemblement National et l'islamisme politique sont des alliés objectifs , deux forces unies l'une et l'autre dans un combat commun contre la République et ses valeurs.

C'est pourquoi il faut que tous les citoyens républicains se dressent pour desserrer cet étau mortifère. Se dressent et tiennent un discours aussi ferme que serein pour rejeter ces deux extrêmes et pour affirmer que la République est universaliste, qu'elle rejette et combat toutes les formes de racisme et d'antisémitisme qui, soyons lucides, sont bien présents de part et d'autre de cet étau, et qu'elle est une terre de liberté, d'égalité notamment entre les hommes et les femmes et de fraternité.

Autant le dire, j'ai plutôt apprécié la mise au point du Premier Ministre à l'Assemblée cette semaine et, transformant - à peine ! - sa formule, je dirais que les naïfs et les lâches me sidèrent et que les racistes m'effraient .

Reste la question précise d'où est partie le problème : faut-il légiférer sur les accompagnants de sorties scolaires afin d'interdire- soyons clairs- le port du voile pour les femmes qui y participent ? Sincèrement, je veux être très prudent car le vieux parlementaire que je fus sait très bien qu'on légifère trop et donc mal, et que légiférer dans l'émotion, ce que fit tant Sarkozy à si mauvais escient, est une très mauvaise manière de servir l'intérêt général .

Mais je ne veux pas fuir le débat et je prendrai pour cela deux exemples: - Il y a quelques années, à Angers, sur le passage de Christiane TAUBIRA, Ministre de la Justice, dans une manifestation contre le mariage pour tous, des enfants, tenus par la main par leurs parents tendaient des bananes en criant " c'est pour qui la banane ? C'est pour la guenon !". Les mères de ces enfants n'étaient pas voilées mais je ne veux pas que les enfants de la République soient accompagnés dans leurs sorties scolaires pas ces personnages inqualifiables.

- Ces derniers années aussi, une femme dont le fils, soldat de la République, a été assassiné par Mohamed Merah à Montauban, fait le tour de France des écoles pour prôner les valeurs de la République. Elle s'appelle Latifa Ibn ZIATEN et est voilée, non parce qu’elle s’identifie au message de l’islam politique, mais parce qu’elle porte le deuil de son fils. Elle est digne d'accompagner des sorties scolaires.

Pourquoi dis-je cela ? Parce que le problème n'est pas le voile, c'est le prosélytisme.

C'est lui qu'il faut empêcher pour préserver la neutralité du service public de l'éducation et, par là, protéger les consciences de nos enfants.

Alors je me souviens de mon ami Guy Georges, ancien instituteur et syndicaliste républicain (ancien secrétaire général de la FEN) s'il en fut, disparu hélas, qui me disait : " Jean, la sortie scolaire est un exercice pédagogique placé, comme le cours, sous la responsabilité du maitre. C'est lui et lui seul qui doit l'imaginer, l'organiser, l'animer et en contrôler le déroulé pédagogique. Et, aussi, valider les accompagnateurs dignes, ou pas, d'y participer. C'est lui qui est donc le mieux apte à trancher ce problème.".

Alors je réfléchis à une proposition pour le Ministre de l'Education : pourquoi ne rédigerait-il pas une circulaire aux enseignants de France pour leur rappeler cette responsabilité et insister, en particulier, sur l'absolue nécessité d'empêcher tout prosélytisme des accompagnateurs lors des sorties scolaires ?

Cette circulaire serait inattaquable d'un point de vue juridique, elle.

Et je fais le pari qu'elle ne serait pas inutile.

Jean Glavany

Malaise au coeur de l’Etat

Gilles CLAVREUL - 4 Oct 2019

  Emile Durkheim définissait quatre types de suicides, fonction du degré d’intégration et de régulation d’une société. Selon le fondateur de la sociologie française, les facteurs qui poussent au geste ultime, au-delà de ses dispositions psychologiques individuelles, sont le défaut d’intégration (suicide égoïste), l’excès d’intégration (altruiste), le défaut de régulation (anomique) et enfin l’excès de régulation (fataliste).

Sans établir des records, les suicides dans la fonction publique se situent à un point haut : ainsi, dans la police nationale, on dénombre 52 suicides depuis le début de l’année, un niveau proche des maxima observés sur une année complète. Dans l’Education nationale, une directrice d’école de Pantin et un professeur de SVT de Valbonne (06) ont mis fin à leurs jours à quelques heures d’intervalle, le samedi 21 septembre. Un mois plus tôt, le 22 août, c’était un cadre infirmier du service psychiatrique de l’hôpital de Flers, dans l’Orne, qui se donnait la mort.

Police, hôpital, école : trois services publics essentiels, trois corporations professionnelles traversées, à des degrés et dans des contextes certes spécifiques, par un profond malaise ; bien d’autres mériteraient d’être évoquées, comme les personnels judiciaires, les assistantes sociales ou les agents du service public de l’emploi. Car si les suicides intervenus ces derniers jours ne décrivent pas une hausse spectaculaire, ils apparaissent comme un symptôme et un symbole ; les personnels sont à chaque fois plus nombreux à manifester leur émotion, mais aussi leur colère, après le décès d’un de leurs collègues.

Formons une hypothèse, que seule une minutieuse enquête pourrait confirmer ou infirmer : les suicides intervenus ces derniers mois dans la fonction publique, notamment dans la police nationale, tiennent à la fois du défaut d’intégration et de l’excès de régulation. A l’image de la société dans son ensemble, la puissance publique semble toujours plus interventionniste, procédurière et tatillonne ; et en même temps, de moins en moins intégratrice.

« En haut, ils ne veulent pas comprendre »

Dans les témoignages, les mêmes mots reviennent : « en bas », la réalité sociale est de plus en plus dure, la relation avec l’usager, marquée par l’exigence et le manque de respect, de plus en plus conflictuelle, la disproportion entre des objectifs toujours plus ambitieux et des moyens toujours plus comptés chaque jour plus grande. « En haut », on ne veut pas en entendre parler : on additionne les priorités, on multiplie les plans, on met en place un reporting chronophage dont on n’explique pas la finalité. « En haut », on proclame la bienveillance, l’esprit d’initiative et la responsabilité ; « en bas », on vit la brutalité, l’indifférence et l’impossibilité d’agir. « En bas » on souffre, « en haut, ils ne veulent pas comprendre ». Ce sentiment d’être en même temps harcelé et lâché se diffuse à tous les niveaux de la hiérarchie et fragilise tout particulièrement l’encadrement intermédiaire, tenu rênes courtes par le haut, grâce aux mails et aux tableaux de reporting, mais guère abrité du terrain et d’un public qui, désormais, n’a plus peur d’interpeller directement « les responsables ». S’ajoute à cela une nouvelle tyrannie : celle des réseaux sociaux, qui place tout fonctionnaire sous la menace directe d’une dénonciation publique et fournit gratuitement au niveau central le moyen d’une nouvelle surveillance hiérarchique, d’autant plus aliénante qu’elle ne s’exerce, par définition, qu’à charge.

Cependant, si l’asservissement à l’air et aux modes du temps est pénible et préjudiciable, le mal est beaucoup plus profond. Si les fonctionnaires souffrent, c’est parce que l’Etat va mal.

Dans la crise générale qui a frappé l’Etat-providence à la fin des années 1970, accusé par les économistes monétaristes pour son incapacité à lutter contre la stagflation et à endiguer le chômage de masse, le modèle français de puissance publique s’est trouvé particulièrement fragilisé. Inspirée par son aile réformiste, la gauche au pouvoir a pris alors un virage réaliste, celui du « tournant de la rigueur », sans l’assumer complètement. Surtout, ce qui ne pouvait apparaître sur le moment, c’est qu’il ne s’agissait pas d’un simple ajustement conjoncturel, ni d’une mesure technique : ce dans quoi la gauche s’est engagée alors, et avec elle le pays tout entier, est une profonde transformation du modèle politique français, où l’Etat verrait peu à peu sa prééminence réduite et contestée, comme metteur en scène de la société et fabricant de l’être-ensemble.

  L’Etat-outil et l’Etat-souverain

Il y avait peut-être un défaut de conception dans cette volonté, louable, nécessaire même, de sauver l’Etat en le réformant : une confusion entre l’Etat comme outil, celui qui conduit des politiques, et l’Etat comme souverain, celui qui est comptable du politique. On peut certes changer d’outil ou en tout cas retailler celui qu’on a sous la main, selon les besoins du moment ; mais on ne change pas de souverain sans toucher aux fondements de l’ordre social. Et cela, l’activisme managérial, le fétichisme des tableaux de bord, et même, l’ambition ostensible de restaurer la verticalité et la pompe républicaines, n’y changent strictement rien : ce sont des remèdes beaucoup trop superficiels pour un mal bien trop profond.

Rabattre « l’Etat-souverain » sur « l’Etat-outil », le politique sur les politiques, c’est perdre de vue ce qui donne un sens, non pas abstrait et imagé, mais concret et incarné, à ce qui fait qu’on fonctionnaire se lève le matin, enfile une blouse ou un uniforme, fait face à une salle de classe, affronte parfois le danger, souvent l’habitude et la répétition, toute une carrière durant, avec le sentiment d’être utile à ses concitoyens. Nul besoin d’être fonctionnaire soi-même pour comprendre cela : c’est affaire de fierté professionnelle et d’estime de soi.

Un immense travail attend les responsables politiques pour redonner de la confiance et de l’espoir aux 5,5 millions d’agents publics. Les mesures salariales, les gestes de reconnaissance ont bien évidemment leur importance, mais il serait illusoire de croire que des mesures balsamiques, même généreuses, suffiront.

Il faut à la fois mieux rémunérer les fonctionnaires, leur redonner des moyens de fonctionnement, leur laisser enfin de l’autonomie de décision, ce qui dans certains secteurs (Education nationale, justice, hôpitaux publics notamment) passera inévitablement par des plans pluriannuels massifs. Dans un pays toujours incapable de voter des budgets en équilibre primaire, c’est plus qu’une gageure.

Mais il y a plus difficile encore, et pourtant plus nécessaire : réinvestir chaque agent public de l’autorité de l’Etat, faire le tri entre les injonctions paradoxales qu’il subit quotidiennement, lui donner des ordres clairs qui ne risquent pas d’être remis en cause du jour au lendemain, sous l’effet d’une campagne Twitter ou d’un comité Théodule. Là encore, bon courage : cela implique notamment que la haute administration fasse son examen de conscience et tire un bilan lucide de son soi-disant « modernisme » managérial qui confond dirigisme et autorité.

Immigration : joli coup ou jeu dangereux ?

Gilles CLAVREUL - 20 Sep 2019

En dévoilant, lors d’un pot de rentrée de la majorité au ministère des relations avec le Parlement, son intention de rouvrir en grand le débat de l’immigration – ou plutôt de l’ouvrir, car il n’a jamais vraiment figuré dans les thèmes d’action gouvernementale depuis 2017, le Président de la République a fait ce qu’il sait sans doute faire de mieux : imposer son agenda et obliger adversaires et commentateurs à se positionner sur le terrain qu’il s’est choisi. Rien n’a manqué pour y réussir : ni l’effet de surprise, en pleine discussion sur les retraites, ni l’expression destinée à frapper les esprits, telle cette interpellation à ses propres troupes, sommées de ne pas sombrer dans le confort « bourgeois ».

Le coup est bien joué : prenant acte du glissement à droite de sa base sociologique, bien mis en évidence lors des élections européennes, Emmanuel Macron enfonce le clou et clive « à l’ancienne », droite « réaliste » contre gauche « laxiste », au grand dam d’une partie de sa majorité, qui commence à comprendre que les envolées humanistes du candidat Macron étaient désormais remisées.

En faisant explicitement de ce virage sur l’immigration un instrument de lutte contre le populisme, Macron adoucit cependant les effets du cocuage qu’il inflige à son aile gauche, en ennoblissant d’une finalité humaniste le raidissement qu’il annonce. C’est plus subtil que Sarkozy en son temps, mais ce n’est pas moins efficace pour couper l’herbe sécuritaire sous le pied du RN et de la droite classique, l’un pris de court et l’autre asphyxiée sur ses propres thèmes de prédilection. Pour la gauche, la potion est amère, car n’ayant pas assumé son bilan gouvernemental, ni proposé autre chose non plus depuis, elle retrouve ses réflexes moralisateurs, comme l’analyse Laurent Bouvet dans cette interview au Figaro. Elle en est donc réduite à accuser le Président de « jouer sur les peurs », ce qui la condamne à perdre encore un peu plus l’oreille de l’électorat populaire.

  Un problème ? Quel problème ?

Regardons au-delà du coup politique : poser la question migratoire aujourd’hui, est-ce pertinent dans l’intérêt de la France ? La réponse ne peut pas être binaire.

Tout d’abord, il parait vain de prétendre qu’il n’y a pas de sujet. L’ONU évalue à 250 millions le nombre de migrants dans le monde, soit 3,9% de la population mondiale ; c’est 100 millions de plus que dans les années 1970. S’agissant de l’immigration légale en France, la progression des premières admissions au séjour depuis environ un quart de siècle est très nette : de 120 000 entrées en 1996 à 260 000 l’an dernier. Les deux premiers contingents par motif d’admission sont les étudiants et l’immigration familiale, entre 80 000 et 90 000 entrées chaque année. Par comparaison, les chiffres de l’asile (33 000) et de l’immigration économique (même chose), sont nettement plus faibles. Il n’empêche que c’est sur ces deux catégories que portent le débat – et les polémiques. Ainsi, présenter la France comme un pays « fermé », comme on l’entend parfois, ne résiste pas à l’analyse, y compris durant la vague migratoire de 2015-2016, car la France n’était pas la destination finale des populations irakienne, syrienne, soudanaise et afghane. C’est ainsi qu’en 2016, la quasi-totalité des Syriens ayant effectué une demande d’asile auprès de la France y ont été acceptés ; mais ils n’étaient que 5400…

Cela veut-il dire qu’il y a trop d’immigration, et qu’il faut fermer les frontières ? Si on veut rester objectif, poser le débat en ces termes n’a pas de sens. Il faut prendre en considération la part de résidents étrangers dans la population totale : elle est relativement élevée en France par rapport à ses homologues de taille comparable, à 8,8%, en raison d’une immigration souvent plus ancienne qu’ailleurs. La démographie du pays : elle est relativement dynamique en France. L’économie et l’emploi : le taux de chômage reste élevé, ce qui n’empêche pas une pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs. Le profil des nouveaux arrivants : ils viennent à 50% du continent africain et ce sont principalement des hommes jeunes et peu diplômés. La répartition géographique de ces nouveaux arrivants, qui s’effectue en fonction de l’implantation des diasporas et des ressources des intéressés : 39% de la population étrangère réside en Ile-de-France, avec une forte concentration dans les quartiers d’habitat populaire.

Immigration réelle et « ressentie » ?

Voilà à peu près tous les paramètres nécessaires à une lecture froide, clinique, du sujet.

Mais on ne peut évidemment s’en tenir là, et il serait vain de croire qu’en la technicisant, on parviendrait à dépassionner, à banaliser, la gestion de l’immigration. Car, d’une part, on s’aperçoit très vite qu’on ne « maîtrise » pas grand-chose, ni le flux entrant, ni la nature de ce flux, ni sa répartition sur le territoire. Et que, d’autre part, tout s’embrase en instant sitôt qu’on parle d’intégration : dès lors, impossible de se mettre d’accord sur rien. En cette matière, on touche très vite les frontières du fait et de l’opinion, de l’objectif et du subjectif, et on plonge dans l’analyse des causes comme dans des abysses : qu’est-ce qui, des caractéristiques sociales objectives du migrant, de la solidarité diasporique, de son « désir de s’intégrer », des politiques publiques mises en place pour l’y aider, des caractéristiques du bassin d’emploi ou de la disposition xénophile/phobe de la population résidente, est décisif dans la réussite ou l’échec de l’intégration ? Aucune certitude n’est pleinement recevable, seulement des hypothèses et des approximations. Voilà qui pave la voie à des débats, au sens propre, interminables. Il en est de l’immigration comme de la température : il y a la mesure du thermomètre, et la température ressentie. Celle-ci n’est pas moins vraie que celle-là, au contraire : c’est la température ressentie qui indique si votre corps accepte les conditions atmosphériques auxquelles il est soumis.

Mais plus la question échappe à la science, plus elle trouve sa raison d’être dans le débat politique : elle est évidemment affaire de choix de société, et n’est en réalité que cela. Y a-t-il un « bon » taux d’étrangers ? Seul le souverain, c’est-à-dire le peuple, est légitime à en déterminer un. Si j’estime, moi, qu’il n’y a pas « trop d’étrangers en France », il me faut en convaincre les deux Français sur trois qui le croient, qu’ils se trompent. Et en trouvant des arguments qui ne soient ni moraux, ni purement statistiques, mais politiques. On voit le chemin qu’il reste à parcourir pour cela.

Résignons-nous donc à statuer à partir de quelques faits établis : nous ne sommes pas dans une situation de plein-emploi ni de déclin démographique, à la différence de l’Allemagne. Les politiques publiques d’accueil et d’intégration sont de moins en moins efficaces, au point que les descendants d’immigrés sont parfois moins bien intégrés que leurs parents. Enfin, nous n’avons encore trouvé aucune réponse aux défis du repli communautariste, de la discrimination et de la ségrégation.

Tout ceci plaide pour une maîtrise de l’immigration. Certes pas tout seuls, car le sujet est européen et mondial, mais il ne faut pas être naïfs : les pays européens n’ont pas les mêmes intérêts objectifs face à l’immigration. On l’a vu durant la crise de 2015, où l’unilatéralisme et l’égoïsme nationaux ont été la règle, et où nul ne peut s’estimer plus vertueux que le voisin – pas même l’Allemagne, qui a d’ores et déjà débouté plus du tiers des 1,5 millions de migrants accueillis.

  Immigration, identité, islam, intégration : la ronde infernale des 4 « i »

Présenté comme cela, le défi parait gigantesque : en réalité, si on le limite au seul sujet de l’immigration, il est presque marginal. En effet, que l’on stabilise les entrées (ce qui parait raisonnable), ou qu’on les fasse diminuer de 10 ou 20%, ce qui semble déjà difficile, d’autant plus difficile si on se met en tête de « sélectionner » l’immigration, on ne changera qu’à la marge la physionomie du pays : rapportées à la population résidente, trente ou quarante mille entrées de plus ou de moins ne changent pas la donne. En revanche, on prend le risque d’échauffer encore un peu plus les esprits et de creuser davantage les fractures qu’on voulait réduire : radicalisation des anti-immigration, raidissement moral des ONG et de la gauche, inquiétudes et sentiment d’exclusion parmi les immigrés et leurs descendants…

Car, on l’a bien compris, l’immigration est un vrai sujet, mais ce n’est pas LE sujet qui met à mal la cohésion nationale : il n’est que l’un des quatre « i » de la ronde infernale qui fait tourner toutes les têtes. Immigration, donc, mais aussi identité, islam, et intégration ; qui ne sont, eux-mêmes, qu’une partie seulement des problèmes du pays, qui s’appellent aussi : chômage, inégalités, éducation, vieillissement, climat, logement, insécurité, etc. Ne pas en parler, de ces maudits « 4 i », c’est laisser le champ libre aux extrêmes ; ne parler que de cela, c’est jouer sur leur terrain, et donc s’exposer à une défaite certaine – voir l’échec de Nicolas Sarkozy sur l’identité nationale.

Emmanuel Macron a peut-être joué un coup opportuniste, mais il s’est peut-être dit qu’il n’avait pas le choix. Ce faisant, il s’est mis sur un chemin sans retour : soit il procrastine, comme il le fait sur l’islam ou la laïcité, et on l’accusera de se hollandiser ; soit il s’obstine, et on le dira sarkoïsé ; soit il affadit son discours et fait du « en même temps », et on dira qu’il se chiraquise.

Toute la classe politique, en France et en Europé, tourne autour de ces questions sans parvenir à vraiment les saisir. Le dernier épisode en date, ce portefeuille européen de la « protection du mode de vie », qui ne contient en fait rien d’autre que l’immigration, montre le désarroi et l’impensé complets où les démocrates sont tombés sur les fondements mêmes de nos communautés politiques. En matière d’identité, nous Européens avons top souvent souffert de l’excès et du choc des certitudes ; voici venu l’ère de l’excès de doute. Moins violente, certes…au moins pour l’instant.

Condamné à avancer sur ce terrain glissant où les fragilités d’une société à fleur d’épiderme se révèlent, le Président ne peut que rechercher l’unité de la nation, pas seulement par le verbe mais aussi par des actes politiques, ou échouer. S’il veut briller par séquences, il se fracassera et le pays avec. Mais s’il est le seul à s’en saisir, ceux qui seront restés les bras croisés n’auront pas leur mot à dire, quoi qu’il arrive, lors des prochaines échéances. A bon entendeur…      

Où va le monde, que peut la France, que veut la gauche ?

Gilles CLAVREUL - 13 Sep 2019

Où va le monde ?

Eté 1989 : un universitaire américain, Francis Fukuyama, publie « The end of History ? » dans The National Interest. En lecteur de Hegel et de Kojève, il y développe une thèse plus subtile qu’il n’y parait : « au royaume de l’idéologie et de la conscience », la démocratie libérale a gagné la guerre des idées sur le socialisme et le fascisme. Le monde connaîtra encore des soubresauts, mais l’Histoire est finie. Immédiatement, un autre intellectuel, Samuel Huntington, lui apporte une vigoureuse contradiction avant de développer la thèse bien connue du Choc des civilisations. Signe particulier : ce sont deux intellectuels considérés comme conservateurs qui s'affrontent. Partout dans le monde et singulièrement en France, on rit de ces thèses simplificatrices et on prédit que les Spectres de Marx (Derrida) n’ont pas fini de nous hanter.

Peu nous importe de commenter une millième fois cette dispute dont on connait les termes par cœur. Il nous suffira de relever qu’elle était essentiellement américano-américaine, interne au camp conservateur, et que si elle opposait des visions antagonistes sur le bien-fondé et la pérennité du régime libéral, elle n’en consacrait pas moins, au moment de la chute du communisme, sa victoire sans partage sur le socialisme réel. Double déplacement, géographique et idéologique, vers un nouvel équilibre ? Pas pour longtemps, ou du moins pas celui qu’on croyait : 1989 est la matrice du monde d’aujourd’hui. Chute du communisme, donc, que notre vision européenne associe à la chute du mur de Berlin, entraînant dans son sillage la réunification de l’Allemagne et le réveil des identités nationales, mais qui a en réalité commencé le 15 février par le retrait de de l’Armée rouge d’Afghanistan, défaite par les combattants du jihad soutenus par l’Arabie Saoudite. 1989, c’est aussi la fin de la guerre du Liban, la naissance du FIS en Algérie, la fin de l’hégémonie du Congrès en Inde, et surtout la fin des lois d’apartheid en Afrique du Sud, avant la libération de Nelson Mandela quelques mois plus tard (février 1990). 1989 en France, on en parle ces jours-ci, c’est aussi « l’affaire du foulard de Creil », dont nul ne discerne clairement alors qu’il n’est pas seulement une querelle française, mais le signe d’un monde qui vient. 1989 enfin, c’est la répression de Tiananmen : Fukuyama croyait à la force des idées, mais le régime chinois vient rappeler au monde qu’un char peut toujours arrêter une idée, indiquant sans ambiguïté la nature de la puissance chinoise encore en devenir.

1989 était grosse du monde de 2019, et un esprit « architectonique », selon le mot d’Aristote, aurait peut-être pu rendre intelligibles et cohérents tous ces événements d’une seule année, qui ont surgi sans faire système aux yeux de leurs contemporains. On prolonge les lignes, et au bout de trente ans, nous trouvons, dans le désordre : raidissement des grandes puissances les unes envers les autres, affaiblissement des outils de régulation internationale, panne de vocation de l’Europe, multiplication des conflits régionaux sur fond de conflits ethniques et religieux, essor du nationalisme et du protectionnisme, développement des « démocratures », échec à juguler les grands défis collectifs (réchauffement climatique bien sûr, mais aussi déplacements de population, régulation du système financier et évasion des capitaux, régulation d’internet, lutte contre les pandémies…).

Choc des civilisations, fin de l'Histoire ? Ni choc des civilisations : c’est plutôt LA civilisation qui connait une crise de vocation et d’identité, face aux assauts de multiples formes de barbarie et de prédation, terroriste, politique, écologique ou économique. Ni fin de l’Histoire : l’entropie, la violence et l’impuissance ne sont définitivement pas des mauvais moments à passer, mais la réalité même de notre époque.

Que peut la France ?

On l’a vue pas loin de son meilleur lors du G7 de Biarritz. Même les critiques les plus acérés du Président de la République ont dû admettre qu’il avait très bien préparé et conduit cet exercice diplomatique généralement convenu : il s’est fait tour à tour pédagogue pour en expliquer les enjeux aux Français, conciliant pour amener l’imprévisible Trump à des positions plus raisonnables, malin pour jouer l’effet de surprise avec la visite du ministre des affaires étrangères iranien (même si cela n’a, en définitive, servi à rien, mais le coup était bien joué) et enfin habile en prenant prétexte des incendies géants de la forêt amazonienne pour planter l’enjeu climatique au centre des discussions et tacler le populiste Bolsonaro, dont le talent se limite à proférer propos graveleux et blagues scatologiques.

La séquence a indiscutablement été valorisante pour le chef de l’Etat. Seule ombre au tableau : c’est moins Macron qui monte que les leaders du G7 qui déclinent, quittent la scène ou dégringolent. Structurellement, la position de la France ne s’améliore pas beaucoup.

On a rappelé, à raison, la geste de la diplomatie chiraquienne : elle en avait le panache, le souci sincère et anxieux de la dégradation de l’état du monde, le talent dans la colère feinte (« Do you want me to go back to my plane ? »). Pas sûr que la référence soit si flatteuse que cela, en définitive : que peut la France sur la scène internationale ? On peut se repasser en boucle la magnifique intervention de Dominique de Villepin aux Nations-Unies pour refuser la participation française en Irak en 2003, c’est essentiellement le magistère du verbe qui s’est exercé, un verbe sublime mais impuissant, un verbe qui attire la sympathie comme toute parole agréable et inoffensive. A l’inverse, dès que nous sommes « dans le dur » sur la scène internationale, nous souffrons trop vite de notre isolement : nul doute que la France était dans le vrai en prenant le leadership d’une intervention contre Bachar El-Assad en 2013 qui, si elle avait été menée à bien, aurait évité d’immenses tragédies – mais n’en aurait pas tout réglé, loin de là, l’exemple libyen en atteste. Las, il a suffi d’un vote négatif du Parlement britannique donne à Barack Obama le prétexte pour faire ce qu’il était le plus enclin à faire, c’est-à-dire rien. En dix ans, les Etats-Unis se seront donc trompés deux fois au Proche-Orient, la première en intervenant, et la deuxième en n’intervenant pas. Et la France aura eu raison deux fois, et deux fois est sortie un peu plus du cercle des puissances admises à y jouer un rôle. Et ce n’est rien en regard du prix que nous avons payé, sur notre sol, en victimes innocentes. Cruelles leçons…

Que veut la gauche ?

La question peut sembler saugrenue après avoir traité uniquement de questions internationales. Mais revenons au propos initial : 1989 est un grand déplacement idéologique qui prend corps dans la réalité historique, là-dessus Fukuyama avait eu raison. La grande victime de ce profond renouvellement des cadres conceptuels, c’est la gauche, et pas seulement le socialisme réel. Un court moment, on a pu espérer – le lycéen de gauche que j’étais partageait cette conviction avec beaucoup d’autres – que la version humaniste, tolérante, solidaire de la démocratie libérale, en un mot la social-démocratie, dont l’Union Européenne était le bastion et le porte-étendard, allait s’imposer comme modèle de civilisation. On a vite vu que les pays d’Europe centrale n’avaient pas du tout, mais alors pas du tout cet idéal en vue. On a feint de ne pas s’en apercevoir : ainsi naquit l’Europe des 27, qui ne fut pas élargie mais distendue, et qui depuis s’est moins approfondie qu’embourbée.

La gauche démocratique européenne est allée de déconvenues en déconvenues depuis lors ; elle n’a pas choisi entre le ralliement pur et simple au libéralisme incarné par Schröder et Blair, et le maintien d’une orthodoxie social-étatiste en résistance contre le capitalisme, de Lafontaine à Corbyn en passant par Tsipras. On a pu tenter toutes les synthèses qu’on a voulu, et notamment la synthèse des synthèses, qui ne pouvait être que française, cela n’a pas fonctionné. Il faut dire que la lumière s’était affaiblie depuis bien plus longtemps qu’on ne pensait : l’année 89 était aussi celle du bicentenaire de la Révolution française. Une génération d’intellectuels de gauche, souvent proches du marxisme à leurs débuts, y revisitait des clivages apparus dès 1789, remettant en cause la mystique de l’unité et de la cohérence profondes du moment révolutionnaire. C’était révoquer en doute l’idée, jusqu’alors sacrée, d’une gauche accoucheuse de l’Histoire, unie au-delà de ses divergences entre ceux qu’on appela les « exagérés », trop purs et pressés, et les modérés, trop sages et timorés. Une gauche qui s’entête et l’autre qui trahit.

Entre 2002 et 2012, la gauche française s’est épargné son examen de conscience : il y avait toujours une élection à gagner qui justifiait de repousser les questions de principe. Retardée tout du long, la crise n’en serait que plus violente, durant l’exercice du pouvoir, entre 2012 et 2017. La gauche, quel numéro de téléphone ? On se le demande encore.

Deux ans et quelques mois plus tard, où en est-on ? Pas beaucoup plus loin : alors qu’il n’y a plus de compromis à ménager ni de bastions électoraux à défendre, le travail de reconstruction idéologique n’a toujours pas été entamé. La fin de la croissance, voire l’abolition de la propriété, refont surface comme aux plus beaux jours des utopies enfumées – et il ne s’agit pas des fumées des usines. L’injonction morale, la tentation du différentialisme trouvent sinon des partisans, du moins des excuses, et c’est déjà trop. Il ne s’agit pas de se faire plaisir avec des concepts et des références historiques, encore que cela remplace avantageusement le clash sur les réseaux sociaux et les éléments de langage calibrés : il s’agit reprendre un fil historique. Il s’est perdu quelque part autour de l’année 1989, mais si elle le retrouve, elle pourrait, sinon aller loin et mener la marche du monde, au moins reprendre sa route.  

La fin de la morale publique

Gilles CLAVREUL - 12 Juil 2019

La fin de la morale publique

  L’idée la plus communément répandue est que nous sommes entrés dans une époque beaucoup plus exigeante en matière de morale publique : « les temps ont changé », « aujourd’hui, certains comportements ne passent plus », etc. Cette idée, qui a la force de l’évidence, est néanmoins totalement fausse : si on exige sans cesse plus de transparence de nos dirigeants, ce n’est pas parce que la morale publique progresse, mais au contraire parce qu’elle est en voie de disparition. L’affaire des repas somptuaires de l’ex-président de l’Assemblée nationale, François de Rugy, nous en donne l’éclatante illustration.

On ne défend pas cette position hétérodoxe par coquetterie, mais parce qu’il nous parait nécessaire de faire ressortir un mouvement tectonique de nos sociétés, qui a trait non seulement à la manière dont nous nous représentons les représentants, mais plus encore au fait que la morale commune, c’est-à-dire un ensemble de règles et d’usages d’autant plus observés qu’ils sont implicites, « reconnus car méconnus », pour paraphraser Bourdieu, a déserté progressivement la scène sociale moderne, au profit de définitions individuelles et collectives, précaires et concurrentes, des limites du permis et de l’interdit, du décent et de l’indécent, du convenable et du condamnable. De fait, nous avons rompu avec la société traditionnelle. Ce n’est pas sans avantage, mais ce n’est pas sans conséquence non plus. Explications.

  Vices privés, vertus publiques

Dans la société traditionnelle, au sens où Max Weber l’entendait, était légitime l’autorité qui respectait une loi immémoriale, un ensemble de coutumes, et qui la faisait respecter, au moins formellement : les comportements déviants pouvaient être plus ou moins tolérés, du moment qu’ils restaient discrets. Ce qui était punissable n’était pas l’écart, mais l’écart visible, le scandale qui risquait de remettre en cause le récit collectif et d’affecter l’ordre social. On trouve encore maints exemples de cette organisation dans les sociétés méditerranéennes, en Iran, dans le Golfe ou en Asie : on leur reproche, à ces sociétés, tout ce que les forces progressistes, dans les nôtres, ont combattu. Le carcan de bonnes mœurs, la rigidité des conventions sociales, et, plus que tout, l’hypocrisie. Dans la société traditionnelle, on sait que bien des puissants sont cupides et que bien des dévots sont des débauchés, mais il se trouve toujours assez de représentants de la société établie pour préférer l’injustice au désordre : du moment qu’ils demeurent cachés, les vices ne sont que mollement réprimés. Des gouvernants, on attend qu’ils professent une morale intransigeante et qu’ils la fassent respecter par le peuple, au besoin en faisant exemple de quelques punitions publiques spectaculaires ; non qu’ils la respectent derrière les murs de leurs palais.

Mais nous, nous vivons dans la société qui a abattu méthodiquement tous ces murs, essentiellement pour le meilleur : tout citoyen a le droit de demander compte aux agents de l’administration, affirme l’article 15 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. Dans le long chemin qui nous sépare de ce texte fondateur, de grandes évolutions, tantôt rapides et fortes, tantôt silencieuses, nous ont amené à des remises en question de plus en plus radicales.  Le bouleversement majeur de la Révolution, qui transfère la souveraineté du monarque vers le peuple, ne fait pas disparaître l’idée d’une morale commune, mieux : sa nécessité.

C’est le débat essentiel qui occupera les Conventionnels, débat que Marcel Gauchet, dans son Robespierre, a magistralement disséqué. Les penseurs de la République, les Quinet et les Renouvier, les Ferry et les Buisson, proposeront à leur tour les contours d’une morale sans Dieu, mais d’une morale quand même, c’est-à-dire un corpus qui permette l’ensemble des acteurs sociaux de s’accorder sur une norme comportementale, valable depuis le bas jusqu’au sommet de l’échelle sociale. Ainsi pouvait se perpétuer l’idée que les citoyens n’étaient pas seulement des individus libres astreints aux exigences minimales d’un simple règlement de copropriété, mais bien des sociétaires partageant une vision plus ou moins homogène du bien et du mal communs.

Or l’un des principes les mieux admis par les sociétaires, en France bien plus que dans d’autres pays, est une nette séparation entre privé et public. Ainsi le privé, ce qui relève de l’intime, a été davantage et plus longtemps protégé des enquêtes sociales que dans les pays de culture protestante. Porté par la bien-nommée puissance publique, elle-même incarnée par un Etat en majesté, l’intérêt général, quant à lui, a pu justifier, sous bien des régimes et en bien des occasions, qu’on recouvre d’une même opacité l’exercice de la raison d’Etat, de simples expédients de gestion, et des turpitudes personnelles franchement inavouables. Des politiques, sans fortune personnelle, se trouvaient tout à coup à la tête d’un joli patrimoine immobilier ; on parlait à mots couverts de mœurs débridées ou « particulières » ; on dînait en ville, beaucoup : c’étaient les années 1980, il y a seulement une génération. Une convention sociale tacite, très critiquée depuis, faisait que « ces choses-là » devaient rester insues du plus grand nombre.

Dans une nation comme la nôtre où, pendant des siècles, le politique a entendu transformer la société, c’est désormais la société qui, se transformant, a à son tour bouleversé les règles écrites et non écrites de la scène politique. Et ce n’est pas du tout parce que la vertu s’y serait soudainement manifestée, mais au contraire parce que ces repères consensuels de la morale commune ont complètement volé en éclats, sous l’effet de l’individuation de la société dans son ensemble.

Morale privatisée

En privatisant la morale, nous avons laissé à la loi écrite, et à elle seule, le soin de tracer la frontière entre le permis et l’interdit. Or, le problème, c’est que cela ne suffit jamais, que la loi n’est jamais assez précise, ni surtout assez sévère. Qu’on en juge : depuis les premières lois anti-corruption, au début des années 1990, les dispositifs de transparence et de contrôle des dépenses publiques liés à des fonctions politiques et à des tâches de représentation n’ont cessé de s’étendre. Nous avons vécu ces dernières années une très nette accélération, poussée par des affaires (création du Parquet national financier, obligation de déclaration pour les ministres, parlementaires et membres de cabinets) ou non. En fait de transparence, le saut qualitatif est immense.

Cela a-t-il "moralisé les comportements", au sens le plus plat que l'on peut donner à l'expression ? Il suffit de demander, loin des caméras, à des responsables politiques et des hauts fonctionnaires qui ont traversé les quatre dernières décennies dans des fonctions publiques de premier plan pour écarter toute espèce de doute à ce sujet. Dans les préfectures, les ambassades et les ministères, où tant de mobilier entrait et surtout, disparaissait naguère, les contrôles sont désormais systématiques, et les rares incartades sont, légitimement, sanctionnées. Cette rigueur accrue, dont on ne peut que se féliciter, a-t-elle rassuré nos concitoyens et calmé les soupçons ? Pas du tout. Pas une seconde, et bien au contraire.

Pour une raison simple : c’est que l’idée même d’une morale commune nous est devenue étrangère. La morale n’est plus un principe stable, c’est un processus ininterrompu qui ignore où est sa fin : il ne faut pas de la rigueur, il faut plus de rigueur ; il ne faut pas de la transparence mais plus de transparence. Y a-t-il une faute ? C’est qu’il faut plus de transparence – jusque-là, tout le monde est d’accord. Mais s’il n’y a pas de faute ? C’est qu’on n’a pas cherché assez loin, ou qu’on ne s’est pas posé les bonnes questions : la règle est-elle assez sévère, les contrôles assez rigoureux ?

Venons-en à l’actualité, où se dévide la pelote transparentiste. Qu’est-ce qui scandalise, à juste titre, dans le comportement de l’ancien Président de l’Assemblée nationale ? Ce n’est pas d’avoir enfreint la loi : personne n’a dit, ni ne peut dire, qu’il n’avait pas le droit de recevoir qui bon lui semblait ni de servir les mets qui lui agréaient. D’autant moins qu’il préside un pouvoir public constitutionnel indépendant, non le moindre : le corps législatif. Alors ?

Ce qu’on reproche et qui insupporte, c’est d’abord l’hypocrisie. Ce vice personnel qu’on regardait, jadis, comme une vertu sociale : voilà un homme public qui n’a cessé de prôner la frugalité, qui a fait publicité de ses mesures d’économie pour les services de l’Assemblée, et qui a juste oublié de se les appliquer à lui-même, ou n’a pas eu le courage de demander à son épouse de les appliquer dans la gestion de leur intérieur et leur politique de réception.

Ce qu’on lui reproche ensuite, c’est d’avoir agi discrétionnairement, c’est-à-dire entre plusieurs options toutes légales : or ce qui est devenu absolument indiscutable pour une personne privée, au nom de la liberté individuelle consacrée par le libéralisme, est devenu proprement inenvisageable pour une personne publique, comme si la limite du choix discrétionnaire était la ligne d’une marée infiniment descendante ; exactement à l’inverse de ce qui a prévalu, pendant des générations. Concrètement, cela signifie non seulement que M. de Rugy aurait dû comprendre qu’on ne sert pas des grands crus classés autrement que dans des réceptions officielles, et de préférence lorsqu’on reçoit des invités étrangers, car il en va du rayonnement de la France ; mais que, plus fondamentalement, il aurait dû comprendre que la limite de l’acceptable irait désormais s’abaissant indéfiniment, non parce que les Français seraient plus sourcilleux sur la morale, mais au contraire parce que la notion de vertu publique a perdu toute signification claire et stable : puisque nous n’avons plus de morale, nous la cherchons, et puisque nous la cherchons, nous creusons, sans fin prévisible.

On voit bien, pourtant, ce qu’il y a d’un peu absurde, et même de dangereux, dans tout cela. S’il s’agit de discuter de l’usage des fonds publics, il y a mille fois l’occasion de s’énerver à meilleur escient, sur des dépenses qui ne se chiffrent pas en milliers, mais en millions d’euros. Pour le choix des convives ou le prix des bouteilles de vin, on retrouve notre problème des limites et des définitions : qu’on ne serve pas un Mouton-Rothschild lors d’un repas informel devrait tomber sous le sens ; mais à quel niveau au juste considère-t-on que c’est convenable, et surtout qui est légitime pour le dire ? En vertu d’un partage sans équivoque du public et du privé ? Voire ! Imaginons qu’un ami, un parent ou une simple relation d'un préfet soit invité à séjourner dans sa résidence, dans les appartements privés que l’Etat met à sa disposition en contrepartie de sa disponibilité permanente. Va-t-il refuser d’être servi à table par le personnel de maison, au motif qu’il vient dans un cadre privé ? Se risquera-t-il à dormir dans des draps qui sont la propriété de l’Etat, mais qui n’envelopperont que sa seule personne physique ? Proposera-t-il de payer sa quote-part de chauffage ? Prétendre définir des règles absolument objectives, c’est tomber immanquablement dans le ridicule. On devrait, dans l’absolu, s’en remettre à la sagesse des représentants qu’on s’est choisis : mais on ne le peut plus, parce qu’on ne le veut plus.

Et là, le problème jaillit dans sa pureté cristalline : si c’est Mediapart qui doit se faire l’arbitre, non pas des élégances hôtelières, mais bien des critères qui président à la morale publique, il est évident que nous allons vers un très, très sérieux problème démocratique. Pourquoi ? Parce que, tôt ou tard, il y aura bien un Mediapart pour s'occuper de Mediapart. Il ne sera pas forcément français, ni guidé par des idéaux démocratiques comme le sont – on ne peut certainement pas le leur disputer – les journalistes de cette rédaction. Il aura les mêmes méthodes, emploiera le même ton indigné, distillera avec une même patience de tortionnaire feuilletonnesque les révélations pour faire tomber ses cibles. Il jouera sur les mêmes équivoques entre privé et public, d’autant plus facilement que la presse française est de plus en plus tributaire des aides directes et indirectes qu’elle reçoit. Et il sera par ailleurs trop tard pour dire que n'importe qui ne peut pas se dire journaliste : là aussi, on ne peut pas contester les règles au motif qu'elles sont des règles, tout en prétendant continuer à bénéficier de leur protection.

Les procureurs du peuple finissent toujours par connaître le sort qu’ils ont réservé à ceux dont ils ont instruit le procès : cela aussi, l’Histoire de la Révolution nous le raconte. L’abîme qui est le nôtre est cependant d’une nature différente, car encore une fois, le secours d’une morale commune héritée nous est désormais interdit. Il nous faut inventer de nouvelles règles, qui ne soit ni celles d’un homme politique inconséquent, ni celles de journalistes dont la légitimité est d’informer l’opinion, non de la guider. Ce qui est décrit ici parait extraordinairement difficile ou même, désormais, inatteignable, alors que c’est en fait tout simple : il nous faut à nouveau nous interroger sur l’homme tel qu’il est et le pouvoir tel qu’il devrait être. Or nous n’avons que trop tendance à faire le contraire, souffrant du mouvement que nous avons-nous-mêmes engagé et que nous n’entendons pas interrompre.

Le territoire, impensé du quinquennat

Gilles CLAVREUL - 14 Juin 2019

Le territoire, impensé du quinquennat

Censé lancer « l’acte II » du quinquennat, le discours de politique générale du Premier ministre Edouard Philippe a été prolongé, fait inhabituel mais pas inédit, par un discours du même Edouard Philippe au Sénat, différent du premier, au terme duquel le vote de la Chambre Haute a été sollicité. Il s’agissait pour l’exécutif de mesurer l’évolution du rapport de forces au Palais du Luxembourg, mais aussi de présenter un « nouvel acte de décentralisation ». C’est en fait la reprise des travaux entamés à l’été 2108 avec le projet de révision constitutionnelle, en grande partie mise en sommeil pour cause de Gilets jaunes, à l’exception du rapport d’information commandé à deux parlementaires, Jean-René Cazeneuve (Gers) et Arnaud Viala (Aveyron), sur le « droit à la différenciation ».

Le Premier ministre a présenté une démarche en deux temps : un premier projet de loi consacré essentiellement au statut de l’élu, qui devrait entrer en discussion à l’automne prochain ; et une loi de décentralisation, dont les contours seraient fortement tributaires du projet de révision constitutionnelle, et qui serait présentée en 2020, après les élections municipales, voire au-delà. En effet, prenant acte de la volonté des sénateurs, Edouard Philippe a conditionné la révision constitutionnelle à la pleine adhésion de ces derniers au projet gouvernemental, ce qui signifie qu’en cas de blocage, il faudrait attendre le renouvellement sénatorial de septembre 2020 pour remettre la révision constitutionnelle à l’agenda. Dans ces conditions, l’horizon de ce nouvel acte de 2021 pour s’étirer jusqu’en 2021.

Le territoire au rattrapage

Ce calendrier alangui sent le rattrapage : après avoir théorisé l’obsolescence des corps intermédiaires dont les élus locaux font partie et battu froid les maires lors de leur congrès annuel, Emmanuel Macron a opéré un virage à 180°, bienvenu même si tardif, à l’occasion du Grand débat national. Il s’agit donc, après la déclaration d’amour aux maires, de donner des preuves d’amour, en commençant par la création de ce fameux « statut de l’élu » dont on parle depuis des décennies sans jamais lui donner un tour concret. Autre aspect bienvenu de ces annonces : la réduction du périmètre des administrations centrales et des agences et l’annonce d’un nouveau mouvement de déconcentration des décisions, tant il est vrai que la centralisation a fait des progrès foudroyants au cours des deux dernières décennies, notamment avec la funeste « Révision Générale des Politiques Publiques » (RGPP), instrument de verrouillage jacobin sous prétexte de modernité managériale et d’économies, ambitions qui se sont révélées aussi virtuelles l’une que l’autre.

Le dessein derrière l’annonce d’un nouvel acte de décentralisation est en revanche plus mystérieux. Clairement, le territoire n’est pas une « entrée » macronienne : il n’est apparu ni comme un thème de campagne, ni durant les premiers pas du mandat. Or, les spécialistes de la décentralisation le savent : les enjeux sont si complexes et les intérêts si contradictoires que toute réforme qui n’est pas présentée dans les premiers temps d’un mandat politique est guettée par l’enlisement. C’est la raison pour laquelle Mitterrand et Defferre, qui avaient longuement mûri leur vision décentralisatrice comme élus locaux, sont arrivés aux affaires avec une vision précise de ce qu’ils voulaient entreprendre : ainsi, c’est le 27 juillet 1981, deux mois à peine après la passation de pouvoirs, que le ministre de l’Intérieur présentait la première loi de décentralisation à l’Assemblée nationale.

Rien de tel sous l’actuel quinquennat, où l’on procrastine, comme sur le Grand Paris, quand on n’abandonne pas le terrain, comme sur la politique de la ville, après l’improbable épisode du « plan Borloo », retoqué in extremis. Le Président aurait très bien pu s’engager dans une rationalisation de la gouvernance locale, là où la loi NOTRe, adoptée sous le quinquennat précédent, a échoué à simplifier une organisation passablement complexe, ou encore proposer un plan d’équilibre et de solidarité territoriales pour contrebalancer le renforcement des métropoles, confortées par la loi MAPTAM de 2014. En dehors du plan « action cœur de ville », destiné à revitaliser les centres-bourgs et doté de 5 Md€ sur 5 ans, l’exécutif aura singulièrement manqué d’ambition et de vision pour le territoire.

Cette impasse sur la question territoriale tombe à un bien mauvais moment. Comme le révélait l’excellent rapport du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) paru en juillet 2018, les territoires de la République connaissent des dynamiques de plus en plus contrastées. Les tendances lourdes à la concentration des activités économiques dans certaines aires et à l'affaiblissement durable des territoires en dépression démographique et en proie à la désindustrialisation (le quart nord-est tout particulièrement) se sont à la fois accentuées sous l’effet de la crise de 2007-2008 et diversifiées : comme le révèle le CGET, il n’y a pas deux France, les métropoles riches et dynamiques d’un côté et les périphéries délaissées de l’autre, mais au moins quatre ou cinq, de l’Ile-de-France prospère mais inégalitaire au Midi en plein boom démographique mais où le faible niveau de qualification alimente un chômage élevé, en passant par des territoires ruraux et périurbains qui connaissent des fortunes très diverses, que ce soit en termes d’accès au service public, de croissance, d’attractivité et d’emploi. Manque encore à ce tableau déjà très morcelé l’évolution de la délinquance et l’apparition des phénomènes de radicalisation, qui ont pourtant un impact de plus en plus fort sur la qualité de vie, le prix des logements et les stratégies de mobilité résidentielle.

De la fragmentation territoriale à la fragmentation politique

Désormais, l’archipélisation de la France mise en exergue par Jérôme Fourquet se lit de plus en plus clairement dans la carte électorale, comme l’ont illustré les résultats des élections européennes. Le vote pour l’extrême-droite traduit de plus en plus le sentiment d’exclusion territoriale : il se renforce et atteint des niveaux sans précédent dans les territoires où le chômage a le plus progressé (Aude, Pyrénées-Orientales, Nord, Aisne), dans la « diagonale du vide », dans les vallées, dans les périphéries économiques et culturelles saisies par la question identitaire (la Corse et désormais les DOM, ce qui est inédit), et le Rassemblement national se retrouve même en tête dans certaines communes populaires, sans y améliorer ses scores, uniquement en vertu de l’effondrement des gauches – c’est le cas, notamment, à Clichy-sous-Bois, Sevran, Bobigny, Vaulx-en-Velin et Vénissieux. Tout à l’opposé, les communes prospères d’Ile-de-France, Paris en tête, les façades maritimes de l’ouest, ont d’autant plus voté pour la liste LREM que le potentiel fiscal était élevé. A l’inverse, le recul du parti majoritaire dans les quartiers populaires est très net, de l’ordre de 4 à 7 points dans les communes de Seine-Saint-Denis par exemple.

Est-ce le retour à un vote de classe ? Oui, mais dans une époque où riches et pauvres ne vivent plus dans les mêmes territoires, ne partagent plus les mêmes espaces, ne se rencontrent pour ainsi dire plus, sinon lorsque les uns sont les prestataires des autres, du livreur Deliveroo au chauffeur Uber, en passant par l’aide à domicile. La dissociation croissante des lieux de vie et des lieux de travail semble désormais inexorable : elle emporte de très profonds bouleversements dans nos modes de vie, notre rapport à l’espace, la façon dont se crée et s’entretient la sociabilité.

Le défi posé par ces mutations à la fois sociales, culturelles et territoriales est immense. A l’Aurore, nous en avons fait, depuis notre création, la question politique centrale. Pour l’heure, les réponses politiques, celles de l’exécutif mais aussi, il faut le dire, de tous les partis, apparaissent terriblement insuffisantes. De la grande époque de l’aménagement du territoire incarnée par la DATAR aux lois Defferre, l’Etat et les élites politiques ont longtemps inspiré cette grande ambition. Les temps ont changé, l’Etat ne peut pas répondre seul de ces défis, et les citoyens demandent, à juste titre, que les décisions qui les concernent soient prises au plus près du terrain, qu’ils puissent en constater le bien-fondé et les valider démocratiquement : seule une profonde décentralisation, assortie d’une clarification des compétences – et pourquoi pas, enfin, de la suppression d’un échelon de collectivité ? – peut donc enrayer la spirale du morcellement.

Mais ce n’est pas en ayant recours à l’artifice du droit à la différenciation, dont Benjamin Morel et Benoit Vaillot nous avaient clairement exposé les risques, qu’on y parviendra : s’il est très encadré, comme le droit à l’expérimentation décidé en 2003, il décevra ; et s’il est étendu, il pavera la voie à des mouvements centrifuges où s’illustreront les territoires dynamiques, qui seront demandeurs de compétences nouvelles, et pénaliseront encore plus les zones fragiles. A rebours de l’effet recherché, il s’ensuivra une recentralisation des pouvoirs, car l’Etat sera mis constamment en position d’arbitre entre des intérêts locaux concurrents.

Par le passé, gauche et droite, élites technocratiques et grands élus locaux se sont donné la main pour forger une ambition décentralisatrice propre à la fois à moderniser le pays et à renforcer la cohésion nationale : c’étaient les rapports Peyrefitte et Guichard, puis les lois Defferre, qui ont, en quelques années, profondément redessiné la France. Tel est le type de consensus qu’il s’agira, dans les années à venir, de faire émerger à nouveau.

Elections européennes : et maintenant ?

Gilles CLAVREUL - 7 Juin 2019

Il faut s'y faire : d'élection en élection, de 4 en 9, s'il est bien un sujet dont on ne parle pas, ou très peu, durant les campagnes européennes, c'est bien d'Europe. C'est du moins le cas en France, et le cru 2019 n'y a pas fait exception. Soit, les enjeux nationaux ont aussi leur logique et leur intérêt. Commençons par le nouveau tableau politique européen dessiné par ces élections.

Fragmentation européenne

La neuvième édition des élections a Parlement européen dresse un portrait politique de l’Union européenne plus fragmenté que jamais. Les groupes PPE (conservateurs et chrétiens-démocrates) et SD (sociaux-démocrates), qui dominent le Parlement depuis sa création, obtiennent pour la première fois moins de la moitié des sièges à eux deux. Avec 174 sièges, soit 23% des sièges, le PPE reste le premier groupe, mais il perd plus de 40 sièges, soit un peu plus que les sociaux-démocrates, qui n’en conservent que 149. Ce sont principalement les centristes et libéraux de l’ALDE, auxquels les parlementaires de la liste Renaissance-LREM devraient s’affilier, les écologistes et les différentes composantes souverainistes et d’extrême-droite qui en profitent, à la différence de la gauche radicale (38 sièges, -14), en recul pratiquement partout.

Cette fragmentation se retrouve lorsqu’on analyse les résultats pays par pays. Les listes dépassant les 30% d’électeurs sont toutes de droite, conservatrices pro-européennes ou souverainistes, qu’il s’agisse des conservateurs de la ND en Grèce et ceux de l’öVP en Autriche, du parti du Brexit au Royaume-Uni, du PiS en Pologne, de la Ligue du Nord en Italie et plus encore du Fidesz du Président Orban en Hongrie, liste la mieux élue avec 52% des voix. Seul le parti socialiste portugais, rassemblant 33% des suffrages, fait exception. En somme, si la social-démocratie garde des couleurs en Scandinavie, aux Pays-Bas où Frans Timmermans réalise un bon score, et dans la péninsule ibérique, c’est la droite conservatrice, souverainiste ou populiste qui domine, assez largement, l’Europe continentale : lorsqu'elle domine, c'est sans partage. Et dans cet ensemble, le poids relatif des droites souverainistes s’est nettement renforcé. Leur présence se banalise sur la scène européenne, comme elle s’est déjà banalisée, en France, de longue date. Cela a été étonnamment peu relevé par les commentateurs, comme s’ils s’attendaient à bien pire.

Plus imposant, ce camp nationaliste reste cependant éparpillé. Au grand dam de Marine Le Pen et de Matteo Salvini, il n’y aura pas de grande alliance des droites nationalistes : ni Orban, qui bien que suspendu, reste au PPE, ni Farage pour le temps qu’il siégera, ni le PiS en Pologne, chacun pour des raisons différentes, n’est pressé de les rejoindre. Du bleu sombre d’Orban au noir d’encre des néo-nazis d’Aube dorée en Grèce, la droite de la droite restera un camaïeu sans unité. Tant mieux.

Comme souvent lorsqu’un Parlement est fragmenté, ce sont les « petites » formations centrales qui sont appelées à jouer un rôle de pivot. Les Verts ont fortement progressé, surtout en France et en Allemagne, mais s’ils gagnent 26 sièges, cela ne fait jamais qu’un groupe de 78 éléments. C’est assez pour compter, insuffisant pour s’imposer. Même chose pour l’ALDE, qui devrait compter 92 députés une fois acquis le départ des Lib-Dem britanniques. Vu ainsi, le pari d’Emmanuel Macron de constituer une large alliance pro-européenne, d’inspiration sociale-libérale, n’est pas vraiment atteint, mais en l’absence de groupe dominant, lui et ses alliés potentiels ont de quoi peser sur les choix stratégiques pour la désignation de la future Commission, à commencer par le poste de président.

Cela leur conférera un impact certain sur les grandes orientations politiques de l’UE pour les cinq prochaines années, mais changeront-elles pour autant ? En réalité, ce qui devrait surtout sortir renforcée de ces élections, c’est la culture du compromis propre aux institutions européennes, et le savant dosage entre les groupes et les pays. Est-ce vraiment le message que les électeurs européens ont voulu faire passer ? Rien n’est moins sûr ; mais c’est ce qui va se produire.

  Trompe l’œil français

Venons-en maintenant au seul sujet qui aura mobilisé protagonistes et commentateurs, comme si l’Europe n’était qu’une toile de fond : les conséquences politiques internes des résultats du 26 mai.

D’abord relativisons : jamais les élections européennes n’ont été prédictives. La débâcle du PS en 1994 précède sa victoire aux législatives en 1997. Celle de la droite conduite par Sarkozy en 1999 marque le début de son odyssée. Les presque 29% du PS en 2004 n’empêchent pas la candidate socialiste d’être nettement distancée à la présidentielle trois ans plus tard. Quant aux grands vainqueurs de l’édition 2009, l’UMP (27,9%) et les Verts (16,3%), ils n’ont pas porté chance à leur champion respectif, ni au Président sortant Nicolas Sarkozy, ni à la candidate Eva Joly, reléguée avec un modeste 2,31% en 2012.

En fait, les européennes donnent presque toujours le résultat inverse de la future présidentielle. Dans ces conditions, Emmanuel Macron, vraie tête de la liste « Renaissance » au point que son portrait a remplacé celui de Nathalie Loiseau en fin de campagne, a de bonnes raisons de se réjouir de la contre-performance de sa liste. Car quand bien même le faible écart avec le Rassemblement national et un score supérieur à 20% ont été accueillis avec soulagement, ce n’est pas un résultat très rassurant, dans l’absolu, pour la formation majoritaire, surtout – on y revient un peu plus bas – étant donné les conditions dans lesquelles il est atteint. Pour le Rassemblement national, le succès est presque décevant tant il était attendu. C’est dire combien on s’est habitués à voir l’extrême-droite rafler un quart des suffrages et près de 5,5 millions d’électeurs, en progression de 500 000 par rapport au dernier scrutin.

La gauche est là où on l’attendait : à terre. La France insoumise paie une triple addition : les emportements de Mélenchon, le suivisme derrière les Gilets jaunes et, plus encore, les ambiguïtés entre une ligne jacobine et universaliste et une ligne diversitaire voire indigéniste. D’où un capital électoral divisé par trois en deux ans. Ne sachant où mener le radeau, le Parti Socialiste en a confié le gouvernail à un intellectuel médiatique sympathique et décalé. 6,2% est un score qui a soulagé tout le monde, car c’est en effet très correct pour une candidature de témoignage. On peut se permettre de considérer néanmoins que, pour le parti d’Epinay et de Mitterrand, celui qui tenait toutes les rênes du pouvoir jusqu’en 2017, c’est peu, trop peu. Benoit Hamon a pu seulement se maintenir au-delà du seuil de remboursement des frais de campagne, fixé à 3%, contrairement à Ian Brossat, Sisyphe méritant qui ne pouvait cependant remonter un mégalithe pour livres d’Histoire appelé Parti Communiste Français.

La gauche à terre, c’était attendu. Pour la droite, c’était beaucoup moins évident. L’échec de la liste Bellamy devrait être étudiée comme un cas d’école : une bonne campagne menée par un bon candidat ne fait pas forcément un succès. Beaucoup d’explications ont été données ces dix derniers jours ce qui, comme le relevait malicieusement Aron, est toujours plus facile a posteriori qu’avant : trop conservateur, trop versaillais, etc. Si on essaie d’aller un tout petit peu plus loin, il semble surtout que Bellamy, après avoir plutôt séduit par son talent oratoire et son honnêteté, ait oublié de parler d’un thème pourtant essentiel pour la droite : l’économie. La seule fois où il en a parlé, en fin de campagne, c’était pour fustiger le productivisme destructeur et la course au profit. Un thème audible d’un certain électorat traditionaliste…Seulement cet électorat-là ne pèse plus grand-chose, aujourd’hui, à droite. Au contraire, ce discours « décroissant », même s’il est porté par de jeunes intellectuels prometteurs, a inquiété plus qu’on ne croit une droite des affaires et du commerce qui tient par-dessus tout à la libre entreprise et au marché. A cela s’ajoute que cette droite-là a beaucoup, beaucoup évolué sur le terrain des valeurs. Il n’en faut pas plus pour expliquer un transfert de voix massif de l’électorat de droite modérée vers LREM ? Si, encore une chose : l’Europe. Malgré tout, François-Xavier Bellamy n’a pas su se faire le champion de l’Europe. Là aussi, depuis le départ des souverainistes emmenés par Séguin, Pasqua et Villiers, c’est un axe fondamental pour la droite modérée.

Ainsi tous ces échecs et ces demi-succès consacrent, lit-on ces derniers jours, un triomphe qui ne dit pas son nom pour Emmanuel Macron : après la gauche, c’est au tour de la droite d’exploser. Il s’agit pourtant d’un trompe-l’œil.

Car au fond, ce qui compte n’est pas l’extrême dispersion de l’offre politique, dont LREM ne surnage pas spécialement mieux que les autres. Ce qui compte, c’est surtout ce qui se passe du coté de la demande sociale. Et là, qu'observe-t-on ?  La fracturation sociologique, politique et territoriale de la Nation. La France des campagnes, des petites villes et des villes moyennes ; la France située au nord d’une ligne Le Havre-Genève, celle de la prospérité hier, aujourd’hui du déclin ; la France ultra-périphérique, la Corse et pour la première fois, de manière spectaculaire, les outre-mers ; et même certaines villes de banlieue : cette France-là a majoritairement porté le Rassemblement national en tête. Depuis longtemps premier parti ouvrier de France, le RN fait désormais la course en tête chez les employés. La France des petites gens, celle qui a mis le Gilet jaune ou qui les a soutenus, cette France-là est aujourd’hui RN. Et, petit à petit, le parti de Marine Le Pen grignote l’échelle sociale en la remontant : l’évolution du vote dans la fonction publique, comme le sociologue Luc Rouban ne cesse de le démontrer, en fournit une illustration éclairante.

Pour le Président et ses partisans, les scores excellents enregistrés dans les communes les plus huppées de l’ouest francilien ou dans les arrondissements de Paris où le prix du mètre carré dépasse largement les 10 000 € sont une victoire au goût amer. Certes, LREM rassemble toute la France qui va bien du côté ensoleillé de la rue. Inondée de soleil, voit-elle encore comment les choses se passent sur le trottoir d’en face ? C’est cela que révèle, de façon assez crue, ce scrutin par ailleurs sans grand enjeu : un conflit de classe qui se projette sur le territoire et dérègle le jeu politique. Au point où en sont les choses, qu’y peut encore Emmanuel Macron ? Son intérêt propre est de fragmenter encore un peu plus sur sa gauche et sur sa droite, assuré qu’il est du soutien des classes moyennes et supérieures aux yeux desquelles il offre toutes les garanties de sérieux et de pondération.

Tel n’est pas, loin s’en faut, l’intérêt du pays. L’affaiblissement durable d’une gauche et d’une droite raisonnables et aptes à gouverner laisse le champ libre à la droite populiste et nationaliste comme seule force d’alternance. La crise de LR est une aubaine pour le RN, et tout ce qui renforce le RN profite à LREM ? Oui, à court terme : mais dans la perspective de la future présidentielle, elle ouvre surtout un espace incroyable pour une « union des droites » jusqu’alors impossible depuis trente-cinq ans. De Marion Maréchal à Eric Zemmour, ils sont plusieurs à y penser, et à y travailler.

Il est donc plus que temps pour la gauche, de son côté, de sortir de sa torpeur. Sa responsabilité historique, c’est d’empêcher que ne s’installe durablement l’alternative entre un régime poussé par la force des choses à défendre prioritairement les intérêts et les valeurs des urbains éduqués, et une droite populiste qui capterait les colères et les frustrations.

La vocation de l’Europe

Gilles CLAVREUL - 24 Mai 2019

La vocation de l’Europe

  Clap de fin sur une campagne étriquée

Les protagonistes – Emmanuel Macron en tête - auront eu beau dramatiser l’enjeu, cette campagne des élections européennes s’achève sur le sentiment que, décidément, il leur tarde d’en finir et de passer à autre chose. Tous ou presque ont crié « la maison brûle ! », comme nous l’avions nous-mêmes écrit ici en septembre dernier, invoquant qui le réchauffement climatique, qui la question migratoire, qui la montée des populismes, qui le poids des superpuissances américaine et chinoise. Mais de branle-bas de combat général, il n’y eut point. De parfaits inconnus ont été envoyés au front : ils y auront connu des fortunes diverses, certains réussissant à imposer leur personnalité, d’autres étant promis à retourner à l’oubli aussi vite qu’ils en étaient sortis ; les plus chevronnés semblent venus pour abattre leurs dernières cartes ou tout simplement persévérer dans leur être. Tous, ils ont déroulé avec application des programmes plus intéressants qu’on ne dit, mais soit sages, soit prévisibles, soit – le plus souvent – sages et prévisibles. La maison brûle, mais on se lève en bâillant pour aller chercher un verre d’eau à la cuisine.

Cette campagne aura été étouffée par les enjeux politiques nationaux et les stratégies partisanes. A gauche, l’éparpillement des listes n’a aucune justification de fond tant les programmes sont proches, autour de la priorité écologique. Il s’agit d’abord et avant tout de se compter dimanche soir pour pouvoir compter lundi matin, quand viendra l’heure de la recomposition. A droite, il fallait se regrouper, comme on le dit d’un skieur qui s’est désuni dans un virage, afin notamment de préserver l’unité du parti et de préparer les municipales sans subir une nouvelle saignée au profit de LREM. Le RN n’avait pas grand-chose à craindre, pouvant compter désormais sur un socle électoral fidélisé, et beaucoup à gagner s’il conserve sa première place de 2014 (24,86%), à plus forte raison s’il dépasse le cap symbolique des 25%, ce que les derniers sondages lui laissent espérer. Quant à LREM, sa stratégie univoque et souvent caricaturale consistant à crier au loup populiste trahit surtout l’intérêt bien compris d’une polarisation de la vie politique nationale autour de l’affrontement avec le Rassemblement National, là où l’intérêt bien compris des progressistes, et non de LREM seul, serait au contraire de faire revivre le clivage droite/gauche et de développer une pluralité de propositions politiques.

Bref, de quoi réjouir les aficionados de la vie politique, mais pour l’avenir de l’Europe, on reste sur notre faim. A la décharge des candidats, il y a un malentendu sur cette élection européenne : le système institutionnel de l’Union ne fait pas du Parlement le lieu d’impulsion et de décision des politiques européennes. Seule une crise, ouverte en cas de non-investiture du candidat des Etats à la présidence de la Commission, modifierait le rapport de force. Elle ne déboucherait pas pour autant sur une inflexion des politiques européennes ni à un aggiornamento institutionnel : les Etats, quoi qu’il arrive, garderaient la main.

L’Europe en mal de vocation

En revanche, il est une fonction dont le Parlement devrait logiquement se saisir, et donc celles et ceux qui aspirent à y siéger : celui de l’identité, disons plutôt, afin d’éviter la polémique sur le mot, la vocation de l’Europe. Comme l’Eurobaromètre le révélait en septembre dernier, le taux d’adhésion à l’appartenance à l’Europe n’a jamais été aussi élevé. Cela tient à une chose très simple : lorsqu’ils regardent au-delà de leurs frontières, les Européens préfèrent largement vivre en Europe plutôt qu’en Chine, en Russie ou même aux Etats-Unis !

Pour autant, ils sont très circonspects sur la capacité de l’Europe à peser sur le cours du monde et à protéger efficacement les intérêts de ses citoyens. Cela touche aussi bien la question du réchauffement climatique, celle des migrations, que les négociations commerciales internationales, la régulation financière ou la lutte contre les inégalités. Mais au fond, est-ce vraiment que l’Europe ne peut pas imposer ses vues ? c’est ce que soutiennent, notamment, les souverainistes. Ou bien est-ce qu’elle ne sait pas exactement ce qu’elle veut ? Prenons l’exemple de la relation UE-Russie : elle se pose à la fois en termes de valeurs, d’intérêts stratégiques et de relations économiques ; et elle ne se pose pas de la même manière pour un Polonais et un Français, pour des raisons historiques évidentes, indépendamment de leurs opinions politiques ou de leur classe sociale. Mais plus profondément, définir notre relation à la Russie, c’est aussi et d’abord tracer nos frontières, géographiques et symboliques, se faire une idée de nos forces et de nos faiblesses, de nos convergences et de nos désaccords. En un mot, cela permet de nous situer.

Or les citoyens européens, s’ils aiment l’Europe, ne savent plus très bien la situer sur la carte du monde : habitués, pendant des siècles, à dominer la scène mondiale, ils ont fait le deuil de leur hégémonie après le désastre de 1939-45, puis la fin des empires coloniaux. Le projet européen a défini un nouvel horizon, mais un horizon ambigu tant il était conditionné, dès l’origine, par le contexte de Guerre Froide et la relation transatlantique.

Le retour à l’Europe

Depuis 1989, l’Europe cherche sa vocation sans la trouver, certains contestant même l’idée qu’elle ait à en avoir une, au-delà du respect de l’Etat de droit et de la promotion de l’économie de marché. Or si nous avons un projet à défendre, il nous faut devenir une puissance. Si le but, qui n’est pas méprisable, mais limité, consiste seulement à préserver notre paix et notre prospérité, alors autant considérer l’Europe, en tant que projet politique, comme achevée. Non pas qu’il n’y ait pas des réaménagements et des ajustements nécessaires, mais l’essentiel est fait. En revanche, on ne luttera pas contre le réchauffement climatique, on ne taxera pas les GAFAM, on ne favorisera pas les droits de l'Homme dans le monde, on ne combattra pas le terrorisme ni ne sécuriserons vraiment nos frontières, sans une Europe-puissance. Pas de bras...

Et cette Europe-puissance n’est elle-même concevable sans une vision claire et assumée de la civilisation européenne. C’est l’un des messages du livre majeur de Marcel Gauchet, Le Nouveau Monde : berceau de la modernité, l’Europe semble décliner comme puissance, mais en réalité tout fait retour vers elle, comme s’il lui revenait de dénouer les contradictions qu’elle a engendré, et qui ont façonné l’histoire mondiale. La liberté et l’égalité, la force et le droit, l’hégémonie et l’autonomie, l’universel et le particulier, l’émancipation et l’aliénation. Le bonheur peut-il naître de la technique ? A la surface de la Terre, rares sont les gouvernants qui se posent la question où y voient seulement le début d’un problème. Nous, Européens, savons de quoi il retourne. Telle est, peut-être, notre vocation dans ce siècle : allumer les Lumières.

   

Aéroports de Paris : un enjeu de souveraineté démocratique

Gilles CLAVREUL - 10 Mai 2019

Aéroports de Paris : un enjeu de souveraineté démocratique

  Ad astra per aspera. Au lendemain de la validation par le Conseil constitutionnel de la proposition de loi prévoyant l’organisation d’un référendum d’initiative partagée (RIP), la route est encore longue et incertaine pour les opposants à la privatisation des Aéroports de Paris : pour qu’une consultation référendaire se tienne, il faudra remplir la seconde condition ultra-contraignante prévue par la révision constitutionnelle de juillet 2008, après avoir validé la première (réunir 1/5 des parlementaires autour d’une proposition de loi) : rassembler les signatures d’un dixième du corps électoral, soit un peu plus de 4,7 millions d’électeurs, dans un délai de neuf mois. Si le projet va à son terme et qu’un référendum fait échec à la privatisation, les pétitionnaires n’auront peut-être pas gagné le ciel, mais ils auront remporté un pari qu’on disait impossible tant la procédure est complexe. Mieux : ils auront engagé la Nation dans une aventure démocratique inédite.

Le sujet mérite-t-il un référendum ? Ce sont les citoyens qui le diront bientôt mais, référendum ou pas, privatiser une infrastructure publique de cette importance n’est certainement pas une question secondaire ni seulement technique.

Vendre ADP, ou plutôt céder tout ou partie des 50,6% des parts que l’Etat détient encore, pourquoi faire ? Donnons d’abord la parole à l’actionnaire : céder au meilleur prix des actifs qu’un investisseur privé aurait davantage vocation à gérer (espaces commerciaux, réserves foncières…) pour financer un fonds d’investissement dans les « innovations de rupture » à un minimum garanti de 250 M€ par an, ce qui correspond peu ou prou à la moitié du bénéfice net d’ADP en 2017. Par un cahier des charges contraignant, l’Etat fixerait toujours les règles du jeu en matière de sécurité et de sûreté. Il conserverait son mot à dire en matière d’utilisation du foncier (avec 6700 hectares, ADP est le premier propriétaire d’Ile-de-France), et exercerait une surveillance étroite de l’impact environnemental des infrastructures et du trafic aérien.  Certes, mais jusqu’à quel point ?

C’est là que l’argument économique entre en jeu : on peut certes fixer des clauses contraignantes au départ, mais cela a nécessairement un impact sur le prix de cession. D’où un dilemme pour l’Etat : s’il veut tirer le meilleur prix de la vente, il doit être souple sur le cahier des charges ; mais s’il veut avoir son mot à dire, par exemple pour poser des conditions sociales et environnementales en termes d’utilisation du foncier disponible, et il doit en dédommager le preneur par anticipation. Sur quelles bases ? A ce stade, on serait bien en peine de le dire, puisque la gestion des actifs aéroportuaires serait concédée pour 70 ans. Nul ne peut prévoir ce que sera le trafic aérien dans 70 ans. Or toute évolution qui n’aurait pas été prévue dans le contrat initial sera facturée par l’opérateur, et au prix fort : c’est lui, alors, qui sera en position de force face à la demande de l’Etat. On trouvera, sous la plume des économistes David Thesmar et d’Augustin Landier, un excellent argumentaire en ce sens dans une tribune publiée le mois dernier dans Les Echos.

Infrastructure centrale dans la vie du pays, actif particulièrement rentable, jusqu’à présent bien géré et dont les perspectives de croissance à moyen terme, notamment à l’international, sont excellentes, ADP n’est pas un candidat naturel à la privatisation. A tout le moins, on peut se demander pourquoi l’Etat ne commence pas par vendre ses participations dans PSA et Renault, pour ne donner que ces deux exemples. Le bénéfice d’une rentrée financière ne peut suffire à contrebalancer les aléas à moyen et long terme, aléas qui ne sont pas uniquement d’ordre économique : que se passera-t-il si l’opérateur retenu passe sous pavillon étranger d’ici cinq ans ? ou s’il fait défaut en matière de sécurité ? On connait par avance la réponse : tout le monde se retournera vers l’Etat. Celui-ci peut se priver des recettes futures de l’aéroport ; il peut largement déléguer ses responsabilités, mais il ne pourra jamais s’en défaire complètement : la moindre adversité le lui rappellera. S’il n’y avait qu’un argument à opposer à la privatisation, c’est celui-là.

Mais du fait de cette possible consultation populaire, la privatisation d’ADP devient bien autre chose encore : un enjeu de souveraineté démocratique majeur. Le contrôle d’entreprises du secteur concurrentiel par l’Etat a longtemps été un sujet hautement politique, depuis la nationalisation-sanction de Renault à la Libération jusqu’aux privatisations-démantèlement de l’économie administrée de 1986-88. Par la suite, les gouvernements de gauche et de droite n’ont eu de cesse que de dépolitiser l’enjeu : d’abord en cessant d’y recourir (le « ni-ni » de Mitterrand) puis en justifiant qu’on puisse privatiser et « en même temps » nationaliser (le « et-et » de Jospin) jusqu’aux prises de participation rendues inévitables par la crise financière de 2008. En somme, le comportement de l’Etat-actionnaire devait être uniquement dicté par deux impératifs de nature technique : la logique économique d’une part, le respect des engagements européens en matière de libre concurrence d’autre part. Cette repolitisation soudaine, d’où les enjeux économiques ne sont pourtant pas absents, comme on l’a vu, peut s’avérer une excellente nouvelle : elle le serait d’autant plus si elle ranimait une réflexion plus large, depuis longtemps stérilisée, sur le bien-fondé des interventions de l’Etat et sur le périmètre du service public.

Supposons que les signatures soient réunies, et que le référendum ait lieu : qu’il repousse la privatisation, et ce sera là une ligne nettement tracée entre intérêt public et intérêt privé, et tracée de la main la plus incontestable qui soit : celle du peuple souverain. A l’inverse, si le référendum ratifie la cession, le gouvernement, qui l’aura portée, s’en trouvera fortifié et sa décision, légitimée. Dans tous les cas, on aura donné l’occasion aux citoyens de trancher, au terme d’un vrai débat démocratique, sur une question qui touche à la fois à l’équilibre public/privé et aux enjeux régaliens. Ce n’est pas rien.

Et on aura également apporté la démonstration qu’un procédé référendaire qu’on pensait impraticable peut ouvrir un chemin vers une conversation démocratique procédant à la fois des représentants, pour l’initiative, et des représentés, par l’exercice du droit de pétition. Ce ne serait pas la première fois qu’une réforme constitutionnelle mal née amènerait des bouleversements inattendus – songeons à la révision de 1974, ou plus près de nous à la question prioritaire de constitutionnalité. Tous les maux de la République ne s’en trouveraient pas réglés comme par magie, mais un peu de la décision citoyenne serait remise là où elle doit naturellement se prendre : entre les mains du peuple souverain.      

EUROPEENNES J-23 : RASE CAMPAGNE

Gilles CLAVREUL - 3 Mai 2019

EUROPEENNES J-23 : RASE CAMPAGNE



  Divertissement

  « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement. Et cependant c’est la plus grande de nos misères. ». Si Pascal dit vrai, nous devons être bien misérables, à nous perdre dans tant de débats secondaires, à nous étriper dans des polémiques qui seront oubliées la semaine suivante, et à négliger, ainsi, ce qui chez nous et autour de nous, devrait nous occuper, pour notre salut. « Le bruit et le remuement » - Pascal toujours – dont nous sommes si friands, de quoi étaient-ils faits ces derniers jours ? De la suppression de l’ENA, du parti architectural à prendre pour reconstruire Notre-Dame, des erreurs de jeunesse de Nathalie Loiseau et des propos hâtifs du ministre de l’Intérieur après la tentative d’intrusion de manifestants dans l’enceinte du service de réanimation de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le 1er mai.

  Aucune de ces questions n’est en soi insignifiante, mais à chaque fois, ce n’est qu’un aspect d’une question plus vaste et plus grave qui fait la controverse, occultant l’essentiel, et c’est le plus souvent la composante personnelle et subjective, ou le versant anecdotique, qui l’emportent. Ainsi de l’incident de la Pitié : certes le choix des mots compte en démocratie, et le premier des responsables de l’ordre public doit, s’il veut inspirer le respect, qualifier les choses au plus près des faits et ne pas s’exprimer avant d’avoir recueilli suffisamment d’éléments. Christophe Castaner n’aurait pas dû se fier au catastrophisme du directeur général de l’AP-HP, bien fébrile en la circonstance. Mais n’est-il pas démesuré d’en faire une « affaire d’Etat » et d’oser des comparaisons avec des régimes dictatoriaux ? N’y a-t-il pas lieu de relever d’abord, et surtout, que l’intrusion d’une foule dans un hôpital, quand bien même – il n’y a aucune raison d’en douter – l’immense majorité de ceux qui la composaient n’avaient aucune intention violente, constitue une mise en danger potentielle des patients, mais aussi une préoccupante désacralisation de la chose publique ?

  Europa Ligue

  Il en va de même pour l’Europe et c’est autrement plus inquiétant. A vingt-trois jours du scrutin, la campagne européenne n’a toujours pas démarré, et peut-être qu’elle n’aura pour ainsi dire pas lieu du tout. Avec des candidats qui semblent avoir été choisis pour leur absence de notoriété, cette campagne fait penser à l’Europa Ligue de football : une compétition désertée par les premiers couteaux qui se déroule jusqu’à la finale dans des stades à moitié vides, loin des grandes affiches. Ces derniers jours, le monde a été secoué par les massacres terroristes au Sri Lanka et la « résurrection » d’Abu Bakr Al-Baghdadi : le terrorisme islamiste, nous dit une enquête de l’European Council on Foreign Relations, est en tête des « menaces » identifiées par les électeurs dans la plupart des pays, dont la France. Dans le même temps, comme le note Jean-Dominique Merchet dans l’Opinion de ce jour, Salvini et Orban consolident leur partenariat et tentent de créer un axe de droite populiste et nationaliste en Europe au détriment du positionnement libéral-conservateur modéré du PPE. Leur crédo ? « Si la gauche continue à gouverner l’Europe, celle-ci deviendra un califat islamique », comme l’exprime crûment Salvini. Fantasme, délire ? Oui, mais peu lui importe : l’enjeu pour le ministre de l’intérieur italien est de frapper les imaginations et d’occuper le terrain sur les sujets qui taraudent les opinions publiques.

  Défis occultés

  Ce qui est vrai de la lutte anti-terroriste l’est aussi des autres grands défis européens, de la stratégie commerciale face aux Etats-Unis et à la Chine à la transition énergétique en passant par l’immigration, l’harmonisation fiscale et sociale, et la régulation numérique. Qu’a-t-on entendu de concret et de fort de la part des candidats pro-européens (et des anti…) de gauche comme de droite ? On ne sait ce qui domine, de la frilosité ou du manque d’imagination. C’est d’autant plus étrange et désolant que, contrairement à la situation qui prévalait encore dans les années post-référendum de 2005, l’adhésion à l’idée européenne a retrouvé ses plus hauts niveaux historiques. Pour une majorité de Français, ce n’est pas l’Europe qui exaspère : c’est son absence sur des enjeux planétaires sur lesquels même les souverainistes savent bien que tout ne peut être résolu dans, ou à partir, du seul cadre national.

  Il y a pourtant de la place pour donner forme et contenu à l’idée d’Europe-puissance, telle que la développe par exemple Hubert Védrine, quitte à amender ou laisser de côté certains aspects. Mais voilà le genre de débats qu’on aimerait, qu’on devrait avoir, maintenant. Faute de quoi cette non-campagne se terminera dans la confusion et le pathétique d’un appel à « faire barrage au populisme », avec un score qui, plus qu’une possible sinon probable première place du Rassemblement national, marquera un nouveau désaveu pour les partisans de l’Europe : celui de l’abstention.

Conférence de presse d’Emmanuel Macron : la République de Lampedusa

Gilles CLAVREUL - 26 Avr 2019

Conférence de presse d’Emmanuel Macron : la République de Lampedusa

Les présidents de la République ont un point commun : ils détestent être comparés à leur prédécesseur immédiat. Si d’aventure Emmanuel Macron nous lit, il n’appréciera sans doute pas qu’on écrive qu’il a bien fait de changer d’avis au sujet des conférences de presse présidentielles, voulant tourner le dos à la formule dont François Hollande était friand, car il s’y révèle, lui aussi, très à son avantage : sur la forme, à quelques tunnels techno et quelques formules de communicants du siècle dernier (« remettre l’humain au cœur de la politique ») près, Emmanuel Macron a été pédagogue, concret et surtout, ce qui marque un progrès nécessaire, humble.

Qu’en est-il du fond ? Tout dépend, en fait, ce qu’on attendait de l’intervention du Président. Il y a eu tellement d’annonces – trop peut-être – que, sauf à les analyser comme un supporter ou comme un opposant, il faudrait être d’une grande mauvaise foi pour trouver tout bien ou tout mal. Le Président a bien compris que, si la crise des Gilets Jaunes a éclaté sur fond de révolte fiscale et porté des revendications relevant d’abord de la justice sociale, le malaise était bien plus profond et touchait, notamment, à la perte de confiance des gouvernés envers les gouvernants. Il s’est donc renié sur plusieurs points, comme il avait commencé à le faire le 10 décembre, en rappelant le rôle central des élus, en annonçant un moratoire sur les fermetures de classes et d’hôpitaux, en promettant de « remettre les fonctionnaires sur le terrain » et en reconnaissant le problème du recrutement des élites en confirmant la suppression de l’ENA. Sur le plan social et fiscal, le reniement est plus radical encore : abandon de l’objectif de réduction de 120 000 postes de fonctionnaires, baisse de 5 milliards des impôts (l’impôt sur le revenu probablement), réindexation des retraites et instauration d’un minimum de 1000€ mensuels pour les pensionnés aux carrières complètes…Ce n’est pas dit et encore moins assumé, mais l’objectif de déficit public zéro à l’horizon de la fin du quinquennat a été enterré sans fleurs ni couronnes, car le Président s’est montré plus qu’évasif sur le financement de ces mesures. Il compte davantage sur l’aide de la croissance que sur les propositions d’économie de ses ministres, c’est l’évidence.

Enfin, on ne peut manquer de saluer, en républicains, une parole claire, enfin claire, sur la laïcité : oui, la laïcité est attaquée par l’islamisme, oui il y a chez certains une volonté de « sécession » (le mot est fort, et il est bien choisi), ce qui bien sûr ne conduit aucunement à remettre en cause les fondements de la loi de 1905, la protection de la liberté de conscience au premier chef, mais invite à désigner clairement qui menace celle-ci aujourd’hui. Il ne reste plus qu’à tirer les conséquences pratiques de cette lucidité nouvelle en donnant clairement le pas à la « laïcité Blanquer » sur la « laïcité Bianco ».

Beaucoup d’annonces intéressantes, plutôt approuvées par l’opinion si on en croit les sondages, et pourtant…La prestation laisse perplexe si on la juge globalement et non mesure par mesure. Tout d’abord, le Président a gardé les coudes solidement plantés dans la table qu’il avait promis de renverser : il y a certes de vraies réformes, qu’on peut approuver ou pas, mais rien qui ressemble à cet « effet waouh !» que nous promettait la novlangue des communicants présidentiels. Le Président a au contraire égrainé tous les changements qu’il ne ferait pas, le plus symbolique étant peut-être, plus que le non-rétablissement de l’ISF, le renoncement à un recours accru au référendum (sauf au niveau local), ne serait-ce, à Constitution constante, que pour qu’une vraie discussion démocratique ait lieu sur la réduction du nombre de parlementaires – une décision démagogique et contradictoire avec le besoin de proximité reconnu par ailleurs – ou le « droit à la différenciation » des collectivités locales, sur lequel Benjamin Morel et Benoit Vaillot alertaient dans une note pour L’Aurore.

Plus largement, il y a un problème de décalage entre les intentions affichées et la méthode envisagée pour les réaliser, qui confine à la caricature avec la suppression de l’ENA et celle, bien plus explosive et structurante, des grands corps – ou du moins de leur mode de fonctionnement actuel. Qu’un Président inspecteur des finances confie une mission en ce sens à un conseiller d’Etat prête à sourire, mais surtout rappelle la routine des rapports confiés à des personnalités, mais en réalité pilotés de près par les cabinets ministériels, et arbitrés in fine par le chef de l’Etat. Emmanuel Macron en a rédigé plus d’un, il connait cette mécanique par cœur : or n’est-ce pas précisément cela qu’il s’agit, au fond, de changer ? De même, beaucoup de réformes annoncées n’en sont pas vraiment, plutôt la poursuite ou la reprise d’initiatives prises sous le quinquennat précédent : « nouvel acte de décentralisation » était le terme utilisé par François Hollande et Jean-Marc Ayrault en 2012 ; les « maisons des services publics » ont été lancées par le gouvernement de Manuel Valls en 2014, il s’agit seulement d’achever leur généralisation ; les saisines sur compte par la CAF pour les pensions alimentaires impayées ont été mises en place par Laurence Rossignol. Améliorer l’existant est très louable et très nécessaire, mais on est plus près du réformisme, pragmatique dans certains cas, timoré dans d’autres, que de la disruption.

Enfin, et surtout, il y a tout ce dont le Président parle peu ou ne parle pas du tout. On a su que l’écologie avait été rattrapée au vol, après avoir été oubliée lors de l’allocution annulée lors de l’incendie de Notre-Dame ; il ne pouvait y avoir de miracle en une semaine : la création du « conseil de défense écologique » n’est rien d’autre qu’une réunion présidentielle de plus. En matière d’inégalités sociales et territoriales, le Président nous laisse à jeun : rien en matière de logement, pourtant en souffrance comme le relevait Benjamin Sire dans l’Aurore, et pas un mot de la politique de la ville, véritable angle mort du quinquennat et que le dédoublement des classes, pour salutaire et utile qu’elle soit, ne peut suffire à combler. Quant à la quasi-disparition de l’Europe durant ces deux heures trente d’intervention, elle confine, à un mois des élections européennes, au refoulement freudien. La lettre aux citoyens d’Europe semble si loin…elle a pourtant été publiée le 5 mars dernier !

Et c’est sans doute ce qui manque en définitive au discours du chef de l’Etat : la continuité, la cohérence, la vision d’ensemble. C’était précisément ce qu’il avait réussi à installer durant sa campagne et dans ses premiers pas de Président. Un « récit », comme on aime à l’appeler aujourd’hui. Comme une toile impressionniste, la parole présidentielle dépose ses touches de couleur avec minutie mais manque à faire ressortir le motif : bien malin qui pourrait donner un titre au tableau qui nous a été brossé hier soir par Emmanuel Macron. « L’art d’être Français », est-ce une formule juste, ou juste une formule ? Cela rappelle la « politique de civilisation » de Nicolas Sarkozy, dont on attend toujours la définition.

On peut certes relever qu’en annonçant moins qu’il n’avait promis, le Président de la République garde en réserve des options autrement plus lourdes pour l’avenir, qu’il s’agisse d’un référendum qu’il pourra toujours déclencher, d’un changement de Premier ministre pour incarner un nouveau cap voire, même si c’est moins probable, d’une dissolution de l’Assemblée. Mais cela n’ôte rien à cette impression que nous sommes un peu condamnés à vivre, en dépit des promesses, dans la République de Lampedusa : on annonce que tout change, mais en fait rien ne change. Le propos est moins cruel qu’il n’y parait : il y a du bien à rechercher, aussi, dans la continuité républicaine, et Emmanuel Macron a eu la sagesse de finir par s’en rendre compte. Mais attention : l’extrême-droite, elle, veut tout changer, et on peut penser qu’elle tiendra parole si elle en avait l’occasion. Et comme le faisait justement remarquer François Hollande, les Français finiront par se dire « on n’a jamais essayé ». Encore un rappel qui ne va pas plaire à son successeur, mais qu’il serait avisé d’entendre…

Le quinquennat (déjà) à quitte ou double

Gilles CLAVREUL - 12 Avr 2019

Les commentateurs cogitent et s’agitent dans l’attente des annonces que le Président de la République devrait faire dans les prochaines heures, tirant les leçons du Grand Débat National et tâchant de donner une conclusion, souhaitée définitive, à la crise des Gilets Jaunes. Pas sûr, en revanche, que cette fébrilité soit partagée par les Français, et c’est bien le principal souci pour le Président de la République.

Le Président fait face à un exercice impossible : il doit à la fois répondre par le haut à une crise qui vient du bas, réduire l’écart inévitable entre les interpellations soulevées par les Gilets Jaunes et les demandes portées par le Grand Débat, conjurer la déception anticipée par des annonces fortes et surprenantes, et enfin ne pas négliger les questions rentrées, celles qui n’ont pas été posées à haute et intelligible voix par les Gilets Jaunes ni lors du Grand Débat, mais qui sont au cœur des préoccupations des Français – notamment sur les sujets culturels et régaliens. Il devra, par-dessus le marché, rappeler à nos concitoyens que la France est appelée à des échéances importantes en Europe et dans le monde : Brexit, négociations commerciales, situation en Libye et en Algérie, lutte contre le terrorisme…sans oublier les élections européennes.

Le risque pour le Président est triple. S’il est raisonnable, il décevra. S’il est audacieux, par exemple en proposant des mesures fortes sur le plan symbolique, en matière institutionnelle (réduction du nombre de parlementaires, suppression de l’ENA, fusion des conseillers régionaux et départementaux…) ou fiscale (progressivité accrue de l’IR, baisse ciblée de la TVA…), il risque d’être accusé d’une manœuvre de diversion. Sauf surprise, en effet, il ne devrait pas être question de la réforme des retraites, ni plus généralement de toucher à l’architecture de la dépense publique, ou encore, sur un tout autre plan, de lancer des chantiers pourtant souvent évoqués, sur l’immigration, la laïcité ou l’islam. Et s’il annonce des changements structurels, qu’ils appellent ou non une modification de la Constitution, il lui sera difficile voire impossible de ne pas en appeler à une consultation populaire, élections législatives ou référendum, avec tous les risques politiques que cela comporte.

Quelles que soient les options choisies, elles seront discutées et critiquées, ce qui est légitime ; mais elles occulteront aussi, ce qui est beaucoup plus embêtant, des débats démocratiques pourtant essentiels. D’abord, ces annonces viendront percuter un début de campagne pour les élections européennes qui est déjà particulièrement poussif, notamment pour la liste du parti présidentiel conduite par Nathalie Loiseau. Pour Emmanuel Macron, européen ardent, phagocyter l’enjeu européen par des décisions de politique intérieure revient à se tirer une balle dans le pied et à mettre son ancienne ministre des affaires européennes dans un mauvais cas.

Le risque est encore plus grand sur la scène intérieure. Car enfin, lorsque on a entendu le Premier ministre conclure la restitution du Grand Débat National, après l’interminable présentation des consultants enchaînant les Powerpoint, qu’a-t-on retenu ? Des idées d’ordre général sur l’état du pays. Fallait-il vraiment des milliers de réunion et des centaines de milliers de formulaires en ligne pour apprendre que les Français trouvaient qu’ils payaient trop d’impôts, ou qu’on manquait de services publics de proximité ? Non seulement nous n’ignorions rien de tout cela mais, comme signalé plus haut et pour fastidieuse qu’elle soit, la restitution du Grand Débat laisse en arrière-plan bien des questions cruciales.

Aussi secondaire qu’elle paraisse à nombre d’acteurs politiques et aux électeurs eux-mêmes, l’élection européenne pourrait aussi pousser très vite à l’obsolescence les annonces présidentielles, s’il s’avérait que, tant en France que dans les autres pays membres, la tendance à la fragmentation du jeu politique se poursuive au profit des courants contestataires, et notamment de la composante identitaire, autoritaire et populiste qui a le vent en poupe un peu partout, à des degrés divers, dans les démocraties occidentales. Voilà ce que la dispersion et l’effervescence du moment ne devraient pas faire perdre de vue : tous les scrutins électoraux et toutes les enquêtes d’opinion le montrent (mettons que la chute de popularité de Bolsonaro au Brésil fasse provisoirement exception…), les partisans de la manière forte gagnent du terrain partout. Et il ne suffit pas de scénariser l’attente ni de surjouer la solennité présidentielle pour contrer cette tendance de fond. Au contraire : rien ne serait pire que la timidité des actes recouverte par la grandiloquence du ton.

Ce rendez-vous que le Président s'est imposé, ou que les circonstances politiques et sociales lui ont imposé, comme on voudra, a déjà tout d'un quitte ou double.  

Progressistes contre populistes : attention, piège mortel !

Gilles CLAVREUL - 29 Mar 2019

Progressistes contre populistes : attention, piège mortel !

Personne en France ne connait Thierry Baudet. Et pour cause : malgré un patronyme « bien de chez nous » et des ascendances françaises, francophones et francophiles, Thierry Baudet est le chef de file du Forum de la Démocratie, le FvD, qui vient de remporter les élections provinciales aux Pays-Bas, devançant le parti libéral VVD du Premier ministre Mark Rutte. Le FvD remporte 86 sièges de députés provinciaux. Il en comptait jusqu’à présent…Zéro, et pour cause : le parti dirigé par ce jeune homme de 36 ans, que l’historien Christophe de Voogd présente comme un « Pim Fortuyn hétérosexuel », anti-européen, anti-immigration et anti-islam, n’existait pas il y a seulement trois ans. Détail qui a son importance : les élections se sont déroulé 2 jours après la tuerie d’Utrecht, dont l’auteur présumé est un homme d’origine turque, dont les motivations n’ont pas encore été clairement établies. Les sondages réalisés dans l’intervalle ont clairement montré un regain de participation et un vote en faveur du FvD en lien avec cet attentat.

Les commentateurs qui veulent se rassurer en arguant que les attentes et les colères de l’opinion publique, Gilets Jaunes en faisant foi, seraient avant tout sociales, fiscales ou, sur un autre plan, environnementales, en seront pour leur frais : ce sont les préoccupations identitaires, liées notamment au terrorisme, à l’immigration et au fondamentalisme, qui aujourd’hui sont les plus susceptibles de provoquer des bascules politiques. Dès lors, de deux choses l’une : ou bien on tait la question identitaire pour ne pas « faire le jeu », au risque de laisser le champ libre à l’extrême-droite. C’est sensiblement ce qui a été fait depuis trente ans. Ou bien on prend acte des inquiétudes de l’opinion publique et de l’existence de questions concrètes à traiter, non pas pour courir derrière l’extrême-droite, ce que des formations de droite dure un peu partout en Europe ont choisi de faire, en France y compris, mais justement pour lui opposer, point par point, une vision universaliste, humaniste, égalitaire, démocratique et, dans le cas au moins de la France, républicaine et laïque, sur ces sujets brûlants.

Prendre la question identitaire par le mauvais bout

Pourtant, rien ne serait plus dangereux que d’entrer dans une logique de blocs entre « progressistes » et « populistes ». On avait dit très tôt, à l’Aurore, que cette pente que le Président Macron semblait vouloir suivre au niveau européen, en stylisant une opposition irréductible entre le duo Salvini/Orban et lui, était un risque mortel. Il avait paru prendre ses distances avec cette grille de lecture, en témoigne sa Lettre aux Européens ; mais voilà qu’à nouveau – appelons cela une rechute – cette dialectique mortifère réapparait. D’abord dans les premières déclarations de l’ex-ministre et désormais tête de liste La République en Marche pour les européennes, Nathalie Loiseau ; puis, immédiatement après, par la voix de deux ex-« stratèges » du Président, Ismaël Emelien et David Amiel, auteurs d’un ouvrage qui se veut une théorisation du progressisme incarné par Emmanuel Macron, Le progrès ne tombe pas du ciel. Sur France Inter, Ismaël Emelien déclare notamment : « la gauche et la droite, telles qu’elles ont vécu, c’est fini, c’est clair (…). Nous pensons que l‘affrontement qui structure aujourd’hui les paysages politiques, en France mais bien au-delà de la France, c’est celui qui oppose les populistes aux progressistes ».

Réservons pour une autre fois une analyse plus détaillée de ce que ce « manifeste du progressisme macroniste » dit de la nature idéologique et de la pratique du pouvoir à l’œuvre depuis deux ans, et concentrons-nous sur les effets politiques possibles d’une installation durable, structurelle comme le pensent les auteurs, d’un clivage progressistes/populistes en lieu et place du clivage droite/gauche.

Disons-le nettement et sans détour : cette installation en majesté du clivage progressisme/populisme tient à la fois du simplisme vu du côté de l’analyse, et de l’inconscience du point de vue de la stratégie politique.

Analyse simpliste et inconscience stratégique

Simplisme de l’analyse : la structuration des comportements politiques obéit à des logiques complexes et multiples, très différents d’un pays à l’autre, dans lesquelles entrent notamment l’histoire de la pratique religieuse, les rapports capital/travail, le niveau d’urbanisation, ainsi que des variables proprement politiques dont le clivage gauche/droite. La sociologie politique a produit une très abondante littérature sur le sujet, d’où se distingue la « carte conceptuelle » du Norvégien Stein Rokkan, qui parvient à classer toutes les formations politiques européennes en fonction de ces différents clivages (il en utilise 4, eux-mêmes subdivisés, etc.). Autant dire qu’il faut y regarder à deux fois avant de balayer le vieux monde et ses infinies complexités, surtout si c’est pour le remplacer par une grille de lecture aussi pauvre : beaucoup de populistes vous diront qu’ils sont les véritables progressistes puisqu’ils s’en prennent aux tenants du « système » qui ne veulent rien changer ; et inversement, les accents populistes sont tellement peu discrets chez les partisans du progressisme que, les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, il y a quelque chose de l’inspiration macronienne dans les Gilets Jaunes, comme l’a bien démontré Denis Maillard dans Une colère française.

Inconscience de la stratégie – et c’est bien plus lourd de conséquence : d’abord, on indispose à la fois ceux qui, sans être populistes, ne se reconnaissent pas dans le progressisme, et ceux qui ne reconnaissent pas le macronisme comme un progressisme. Sans trop d’efforts, vous aurez reconnu la droite et la gauche, à qui on fournit ainsi l’occasion de se reconstruire une identité politique dans la différenciation d’avec LREM. C’est exactement ce qu’ont commencé à faire Olivier Faure et François-Xavier Bellamy depuis la déclaration de candidature de Nathalie Loiseau. Par ailleurs, on s’aliène une partie de leur électorat, qui sera moins enclin à des reports de voix dans le cadre de duels LREM/RN lors des prochaines consultations.

Mais surtout, on fournit au « populisme » la charpente qu’il n’a pas et qu’il n’aura jamais. En jetant dans le même sac Maduro et Trump, Mélenchon et Le Pen, le rétrograde Bolsonaro et l’extrême-droite flamande qui se prétend, depuis Fortuyn,  « progressiste » sur les questions sociétales, on leur fabrique une maison commune, assez vaste pour abriter tout et son contraire, assez solide pour résister aux assauts du soi-disant camp « progressiste » qui, lui, ne l’est guère.

Il est même, ce camp progressiste – du moins là où Nathalie Loiseau et les deux ex-stratèges prétendent le domicilier, c’est-à-dire au sein de la République en Marche – particulièrement friable, comme on l’a dit et répété ici, sur les questions régaliennes et identitaires. En témoigne la « conférence » organisée la semaine passée sur la laïcité et le sondage commandé par la Fondation Jean Jaurès à cette occasion : non seulement les cadres du parti présidentiel ne sont pas d’accord entre eux, mais ceux qui se nomment les « libéraux culturels » sont en décalage complet avec leur propre électorat. Vouloir à toute force imposer une grille de lecture qui fonctionne si mal, qui estompe les divergences de vos adversaires désignés au point de les inciter à se coaliser, et qui trahit à l’inverse vos propres faiblesses, c’est tout bonnement suicidaire.

D’ailleurs, qui achète ce clivage au niveau européen ? Pas grand monde. En dehors de l’Italien Matteo Renzi, grand espoir déçu de la social-démocratie, et du vétéran du libéralisme bruxellois Verhofstadt, on cherche les convaincus. Ce n’est pas Annegret Kramp-Karrenbauer, héritière putative d’Angela Merkel, qui a accueilli fraichement la lettre aux Européens d’Emmanuel Macron et campe sur des fondamentaux de droite classique, qui le démentira, pas plus que le socialiste espagnol Pedro Sanchez.

  Le Prince, le peuple, et les Grands

Enfin, et surtout, on n’évitera pas que l’opposition progressistes/populistes ne soit perçue ou présentée comme un clivage, ou plus exactement une coupure, entre les élites et le peuple. Inutile de dire pourquoi Emmanuel Macron et les siens n’ont vraiment pas besoin de cela. Et ce n’est pas une incantation vague à ce que le progressisme vienne désormais « du bas » et non pas « d’en haut » qui y changera quoi que ce soit, au contraire : c’est trahir le fait qu’on s’exprime d’en haut, et qu’on appelle ceux du bas à se débrouiller tout seuls.

En vérité, il y a bien une menace politique de la part de ceux qu’on nomme improprement des « populistes », et qui sont en réalité des identitaires, avec des variantes plus ou moins autoritaires, plus ou moins sociales et plus ou moins nationalistes. Mais cette menace n’est jamais si grande que lorsque ces forces ont en face d’eux un pouvoir qui a renoncé à comprendre le peuple, à écouter ses aspirations et à contracter une alliance avec lui. Tel est le non-dit de ce clivage progressistes/populistes : la voix des Grands qui conseillent au Prince de se déprendre du peuple. A lui de ne pas les écouter.

Le retour de la boite à baffes

Gilles CLAVREUL - 23 Mar 2019

Emmanuel Macron semblait avoir trouvé une martingale improbable avec le Grand Débat, à laquelle peu croyaient, et qu’il a su tourner à son avantage au point de retourner une situation politique compromise. La participation plus élevée qu’attendu, les prestations personnelles du Président, l’embellie dans les sondages lui ont redonné un oxygène que la fin d’année 2018 ne laissait pas forcément espérer. Le répit n’aura pas duré : ces dix derniers jours, la colonne « débit » s’est alourdie d’une sortie nocturne tapageuse du ministre de l’intérieur, d’une gestion hasardeuse de l’ordre public lors de l’acte 18 des Gilets jaunes, de couacs de communication gouvernementale sur les retraites et la fiscalité, de tensions plus ou moins contrôlées sur la laïcité, et donc d’un nouvel épisode Benalla à la suite de la transmission à la Justice, par le Sénat, d’éléments visant trois des plus proches collaborateurs du Président de la République. Si différents soient-ils, ces couacs (une expression qui semblait brevetée par l’ancienne majorité, mais qui ne sied pas si mal à la nouvelle) tiennent paradoxalement de la pusillanimité et « en même temps » de l’autoritarisme, comme si les faiblesses d’une direction flottante pouvaient être rattrapés par des coups de volants intempestifs. Gare à la sortie de route…

L’Histoire de la Vème République en atteste pourtant : attaquer le Sénat ne porte généralement pas chance à ceux qui s’y essaient. Certes, on n’est pas obligé de croire sur parole les sénateurs, droite et gauche confondues, lorsqu’ils jurent la main sur le cœur qu’ils ne sont mus que par le souci de mener à bien leur mission de contrôle, et non par de moins nobles considérations politiciennes. Mais pourquoi donner une telle importance à ce signalement à la Justice, qui a tout d’un non-événement ? En chargeant sans mesure le Sénat, l’exécutif s’est montré excessif autant que fébrile.

En enrôlant dans cette guéguerre le Président de l’Assemblée nationale, qui a boudé une conférence commune, prévue de longue date, avec son homologue Gérard Larcher, l’exécutif a montré une curieuse conception de la séparation des pouvoirs qu’il prétend pourtant défendre dans ce nouvel épisode. La décision du Sénat est contestable ? Certes, mais c’est la décision du Sénat, et l’exécutif n’a nul moyen de s’y opposer. Après le brouillard des gaz lacrymogènes, c’est celui de ces buzz médiatiques et de ces polémiques évitables qu’on aimerait voir se dissiper.

D’autres enjeux, bien plus importants, appellent une prise de parole et des orientations claires. On peut savoir gré au chef de l’Etat, qu’on soit d’accord avec lui ou pas, d’avoir eu cette clarté sur les dossiers européens, que ce soit à travers sa lettre aux citoyens de l’UE dont Jean Glavany rendait compte ici il y a quinze jours, et hier encore sur les conditions du Brexit, où il a tenu un langage sans détour à Theresa May. C’est désormais sur la scène intérieure qu’il devra désormais éclairer ses intentions et montrer sa détermination, en donnant des suites crédibles et substantielles au Grand Débat. Après avoir placé très haut le curseur des ambitions, la demi-mesure lui est interdite. Voilà qui est autrement plus difficile que de battre froid le Président du Sénat ou de remercier un préfet de police.

D’ici là, place aux élections européennes : nous y consacrerons l’essentiel de nos prochaines chroniques.

Terrorisme raciste : conjurer l’engrenage

Gilles CLAVREUL - 16 Mar 2019

Terrorisme raciste : conjurer l’engrenage

  Si loin, si proche : ces images de désolation qui nous sont parvenues hier matin de l’autre bout du monde, ces corps inertes et ces visages hagards, nous ne les connaissons que trop. Ce massacre terroriste a lieu aux antipodes, mais c’est de nous qu’il parle, c’est à nous qu’il s’adresse : nous, les Européens.

Européen, c’est ainsi que Brenton Tarrant, Australien de 28 ans et principal auteur présumé de l’attaque, se présente, dans un manifeste posté sur les réseaux sociaux quelques heures avant de tuer 49 musulmans à l’heure de la prière et d’en blesser plusieurs dizaines d’autres. Son texte s’appelle « The Great Replacement », une référence explicite à une théorie propagée par l’écrivain Renaud Camus, selon laquelle le peuplement primitif de l’Europe est progressivement « remplacé » sous l’effet de l’immigration.

« Européennes » encore, les justifications que l’auteur donne à son acte, où il évoque tout particulièrement un voyage en France, sa révulsion à la vue des « envahisseurs » et sa déception lors de la défaite de Marine Le Pen face au « mondialiste » Macron. Obsédé par la démographie, l’auteur explique que les Blancs ont perdu irrémédiablement la bataille du taux de natalité. Ne reste plus, face à un envahisseur d’autant plus dangereux qu’il est pacifique, que l’élimination physique.

On verra au fil de l’enquête, lorsque la biographie du ou des tueurs aura été reconstituée et que les ordinateurs auront parlé, ce qu’il en est réellement de l’univers mental et des références qui les ont poussés à l’une des attaques les plus meurtrières imputables à l’extrême-droite, depuis la tuerie d’Utoeya en Norvège en 2011 : cible différente, mais motivations et modus operandi quasi-identiques. Pour autant, à ce stade, les références de Tarrant l’apparentent assez nettement à Breivik et aux suprématistes blancs Américains, avec qui il partage une obsession pour la race, davantage que pour la culture ou la religion. Comme le note finement un éditorialiste de The Atlantic, c’est à peine s’il se considère comme chrétien. En revanche, le « soleil noir » de la couverture, les références nombreuses à Oswald Mosley, la glorification vitaliste de la violence et la propension à endosser des qualificatifs comme « fasciste » ou « nazi » le placent du côté de l’ultra-droite raciste et suprématiste, une tendance plus développée aux Etats-Unis que partout ailleurs en Occident.

Ecosystème terroriste et spectacularisation de la terreur

Mais la correspondance la plus évidente, et pourtant la moins commentée, est celle qui relie la tuerie de Christchurch à la grande geste terroriste des dernières années : celle d’Al Qaïda et plus récemment de Daesh. Non certes sur le plan idéologique, mais dans les modes opératoires, un terrorisme « do-it-yourself » caractérisé par le passage à l’action d’individus non nécessairement liés à une organisation structurée (l’enquête le précisera) mais qui baignent dans un écosystème idéologique manichéen et délirant qui légitime le recours à la violence. Il existe un écosystème suprématiste comme il existe un écosystème jihadiste. S’y croisent, dans un cas comme dans l’autre, des Monsieur Tout-le-monde fanatisés, partageant une même vision apocalyptique, et dont certains passeront à l’action, sur ordre direct ou, le plus souvent, répondant à un appel beaucoup plus vague au passage à l’acte.

Tarrant partage aussi avec Daesh la spectacularisation de l’acte terroriste : du manifeste à la diffusion de la tuerie en direct sur Facebook, jusqu’au choix de la Nouvelle-Zélande pour montrer, explique-t-il, qu’aucun endroit sur la planète n’est plus sûr pour les « envahisseurs », le terroriste cherche le retentissement maximal. Il provoque la stupeur, l’effroi, et surtout il cherche délibérément à créer le conflit. Comme le note encore ici The Atlantic, Tarrant use des codes propres à l’univers d’internet tels que le recours massif à des « memes », des remarques ironiques et du trolling de bas niveau. L’objectif ? Brouiller les pistes, susciter un maximum de discussions polémiques, y compris sur des sujets sans rapport réel avec l’objet de l’attaque. Le terroriste a-t-il lu ne serait-ce qu’une page de Renaud Camus, dont il ne cite d’ailleurs pas le nom ? Peu importe. L’essentiel est de créer le désordre et d’aggraver les tensions, exactement comme les frères Kouachi s’étaient promis de le faire en favorisant une polarisation entre pro et anti-musulmans.

Conjurer le choc des identités

A voir les réactions dans la presse et sur les réseaux sociaux dans les heures qui ont suivi l’attentat, on peut craindre que l’efficacité symbolique recherchée ne soit en partie au rendez-vous : accusations de responsabilité morale jetées sur la presse, anathèmes contre Alain Finkielkraut pour sa proximité avec Renaud Camus…la complicité par analogie et capillarité a embrassé large, de l’extrême-droite à la gauche républicaine et laïque. Et pas seulement chez nous : ainsi Chelsea Clinton a-t-elle été prise à partie et accusée de collusion avec les tueurs par une activiste, pour avoir critiqué l’antisémitisme de la représentante démocrate musulmane Ilhan Omar. Ceux qui expliquaient après chaque attentat islamiste que les causes étaient socio-économiques et non idéologiques, que le terrorisme était le fait de paumés rejetés par la société et qu’il fallait éviter tout amalgame, n’ont pas eu tant de prudence cette fois-ci : ils ont immédiatement pointé une parenté idéologique, et donc la responsabilité morale, d’un « bloc islamophobe » allant des Identitaires à la gauche républicaine, avec la complicité active des médias. Comme si le tueur australien s’était décidé en lisant Marianne et l’Express…

Face au risque de polarisation, qui marquerait une vraie victoire pour les terroristes, on peut néanmoins compter sur le fait que l’opinion publique française se montre en général plus sage et plus stable sur ses appuis républicains que ne le voudraient certains éditorialistes et militants de tous bords. Les Français l’ont d’ailleurs prouvé après les attentats de janvier 2015, en ne tombant pas dans le piège du choc des civilisations. Après une brève poussée des actes anti-musulmans au premier trimestre, les chiffres des actes racistes ont au contraire subi une baisse importante, de plus de 60% en deux ans, tandis que la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme relevait que son « indicateur de tolérance », mesuré chaque année, n’avait jamais été aussi élevé.

Pas de quoi être rassurés néanmoins : d’abord cette ultra-droite raciste et violente existe également sur notre sol, même si elle est moins active et moins structurée que dans le monde anglo-saxon. Les services de renseignement les surveillent étroitement depuis plusieurs années et ont permis récemment le démantèlement du réseau AFO dont les membres, s’ils ne paraissaient pas très aguerris, auraient très bien pu passer à l’acte contre des musulmans ou des réfugiés. Cette hypothèse d’un acte terroriste raciste sur notre sol n’est en aucun cas à exclure ; il faut non seulement tout faire pour la conjurer, mais aussi se préparer aux répercussions qu’une telle action aurait sur la cohésion nationale. Avec une extrême-droite aussi forte électoralement d’un côté, une population française de confession musulmane légitimement inquiète et des activistes islamistes et d’extrême-gauche qui jouent depuis longtemps le même jeu dangereux du « eux et nous », nous ne pouvons pas non plus compter indéfiniment sur la résilience citoyenne dont les Français ont fait preuve jusque là.  

Lettre aux Européens : et maintenant ?

Jean GLAVANY - 8 Mar 2019

Ainsi, le Président Macron a-t-il publié sa "Lettre aux citoyens d'Europe" , lançant - enfin!...- publiquement et solennellement la campagne des élections européennes qui se tiendront, rappelons-le, dans deux mois et demi à peine. Il était temps !

Sur la forme, chapeau l'artiste ! Un " teasing " de professionnel, un secret bien gardé, une diffusion européenne soignée, de nombreux  Ministres et dirigeants politiques mobilisés dans les médias pour relayer le contenu de la missive, l'opération de communication est exemplaire de professionnalisme . Si j'avais mauvais esprit, je dirais que ces derniers mois, on en avait un peu perdu l'habitude...

Sur le fond, je me garderai de rentrer dans ces débats artificiels des commentateurs qui fleurissent depuis pour savoir , notamment,  si cette tribune marque un tournant ou pas, si cette formule sur l'Europe " protectrice de ses valeurs et de ses frontières " est une concession majeure ou pas. Ou bien pour savoir si cette insistance sur la notion de protection est si nouvelle que ça ? Tout cela ne m'intéresse guère.

Non, ce qu'il faut dire d'abord, c'est que ce plaidoyer pour l'Europe, sur le fond n'est guère critiquable. Il est même bienvenu.

À "l'Aurore" , nous sommes des femmes et des hommes de Gauche, de cette Gauche social-démocrate et réformiste qu'on n'entend plus mais dont notre pays a plus que jamais besoin, républicains dans l'âme, attachés aux valeurs de la République et notamment à cette laïcité républicaine qui est bien plus qu'un simple et nécessaire respect des différences, mais qui est aussi l'engagement de construire notre " commun", et nous sommes européens, profondément européens.

Non pas " européistes " comme trop de ces responsables politiques français  ou européens, de droite comme de gauche hélas, qui à force de croire que " tout ce qui vient d'Europe est bon par essence"  n'ont pas vu le décrochage des peuples transformé en colère et, par leur aveuglement, sont directement responsables de cette crise si profonde sur laquelle je reviendrai.

Non nous sommes des européens convaincus que l'affirmation de François Mitterrand selon laquelle " la France est notre patrie, l'Europe est notre avenir" est plus juste que jamais mais qu'elle exige force de conviction, lucidité sur l'état véritable de l'Europe et détermination et sagesse pour agir efficacement.

Au nom de cet engagement, de ces convictions, nous ne pouvons que nous réjouir de cette tribune et de son contenu dans ce qu'elle exprime sur le fond des choses et parce qu'elle contient des propositions utiles.

Reste la méthode...

Sur la méthode, je voudrais livrer trois ou quatre réflexions qui sont autant d'interrogations:

- La nature communautaire de l'Union est telle que, quoiqu'on dise et quoiqu'on fasse, toute décision la concernant, a fortiori sur des sujets si importants et graves, ne peut découler que d'âpres discussions et négociations et, au final de compromis. Compromis qui, soit dit en passant, est un concept  qui mériterait d'être réhabilité en politique : loin d'être une compromission, c'est la clef de l'avancée politique. Eh bien l'Europe est un compromis ! Fondamentalement. Pourquoi dis-je cela ? Parce que le programme de Macron , tel qu'il est affiché dans cette tribune et que j'approuve largement, ne sera jamais appliqué en l'état à l'issue de ces discussions, négociations, compromis. Jamais. On ira plus  ou moins loin dans ces directions, on en privilégiera certaines et en abandonnera d'autres. Mais il y aura loin de la parole aux actes. Non pas à cause de Macron mais de par la nature même de l'Europe, n'en déplaise aux " yakafocon". Et la question qui nous interpelle là est celle de la valeur des engagements pris  dans ces conditions et, peut-être, de la nécessité de les formuler autrement, par respect des citoyens qui les entendent. Au risque de voir la parole publique encore plus décrédibilisée. Voilà un vrai sujet me semble-t-il pour les communicants. Les vrais.

- Pour avoir une certaine expérience des délibérations européennes, ayant passé quelques dizaines de nuits blanches  dans des conseils européens, il est un autre aspect des choses que je souhaite aborder ensuite : l'arrogance française. Il faut ne pas avoir fréquenté l'Europe et ses arcanes, parlé librement avec des collègues élus ou Ministres de tous les pays  Européens pour ignorer cette évidence incontournable : les français sont considérés comme arrogants partout en Europe. Et dans des proportions qu'on n'imagine pas. Et c'est là ma deuxième interrogation sur la méthode macronienne : cette interpellation faite aux citoyens européens sur le thème " moi , Emmanuel Macron, je vous dis ce que nous devons faire" ne risque-a-t-elle pas de renforcer ce sentiment ? Je le crains et m'interroge.

- N'éludons pas la question politique : pour avancer un tant soit peu vers ces objectifs, dans ces directions, il faudra s'en donner les moyens politiques. Avec quelle majorité au Parlement européen ? Les conséquences politiciennes obtenues en France - ce ralliement de Raffarin , qui va probablement nous dire que "la pente européenne est rude mais la route est Droite", est sûrement un événement majeur mais enfin...- où cette initiative contribue  à poursuivre la fracturation de la Droite , est-elle transposable en Europe ? Notre Président veut-il désormais s'attaquer au PPE ? Son positionnement politique qu'il veut " central" entre Mélenchon et Marine Le Pen est-il transposable en Europe ?  Cette question de la majorité européenne n'est pas une mince affaire et elle devra être éclaircie dans la campagne.

- Enfin, il est un point sur lequel j'attends des éclaircissements du Président : est-il bien conscient de la très grande profondeur de la crise démocratique européenne, de la défiance des citoyens européens vis-à-vis de l'Union ? Et ses propositions sont-elles à la mesure de cette crise ? Bien sûr il y a sa proposition d'une " conférence" pour en traiter mais, noyée dans le flot des propositions, elle n'apparaît pas avec la priorité qu'elle devrait avoir : tout devrait commencer par ça. Je dis souvent à mes étudiants, qui expriment avec force d'ailleurs cette crise de confiance , que ce n'est pas avec des propositions technocratiques du genre " il faut un Ministre de la zone euro", qu'on va restaurer cette confiance. Je crois à l'inverse,  avec Hubert Védrine qui le martèle depuis des années, que c'est à une véritable " Refondation" de l'Europe qu'il faut travailler et que cela impose un moment solennel, une méthode énergique. Tout devrait procéder de cette " conférence de la refondation"...

  On le voit, une tribune bienvenue, mais qui pose quelques belles questions politiques et de méthode. La campagne est lancée...

  Jean Glavany  

LREM et le défi identitaire : Macron à l’heure des choix

Gilles CLAVREUL - 3 Mar 2019

  Le conflit de plus en plus ouvert entre « libéraux culturels » et « républicains » au sein de La République En Marche n’a rien d’anecdotique. Il s’illustre à nouveau à l’occasion de la polémique du « hijab de running » (sic) de l’enseigne Décathlon, polémique que des esprits forts, s’autorisant des sarcasmes de la presse anglo-saxonne, s’accordent à trouver ridicule, mais qui n’est qu’un épisode de plus d’un phénomène très vaste et très puissant, et qui va secouer en profondeur et pour longtemps toutes les démocraties occidentales : ce que Laurent Bouvet appelle l’entrée dans l’âge identitaire, ou ce qu’on appelle aussi, aux Etats-Unis, la montée en puissance de « l’identity politics ».

Revenons au parti majoritaire : l’affaire Décathlon y a donné lieu à des prises de position radicalement antagonistes entre, d’une part, le député du Val d’Oise Aurélien Taché, promoteur revendiqué d’un « libéralisme culturel » qu’il estime être le véritable ADN d’En Marche et qui a pris en conséquence fait et cause pour Décathlon, invoquant « la démocratisation du sport » et la liberté de se voiler ; et un groupe de parlementaires issus à la fois de la droite et de la gauche, emmené en particulier par le député du Cher François Cormier-Bourligeon et par la députée des Yvelines Aurore Bergé, tenants d’une position « laïque » et « républicaine », et dénonçant la banalisation du voilement des femmes. Entre les deux groupes, les échanges ont redoublé de virulence après la prestation d’Aurélien Taché dans l’émission C à vous, face à l’ancienne journaliste de Charlie Hebdo Zineb El Rhazoui, où le député du Val d’Oise s’est risqué à une comparaison maladroite entre le voile musulman et le « serre-tête catholique » pour étayer son soutien à la liberté de choix.  Des propos qui ont entraîné également une réaction assez ferme de Marlène Schiappa, qui fait entendre depuis la publication d’un livre coécrit avec Jérôme Peltier, « La laïcité, point », une voix également « républicaine ».

Avec l’immigration et la sécurité, c’est sur cette question de la laïcité – prenons le mot dans son sens le plus large – et du rapport au fait religieux que sont apparu les dissensions les plus vives au sein de la majorité ; les escarmouches publiques ne donnent qu’une idée assez faible des profondes divergences de vues qui s’expriment, notamment sur les fameuses « boucles Telegram », entre parlementaires. En clair, sur les questions régaliennes et identitaires, LREM n’est pas plus homogène, et même bien moins, que ne l’était, sous la précédente mandature, le Parti Socialiste. On sait comment cela a fini.

Que peut faire Emmanuel Macron ? Jusqu’à présent, fidèle à l’adage du Cardinal de Retz, il s’en est tenu à une prudente ambiguïté, envoyant des signaux contraires où chacun était censé entendre, au moins une fois, un couplet conforme à ses attentes. Nulle meilleure illustration de ce « en même temps » que la reconduction de l’Observatoire de la laïcité, dont le tolérantisme militant est raccord avec la « ligne Taché », et la création du « conseil des Sages de la laïcité » de Jean-Michel Blanquer, à la tonalité très « républicaine », et qui ressemble fort à un désaveu pour le Président de l’Observatoire…même s’il en est membre !

Or ce statu quo n’est plus guère tenable, car à force de ne déplaire à personne, on prend le risque de mécontenter tout le monde. La solution la plus convenue consisterait à chercher une paix des braves et l’harmonie dans la diversité : Aurélien Taché, qui a priori représente un point de vue minoritaire dans le groupe, comme jadis les « frondeurs », serait présenté comme l’aiguillon utile, rappelant à sa famille politique, très urbaine et « CSP + », la nécessité d’entendre la voix des quartiers populaires ; et on confirmerait une ligne républicaine, ferme sans excès, assise sur les principes de la loi de 1905 et soucieuse de l’égalité entre les femmes et les hommes. Une sorte de synthèse solférinienne remise au goût du jour.

Or il ne s’agit que d’un expédient, car les dissensions de fond n’auront pas disparu pour autant. Elles réapparaitront au premier fait d’actualité, et surtout elles poseront un vrai problème de ligne politique lors des prochains scrutins électoraux. Et là, le Président ne pourra pas entériner la « ligne Taché ». Pourquoi ? D’abord parce que, sur le plan électoral, LREM a peu à y gagner et beaucoup à y perdre. Peu à y gagner, car l’électorat des quartiers populaires que cible, dans une stratégie très « terranovienne », le député Taché, vote peu et massivement à gauche. Une concurrence très rude se prépare aux prochaines municipales avec des candidats du PS, du PC, de Générations et de la France Insoumise, sans compter de probables « listes citoyennes » présentées par des militants proches de l’islam politique et de la mouvance décoloniale, à l’instar du fondateur du CCIF Samy Debah, auteur d’une performance remarquée dans la 1ère circonscription du…Val d’Oise, en 2017. Il faudrait aux « libéraux culturels » aller très loin dans l’accommodement communautariste pour affronter cette concurrence, d’autant que l’image du Président Macron est sensiblement détériorée dans les quartiers populaires. Et beaucoup à perdre, car une telle surenchère ferait fuir, ailleurs, un électorat attaché aux valeurs républicaines et à la laïcité, voire entraînerait, ce qui serait plus grave encore pour LREM, des dissidences.

Cette analyse a cependant une faiblesse : elle n’est, après tout, qu’un « terranovisme » inversé, puisqu’elle suggère d’aller là où se porte l’intérêt électoral. Mais c’est une toute autre raison, de fond celle-là, qui devrait conduire le Président à trancher nettement en faveur d’une ligne « républicaine » : c’est non pas l’intérêt de sa famille politique, mais tout simplement celui du pays. Car la principale faiblesse de la « ligne Taché » n’est certainement pas de rappeler à une majorité qui tire à droite les problèmes criants des quartiers populaires – bien au contraire -, ni même de défendre une position plus souple sur la laïcité, qui représente aussi un courant de pensée digne d’intérêt et de représentation. C’est bien plutôt d’entériner, et de ce fait d’aggraver, l’archipélisation de la société française dont parle Jérôme Fourquet : car au bout du « libéralisme culturel », il y a la déliaison et le chacun chez soi, la désagrégation du commun et le renforcement des digues territoriales, sociales, culturelles, voire ethno-religieuses. Or qui tirera en dernier ressort les marrons du feu identitaire, sinon une droite dure, réactionnaire et dirigiste, qui prétendra mettre au pas les petites musiques différentialistes des groupes minoritaires ? Et qui aura le plus à y perdre alors, sinon précisément ces Français issus de l’immigration dont Aurélien Taché, rendons-lui au moins justice de cela, veut se faire le porte-parole ?

Voilà l’enjeu, et pour tout dire le défi, posé par l’avènement de l’âge identitaire : l’archipel communautaire avant le raidissement autoritaire. Emmanuel Macron a encore largement les moyens d’éviter ce scénario. Plus encore : il en a le devoir.

Autorité

Gilles CLAVREUL - 22 Fév 2019

AUTORITE

  Interrogé mardi soir place de la République à Paris par une chaîne d’information, lors du rassemblement républicain contre l’antisémitisme, l’ancien Président Nicolas Sarkozy a eu ces mots, empreints d’une sobriété chez lui inhabituelle : « Je fais confiance aux autorités pour prendre les décisions nécessaires. Mais il y a vraiment maintenant une question d’autorité. Un certain nombre d’individus provoquent, insultent l’autorité de l’Etat. L’Etat doit répondre. Je suis sûr qu’il le fera. Mais il faut le faire maintenant. Et avec une fermeté extrême.". D’ordinaire bienveillant envers son jeune successeur, ces mots de l’ancien chef de l’Etat résonnaient comme un avertissement. Ils touchaient, au-delà du grave problème posé par la résurgence spectaculaire des actes antisémites, à une vérité sans équivoque.

Dans son acception la plus courante, l’autorité renvoie à la fermeté, en politique comme dans la vie de tous les jours. Ainsi le pouvoir se fait-il respecter quand il dit non, quand il trace la limite entre le permis et l’interdit, bref lorsqu’il dit la norme et la fait appliquer, au besoin par la contrainte. L’inconvénient de cette acception courante est qu’elle ne distingue pas clairement l’autorité de l’autoritarisme, la contrainte légitime de l’emploi indistinct de la force, la rigueur de la brutalité, sinon par une frontière incertaine, floue et pour tout dire arbitraire, entre la mesure et l’excès.

Gageons que, si Nicolas Sarkozy avait d’abord en tête qu’il convenait en effet, sur ce sujet précis de l’antisémitisme, d’agir énergiquement et sans faiblesse contre un mal qui ronge la cohésion nationale, il formulait aussi, instruit de sa propre expérience – et qui sait ? de ses propres erreurs – une exigence d’une autre nature, celle d’un nécessaire repositionnement de l’Etat, en surplomb du tumulte social, dans une attitude propre à rendre du pouvoir à une parole affaiblie.

Conscient que le mal ne datait pas d’hier, Emmanuel Macron n’a pas ménagé sa peine, ces trois dernières semaines, pour parler, parler, et parler encore à ses concitoyens. Après avoir théorisé une présidence jupitérienne à la parole rare, le chef de l’Etat s’est avisé juste à temps que la source de tout pouvoir résidait dans le verbe. Il prend désormais le risque qu’on lui reproche d’être bavard : de deux mots, il choisit le moindre et a sans doute raison de le faire.

Tâchons pour ce qui nous concerne de creuser ce que peut bien signifier cette « demande d’autorité » qu’on invoque à tout propos, et qu’il ne faut pas confondre, ou en tout cas rabattre, sur une demande de fermeté ou un désir d’ordre. « L’autorité », on le sait, est cousine « d’auteur » : faire preuve d’autorité, c’est agir sur son destin. Un autre membre de la famille étymologique nous suggère cependant une autre piste : « augere », augmenter, accroître. L’autorité agrandit le champ des possibles, elle ouvre des perspectives auxquelles la simple gestion du cours des choses ne donnerait pas accès. N’est-elle pas, dès lors, la vertu politique par excellence, non seulement celle que les dirigeants se doivent de cultiver, mais aussi celle que les citoyens attendent de tout gouvernement ?

Bien des phénomènes politiques, récents et moins récents, mériteraient d’être regardés à travers ce prisme. On peut ainsi avancer que, par le passé, les électeurs ont durement sanctionné François Mitterrand avouant que, « contre le chômage, on a tout essayé », ou Lionel Jospin acquiesçant que « l’Etat ne peut pas tout ». On peut aussi lire une certaine ambivalence dans la demande de « démocratie participative », immédiatement contrebattue par l’impatience que font naître les lentes et fastidieuses procédures de consultation et les multiples recours contentieux. On peut enfin, pour s’en tenir aux derniers mois, estimer que l’épisode peu commenté, mais capital, du retrait du projet de Notre-Dame-des-Landes a provoqué un malaise quant à l’autorité de l’Etat, alors que tous les processus consultatifs, tous les contentieux, toutes les expertises et jusqu’au référendum local, en avaient validé le principe.

Il y a, enfin, le diable qui se niche dans les détails. Sans doute l’organisation interne de la Présidence et la sécurité personnelle du chef de l’Etat ne sont, à premier vue, qu’affaires d’intendance. Il n’empêche : c’est bien ce jeune homme invisible qui guidait les pas du Président élu au caroussel du Louvre, cet Alexandre Benalla, qui aura le plus rudement mis à l’amende, par la succession de péripéties que l’on sait, l’autorité de l’Etat. Lui, et quelques phrases maladroites, vénielles pour la plupart, mais problématiques pour un homme d’Etat, qui auront trivialisé l’image du Président et désacralisé sa fonction. Qu’on ne se méprenne pas : le ressentiment, la hargne, la haine chez certains, était là qui couvait, bien avant Emmanuel Macron. Mais davantage de tenue et de retenue les aurait sans doute, au moins pour un moment, tenus à distance, offrant à l’exécutif cet oxygène si rare dans la conduite des affaires.

Entre la sobriété et le mutisme, entre la concertation et l’indécision, entre la proximité et la familiarité, l’écart est ténu et l’équilibre, difficile à trouver : c’est tout l’art de gouverner. Le Président apprend, on ne saurait le lui reprocher, d’autant qu’il parait souvent bien seul à oser s’avancer, au risque de prendre tous les coups. Il n’a guère le choix, en vérité, car on sait où mènerait l’excès de prudence dans un moment où le besoin d’autorité est si fort : rien de moins qu’à la dictature, comme dans la fable de La Fontaine, « Les grenouilles qui demandent un roi ». La colère contre un pouvoir qui ne s’affirme pas est toujours grosse d’une aspiration à l’arbitraire.

Donnons pour l’illustrer, et pour conclure, la parole à Jacques Lacan, dix-huit mois tout juste après mai 68 : « L’aspiration révolutionnaire, ça n’a qu’une chance, d’aboutir, toujours au discours du maître. C’est ce dont l’expérience a fait la preuve. Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez.

Le calme et la haine

Gilles CLAVREUL - 15 Fév 2019

LE CALME ET LA HAINE

Etrange moment d'entre-deux que celui que nous vivons depuis quelques jours : tandis que les Gilets Jaunes s'essoufflent pour de bon, sur fond de lassitude collective et d'aspiration grandissante à un retour au calme, la haine semble jaillir de toutes parts, hideuse et protéiforme. Moment de convulsion ou état durable d'une démocratie malade?

Dans l’ordre, oui, mais quel ordre ?

Bien plus lente que ne l’aurait souhaité le Gouvernement, la décrue des Gilets Jaunes s’amorce pour de bon. La participation décline, les propos se radicalisent ; certains leaders dévoilent leur vrai visage en parlant de groupes para-militaires, un visage sinistre ou de comédie, c’est au choix. Surtout, l’opinion publique semble pour de bon gagnée par la lassitude : tout en conservant une certaine sympathie au mouvement, les Français sont chaque semaine plus nombreux à se demander ce qui pourrait bien en sortir désormais. Les commerçants ont fait leur compte, et ils ne sont franchement pas bons : on peut être travailleur indépendant, avoir du mal à boucler ses fins de mois, et ne pas apprécier qu’on fasse du tort au commerce. Enfin, malgré le scepticisme qui l’avait accueilli, le Grand débat national suscite un engouement inattendu. Retour à l’ordre, donc, pas complètement acquis, mais en bonne voie.

Tout rentrera dans l’ordre... oui, mais lequel ? Sur beaucoup de sujets il faudra trancher, sans nécessairement attendre ce référendum à entrées multiples dont le principe a l’air d’être désormais plus certain que le calendrier. Des arbitrages lourds de conséquences et gros de mécontentements seront à rendre sur des questions dont on a parlé (le financement des retraites, la mise à plat de la fiscalité, la transition énergétique, les fractures territoriales) mais aussi sur des questions dont on a moins parlé, comme la politique de la ville, la dépendance ou encore la réforme de la fonction publique, pour laquelle un discours fondateur, annoncé pour février, vient d’être repoussé. Tout cela dans un calendrier coupé en son milieu par les élections européennes, premier test politique grandeur nature pour Emmanuel Macron depuis son élection. A la fin de cette séquence, qui s’achèvera avec la présentation du projet de loi de finances à la rentrée, nous serons au milieu du quinquennat, et déjà 2022 sera dans toutes les têtes.

La haine partout, sous toutes les formes

Il y a la haine ordinaire, fille du ressentiment et de la bêtise, celle du paumé qui rumine ses échecs. Il y a celle, ou plutôt celles, au pluriel, que captent, structurent et attisent des entrepreneurs idéologiques : fanatiques religieux, identitaires, casseurs, guerilleros auto-proclamés et autres cracheurs de feu. Ceux qui chaque jour, obstinément, actionnent les pinces de la tenaille identitaire en incitant les uns à détester les autres, non pour ce qu’ils pensent, ni ce qu’ils font : simplement pour ce qu’ils sont. Habitude millénaire : les juifs sont les premiers à prendre ; cela ne rate presque jamais, et les 74% de hausse des actes antisémites sont là pour nous le rappeler. Les femmes, les homosexuels, les francs-maçons, les immigrés, ne sont jamais très loin, c’est une question de temps. On ressasse la dispute, désormais rituelle, entre « ancien » et « nouvel » antisémitisme. Ils existent tous deux et s’encouragent mutuellement, pas besoin de les opposer. Là-dessus, vigilance, bien sûr, condamnation absolue, évidemment. Mais surtout, il ne faut pas avoir peur de faire peur : les haineux ne comprennent que cela, mais ils le comprennent très bien. Il faut donc une pression républicaine de tous les instants, et une répression implacable. Car les citoyens ne sont libres que délivrés de la haine, à la fois de la peur de la subir, et de la tentation de l’éprouver.

Et puis il y a la haine haut de gamme, « premium » comme on le dit d’un véhicule ou d’un voyage organisé. Une haine raffinée, précise, stratégique. On la voit à l'oeuvre en politique, mais aussi dans le champ intellectuel, ainsi que dans la presse. Nous avons analysé ici la sidérante affaire de la « Ligue du LOL », du nom de ce cénacle de journalistes, de blogueurs et de communicants – presque tous des hommes - qui, pendant plusieurs années, ont harcelé et humilié des dizaines de victimes, très majoritairement féminines. Cela en dit long sur les raffinements pervers dont l’être humain est capable, même et surtout s’il est éduqué, dans le cadre d’un dispositif qu’il faut bien dire sadien, pour ne pas dire sadique.

Le milieu de la presse a toujours été féroce, Illusions perdues, le chef-d’œuvre de Balzac, nous le rappelle éloquemment : vendettas contre des rivaux de plume ou de cœur, petits services entre amis, cruauté dans l’entre-soi…nos Rubempré 2.0 ressemblent à leurs modèles, avec cependant des traits indiscutablement contemporains : le brouillage des registres propre aux réseaux sociaux, la schizophrénie entre, d'un côté, des valeurs progressistes et « bienveillantes » portées avec ostentation, et de l'autre, des pratiques de caïds de pissotière, notamment. Il faudra plus que des actes de contrition pour prévenir ce genre de comportements : de la formation initiale – la plupart des membres de la Ligue sortaient de la même école – au recrutement et aux contrôles internes, tout ou presque semble à revoir : on peut être à la pointe de toutes les tendances, mais stagner au Moyen-Age en matière de RH.

Déjà confrontée à une défiance record de l’opinion publique, bien plus élevée qu’en Allemagne ou au Royaume-Uni, la presse ne sortira pas indemne de cette sordide affaire. Cela ne peut qu’inquiéter les républicains, toutes sensibilités confondues : la presse, c’est le système immunitaire de la démocratie. S’il s’affaiblit, c’est le corps politique tout entier qui tombe malade.

Européennes J-100 : état des faiblesses en présence

Gilles CLAVREUL - 8 Fév 2019

Européennes J-100. Etat des faiblesses en présence

  En politique comme en matière militaire, on parle des forces en présence. Mais quand tous les protagonistes paraissent plus faibles les uns que les autres, que doit-on dire ? Passons-les donc en revue, à 100 et quelques jours du scrutin, en dressant l’état de leurs – maigres – forces, et surtout de leurs -grandes – faiblesses.

Figurants et outsiders

Allons du plus petit au plus grand. Les élections européennes sont le théâtre d’expression privilégié des formations monothématiques, sans attache territoriale ni ambition de gouverner. On retrouvera donc une kyrielle de petites listes, venues pour surfer sur les mécontentements du moment, et dont les plus sonores se situeront de part et d’autre du spectre, des inoxydables Lutte Ouvrière à l’UPR de François Asselineau en passant par Jean Lassalle.

Qui vient immédiatement après les habituels figurants ? D’anciens premiers rôles déchus, principalement à gauche. Si l’idéologie anti-tout du NPA, volontiers accessible à l’islamo-gauchisme, trouve une certaine faveur dans les médias, son poids électoral ne cesse de décliner. La barre des 3%, seuil de remboursement des frais de campagne, est désormais bien incertaine, tout comme pour le Parti Communiste qui, à l’instar de l’Huma, son organe idéologique, semble en cessation de paiements et d’idées tout à la fois. Il en ira de même pour les centristes de l’UDI, qui pour l’heure maintiennent la possibilité d’une liste, dont la valeur ajoutée, entre le MODEM alliée à LREM et Les Républicains, ne saute pas aux yeux. A moins qu’il ne s’agisse que de monnayer un soutien.

Mais le vrai sujet dans la catégorie des déclassés, c’est la donne au sein de la gauche (plus ou moins) pro-européenne. Le Parti Socialiste, qui dominait tout il y a cinq ans, et qui n’est plus rien ou si peu, semble résigné à céder la tête de liste à la sympathique figure de Raphaël Glucksmann, jeune intellectuel dont le nom résonne des nobles combats de son père, mais dont le néo-mouvement, Place Publique, peine à déployer autre chose qu’un plaidoyer pour les valeurs générales et généreuses des classes supérieures progressistes, sans trop savoir ni pouvoir se frotter aux rudes réalités du combat politique. Au sein de cette gauche démocratique, européenne, sociale et écologique, qu’on aimerait tant soutenir et retrouver, c’est à qui plaidera le plus vigoureusement pour l’union nécessaire, avant d’expliquer, avec non moins de force de conviction, qu’en l’état actuel des choses et compte tenu du mauvais vouloir des partenaires pressentis, ladite union est bel et bien impossible. Et de fait : ni Génération.s., le fantomatique micro-parti de Benoît Hamon, dont la devise semble être « diviser pour ne jamais régner », ni les écologistes de Yannick Jadot, qui ont bien compris qu’ils auraient plus d’élus, en tout cas pas moins, sous leur propre bannière, qu’au terme d’une fusion longuement et laborieusement négociée, ne semblent vraiment décidés à s’entendre.

La gauche démocratique, une union par dissentiment mutuel ?

D’ailleurs, pourquoi faire ? Faire la synthèse même quand on n’est d’accord sur rien, ce n’est pas le souci : ils n’ont fait que cela depuis vingt ans. Chacun dans cet espace sent qu’il y a une aspiration sociale et écologique à capter – elle est là, elle est le fait d’un électorat urbain et diplômé, bien plus qu’elle ne traduit l’aspiration des classes populaires néanmoins. Mais s’unir pour perdre, c’est tout de suite moins affriolant. Reste la proposition…pittoresque ? inattendue, en tout cas, de Julien Dray, qui recommande l’alliance avec Jean-Luc Mélenchon, comme un retour de jeunesse. S’il fallait un moyen de déboussoler encore davantage ce qu’il reste de militants socialistes, voilà le moyen tout trouvé… Mélenchon, justement : lui au moins, sa liste et prête et la tête de liste est désignée. C’est un avantage, mais la pente à remonter est très raide : par ses erreurs personnelles et ses ambiguïtés de positionnement, Jean-Luc Mélenchon a fait fondre de moitié le potentiel électoral acquis au premier tour de 2017, de près de 20% à moins de 10%. Après la série noire de ses ennuis judiciaires, le surgissement des Gilets Jaunes, que la FI n’a ni vu, ni compris, ni su rattraper, a fini de tuer la chimère d’une vaste alliance populaire : la contestation se déroule, mais sans celui qui prétendait la théoriser et la porter. Par ailleurs, la France Insoumise est profondément fracturée, entre républicains socialistes « old school » et communautaristes, de conviction ou d’opportunité, ceux qui voient leur salut électoral dans un populisme tous azimuts et notamment du côté des banlieues, en prévision des élections municipales. Un mauvais score de La France Insoumise, inférieur à 10%, ouvrirait à coup sûr une crise politique qui posera ouvertement la question du leadership de Mélenchon.

Décomposition-recompositions à droite

A droite maintenant. Le choix de Laurent Wauquiez de désigner François-Xavier Bellamy comme tête de liste LR signe un changement d’époque plus net encore que la résignation du PS à ne pas partir sous ses propres couleurs. En d’autres temps, l’investiture pour mener la liste aurait conduit à une empoignade entre grands fauves, opposant de grands barons déjà plusieurs fois ministres. Pour qu’un inconnu de trente-cinq ans soit désigné, il faut vraiment que personne, ni les premiers couteaux, ni les seconds, ni même les troisièmes, n’ait eu envie d’en être. Mais il y a bien plus que cela : qui aurait pu imaginer, il y a seulement dix ans, qu’un catholique versaillais, affublé de tous les stéréotypes qu’un Cabu ou un Chatilliez se seraient plus à croquer, aurait pu faire figure d’incarnation crédible pour la formation principale de la droite républicaine ? Il faut que les temps aient bien changé.

D’abord, cette droite-là n’a pas renié ses convictions les plus profondes, ni son look sage et désuet, au contraire : elle les porte désormais en étendard. Mieux : elle a su repenser en profondeur son rapport au monde, intégrer des apports intellectuels venus de la gauche – notamment une critique sans concession du matérialisme consumériste – et a choisi d’investir le domaine des idées, avec une ouverture d’esprit inédite. Bellamy, philosophe brillant et subtil, est avec d’autres, autour du FigaroVox ou de la revue Limites, l’incarnation d’un renouveau conservateur, qui fait contraste avec le gauchisme de posture incarné par les nouveaux dogmatiques, de Nuit Debout à la mouvance décoloniale en passant par Le Media.

Pour autant, cette droite a peut-être beaucoup appris, mais elle n’a rien oublié : elle est obstinément, farouchement et indéfectiblement attachée au modèle de la famille hétérosexuelle unie devant Dieu autant qu’elle reste hostile, résolument, au droit à l’avortement. Que vaut ce positionnement, identitaire à n’en pas douter, face aux évolutions du monde moderne ? Lancer Bellamy, brillant mais inconnu, et si atypique, dans la fosse électorale, est un calcul d’un grand cynisme de la part de Laurent Wauquiez : s’il perd, c’est-à-dire si la liste LR stagne autour de 10%, il ne perdra rien de plus que ce qu’il a déjà dilapidé – le socle électoral de la droite, sa crédibilité de leader, etc. – mais il pourra mettre l’échec relatif sur le dos du rookie. Et s’il gagne, il revendiquera l’audace du pari. Wauquiez fait tout de travers, mais il a lu Pascal. Cela peut lui sourire, mais certainement pas redresser durablement une droite parlementaire perdue, disloquée, incertaine de ses valeurs, et dont les éléments les plus légitimes (pas les plus jeunes, certes…) s’apprêtent, c’est un secret de Polichinelle, à rallier Macron, pendant que les éléments les plus identitaires et anti-Europe préféreront le vote Debout la France, voire le vote Rassemblement National.

Le phénix et la chimère (RN et LREM)

Venons-en aux formations qui, à 100 jours de l’échéance, se taillent pour le moment la part du lion, RN et LREM. Rappelons-nous l’après-2017 : les meilleurs éditorialistes, à gauche notamment, nous annonçaient le déclin inéluctable de l’extrême-droite, après le bouillon bu par Marine Le Pen lors du débat de l’entre-deux-tours. C’était, enfin, le début de la fin, le chant du cygne bleu Marine. Comme en 2012. Comme en 2007. Comme en 2002, bien sûr, et comme toutes les autres fois, ne varietur, depuis le jaillissement de 1983. Et comme toujours, les éditorialistes, voyant ce qu’ils voulaient voir et non ce qui était, ce sont trompés. Non seulement la performance électorale de Marine Le Pen, avec 10,6 millions de voix, était rien moins qu’un échec ; mais son socle ne s’est absolument pas effrité, et les premières faiblesses du Président Macron, avant même l’orage des gilets jaunes, allaient vite le démontrer.

Le RN n’a rien perdu de son potentiel, et Marine Le Pen ne s’est trompée ni dans le choix stratégique de renoncer à la sortie de l’Euro, qui jusqu’alors effrayait l’électorat de droite conservatrice, ni dans la désignation du jeune et brillant Jordan Bardella, natif de Saint-Denis âgé de 23 ans et, de fait, épine dans le pied de sa rivale de nièce, Marion Maréchal. Pour autant, le parti d’extrême-droite n’est pas quitte de ses contradictions intrinsèques. Même « dédiabolisé », il compte sur un encadrement où les identitaires radicalisés sont nombreux, plus qu’avant, du temps où le vieux Jean-Marie, les ménageait tout en les tenant à bout de gaffe. Aujourd’hui plus qu’hier, le style va-de-la-gueule, que le RN ne peut totalement gommer au risque de se banaliser, indispose la droite classique. Idem pour l’à-peu-près sur les questions économiques et les mauvaises fréquentations sur la scène internationale. Bref le RN est fort comme parti protestataire, mais il est loin d’avoir acquis la crédibilité d’un parti de gouvernement. Son socle électoral le rend surtout vulnérable à une OPA hostile : jusqu’à présent la droite classique n’a pu la réaliser, mais une forte personnalité, sur un créneau populiste, pourrait très bien y parvenir.

Reste la plus forte inconnue du scrutin, la liste du parti du Président. Plombée, à l’automne, par l’impopularité grandissante d’Emmanuel Macron, La République En Marche profite in fine de la pagaille des Gilets Jaunes et du vide effrayant de réponses alternatives : s’il n’est pas d’autre choix que les institutions légitimes ou le chaos, alors bon nombre de citoyens choisiront, bon gré mal gré, l’ordre plutôt que l’aventure.

Mais en dehors du réflexe légitimiste, qu’est-ce qui amènera les électeurs à sacrifier une heure d’un beau dimanche de mai, pour soutenir le parti du Président ? On peine à le dire. Depuis son élection, retrouvant les réflexes du vieux monde social-libéral, Emmanuel Macron n’aura cessé de vendre l’Europe de la façon la plus défensive, autant dire la plus triste, qui soit : c’est nous ou le chaos. Certes, les Européens sensés voient les désordres du Brexit. La plupart mesurent aussi qu’il n’y a pas grand-chose à attendre de l’exacerbation des égoïsmes nationaux à la mode italienne, autrichienne ou hongroise. Mais encore ? Pour l’heure, confronté à tant de difficultés sur la scène intérieure, on sent le parti majoritaire tenté de la jouer petit bras : arriver deuxième ne serait pas déshonorant ; passer les 20% serait remarquable ; dépasser le Rassemblement national serait un triomphe. Oui mais : quid de l’Europe, le jour d’après, et quid de la France ?

Au point précis où nous en sommes aujourd’hui, il n’y a pas plus de forces politiques en France, seulement des faiblesses politiques. Y aura-t-il une liste « Gilets Jaunes » pour compliquer encore un peu la donne ? Fondamentalement, cela ne changerait pas grand-chose. Comme souvent, hélas, les élections européennes risquent d’être un coup pour rien, sans grande leçon à tirer en matière de politique intérieure ni surtout, ce qui est plus grave, de bénéfice à attendre au niveau européen. Car on voit ce que pourrait être la victoire post-électorale pour Emmanuel Macron : une fracturation du PPE, le groupe conservateur actuellement majoritaire, entre progressistes et nationalistes ; et la naissance d’un nouveau leader, formé à partir de l’ancien groupe libéral ALDE, des modérés du PPE, de sociaux-démocrates pro-européens et d’écologistes pragmatiques. Ainsi émergerait, au niveau européen, cet arc progressiste plusieurs fois décrit par le Président français.

Victoire à la Pyrrhus, en fait : le débat politique se réduirait pour de bon à une alternative entre libéraux et nationalistes, qui recouvrirait un clivage entre élites bourgeoises progressistes et catégories populaires. Rien de pire ne pourrait arriver aux démocraties européennes que cette opposition duale entre leaders et suiveurs, dominants et dominés, vainqueurs et vaincus. Plus que jamais, la responsabilité historique des acteurs politiques est de faire la démonstration que l’action politique ne consiste pas à entériner la victoire de ceux qui ont déjà gagné, mais d’offrir une perspective d’avenir pour la société tout entière. Autant dire que nous sommes loin, très loin, d’entendre un discours politique qui résonne de cette ambition-là.  

Où sont-ils ?

Gilles CLAVREUL - 25 Jan 2019

  Ils n’ont même plus de nom : autrefois on les appelait « les banlieusards », terme dont le suffixe péjoratif redoublait la relégation. Puis on s’est mis à parler des « habitants des quartiers populaires », pour progressivement ne plus les identifier que par le lieu : « les quartiers populaires », voire « les quartiers ». Les citoyens résidant dans les grands ensembles situés à la périphérie des grandes villes, dont la majorité, désormais, est issue de l’immigration, principalement maghrébine, sub-saharienne et turque, sont des intermittents de la scène politique et médiatique française. Ils y font des apparitions souvent courtes, presque toujours sous le couvert d’un « problème », d’un « malaise » ou d’une « crise ». En revanche, lorsqu’il s’agit d’événements qui concernent la nation tout entière, et à l’exception – mais quelle empreinte laissent-ils ? – des grands moments de communion sportive, « les quartiers » ont quitté la scène. Depuis le début de la mobilisation des Gilets Jaunes, nombre d’observateurs l’auront relevé : « ils » ne sont pas là.

Des collectifs militants ont bien tenté de mobiliser, comme le Collectif Adama. Mais il n’y a guère que Le Média pour y avoir vu un « ralliement des quartiers populaires », en réalité sans troupes ni lendemain.

Deux France pauvres

Plusieurs médias, timidement il faut bien le dire, ont tenté d’en savoir plus. En dehors de BFM, qui croit savoir que le mouvement « commence à fédérer », le constat général est que le mouvement les intéresse peu. Pourquoi ? Le Parisien du 24 janvier donne la parole à des habitants qui évoquent, notamment, la peur d’être « catalogués casseurs », mais aussi, comme l’indiquait le Bondy Blog à la mi-décembre, un défaut d’indentification dans un mouvement qui « ne nous représente pas », la crainte d’être exposé au racisme de certains Gilets Jaunes, et une amertume au souvenir de la solitude éprouvée, lors des mobilisations passées – les émeutes de novembre 2005 notamment, où bien peu, disent les personnes interrogées, étaient venues soutenir les quartiers en révolte.

Beaucoup d’explications, ou de rationalisations, ni vraies ni fausses, mais à vrai dire peu instructives. La réalité est, en partie en tout cas, plus simple. Elle est tout d’abord, platement sociologique, si l’on peut dire : le mouvement Gilets Jaunes a fédéré des actifs, parmi lesquels une forte proportion d’indépendants, ainsi que des retraités touchés par l’augmentation de la CSG, mobilisés initialement par la hausse des carburants. Ce sont donc des personnes qui se situent plutôt dans l’âge médian de la population française (40,8 ans) et qui vivent, comme l’a montré la récente radiographie de l’IFOP, à plus de 40km des grands centres urbains. Il n’y a donc ni unité de lieu de vie, ni convergence générationnelle, car à l’inverse les quartiers populaires abritent une population très jeune. Une autre explication, très simple elle aussi, n’a pas été rappelée par les rares commentateurs : les habitants des quartiers populaires se mobilisent peu d’une façon générale, qu’il s’agisse de participation électorale, d’adhésion syndicale ou de manifestations. Sauf là où le parti communiste conserve quelques bastions et entretient un foyer militant – c’est-à-dire presque plus nulle part -, la mobilisation pour des causes sociales générales, susceptibles d’intéresser le pays tout entier, ne trouvent pas de relais.

Des univers politiques et culturels de plus en plus dissociés

C’est que, comme le décrit bien un chercheur de l’université de Lille dans The conversation, « l’économie morale des quartiers populaires » est largement en rupture avec celle du reste de la société, y compris les couches populaires qui, par le niveau de revenu et la dureté des conditions de vie, devraient être proche. En d’autres termes, il y a bien un fossé à la fois politique – le vote Le Pen est prévalent chez les uns et totalement absent chez les autres - et culturel entre la France des quartiers populaires et celle des Gilets jaunes. Contrairement à ce qui a pu être murmuré ici ou là, cette différence n’est pas principalement liée à l’origine, car même si les Gilets Jaunes ressemblent à la population de leurs territoires péri-urbains, on y trouve aussi des Français d’origine maghrébine, comme ce représentant de Château-Thierry souvent aperçu sur BFM. En revanche, ils s’identifient comme des travailleurs français en galère, harcelés par le fisc, et non par leur identité ethnique ou religieuse. Le discours identitaire fait un flop total parmi eux.

En revanche, entre les Gilets Jaunes dans leur ensemble et les habitants des quartiers populaires, notamment les plus jeunes, il y a un fossé, évident, de vécu, de rapport aux institutions, de relation au monde du travail, mais aussi de façon de se situer dans la société française. Tout se passe comme si la condition individuelle, qui devrait logiquement rapprocher les habitants des banlieues des Gilets jaunes – précarité, faibles revenus, incertitudes devant l’avenir, hostilité envers les institutions et les médias, dégoût des politiques, sentiment d’abandon, etc. – était mise sous chape par une identité collective, fortement territorialisée, qui commanderait de se penser d’abord comme « habitant des quartiers » avant d’être « de condition modeste » et « citoyen en colère ». Comme si le lieu de vie surdéterminait la condition et interdisait, en particulier, l’émergence d’une conscience de classe.

Même le thème des « violences policières » n’a pas créé de solidarité de fait, comme on a pu brièvement le croire. Au contraire, les blessures des Gilets Jaunes ont plutôt affaibli l’argument sempiternel d’une stigmatisation particulière des jeunes d’origine étrangère. Les militants qui dénoncent le « racisme d’Etat » feraient peut-être bien d’y réfléchir…

Une sortie du récit collectif inacceptable et dangereuse

La dure vérité, c’est que les « quartiers populaires », c’est-à-dire leurs habitants, ne s’identifient presque plus qu’à des mouvements particuliers, mais ils trouvent de moins en moins leur place dans des mouvements de portée générale, comme les Gilets Jaunes prétendent l’être. C’est très grave, et il faut impérativement comprendre pourquoi, car nous touchons au cœur des fractures françaises.

Il faut méditer un instant sur l’effet cumulé, dans le temps, de ces mobilisations et de ces politiques, toutes tendues, sans doute à bon droit d’ailleurs, vers l’objectif de faire reconnaître une spécificité, une singularité des « quartiers ». Certes, ces quartiers n’en manquent pas, pour leur malheur, en termes d’indicateurs de pauvreté, de dégradation du cadre de vie, d’échec scolaire, de violence, et désormais de radicalisation. Cette réalité est indéniable et, bien sûr, elle appelle des réponses, que les politiques ont de plus en plus de mal à apporter et surtout à renouveler. Contrairement à ce qu’on dit souvent, ce qui est réellement imputable à la politique de la ville (c’est-à-dire les moyens supplémentaires, une fois déduit ce qui aurait été dépensé de toute façon, pour payer les fonctionnaires ou renouveler le bâti) est en réalité, rapporté à l’habitant et surtout à l’ampleur des besoins, bien modeste.

Mais que dire du message politique qui a accompagné ces programmes ? Même animé des meilleures intentions, n’a-t-il pas enfermé les quartiers au lieu de les ouvrir ? N’a-t-il pas réhaussé les barrières mentales et entretenu un imaginaire de relégation, rendant les échanges difficiles là où ils étaient naturels et impossibles lorsqu’ils étaient, déjà, difficiles ?

Ce qu’on appelle encore, et pour combien de temps tant l’appellation est galvaudée, la « politique de la ville », n’en finit pas de signifier l’un des grands échecs et l’un des grands impensés de la politique française. La crise des Gilets Jaunes vient à nouveau le dire en creux, six mois tout juste après une réunion-croupion à l’Elysée, le 22 mai dernier, où un « vieux mâle blanc » a été ridiculisé par un jeune Président encore vierge de Benalla, de chômeur qui traverse la rue, et donc, de Gilets Jaunes, mais déjà fautif ce jour-là d’avoir raté un virage décisif avec le pays, celui du rendez-vous nécessaire avec la jeunesse issue de l’immigration, pleine d’envies et de ressentiment mêlés, mais que n’intéressent réellement, on finirait par en désespérer, que ces deux catégories d’entrepreneurs post-modernes : le caïd et le prédicateur, comme l’a écrit, depuis longtemps, Gilles Kepel.

Le tour de cette France des banlieues devra venir, nécessairement. Si pour une fois le politique avait la clairvoyance de devancer l’appel, peut-être évitera-t-il une crise qui promet d’être, si elle éclate, au moins aussi tonitruante que celle des Gilets Jaunes. Puisse le Président se rappeler de ce que j’avais soufflé à l’automne 2015 au ministre de l’Economie : les habitants des quartiers populaires ne veulent pas moins de République : ils veulent plus de République. Mais il est peut-être déjà trop tard.

Le poison du « deux poids, deux mesures »

Gilles CLAVREUL - 19 Jan 2019

  S’il n’est pas la cause première de la colère, il en est un puissant adjuvant : le sentiment d’injustice. Nombre d’acteurs du débat public, à gauche en particulier, s’en réjouissent, voyant un signe du retour de la question sociale, et trouvent positif, malgré les excès ou les fausses nouvelles, que le débat semble enfin porter sur les inégalités. Retrouvant ses repères anciens, la vie politique pourrait ainsi de nouveau s’organiser autour du clivage entre possédants et exploités, entre capital et travail, entre nantis et précaires, entre dominants et dominés ; et donc, d’une façon non moins évidente, entre droite et gauche.

Hélas, c’est un peu plus compliqué que cela. Tout d’abord, de nombreux indicateurs en attestent, les inégalités en France ne sont pas plus fortes que dans la plupart des pays développés : nous nous situons en réalité dans la moyenne basse en termes d’écarts de revenus primaires, ou de taux de pauvreté, seulement devancés par les pays scandinaves. Ensuite, notre système fiscal, aussi opaque et imparfait soit-il, est l’une des plus redistributifs au monde. Enfin, l’évolution des dix dernières années ne montre pas d’aggravation significative de ces inégalités, si on les mesure, par exemple, par le désormais fameux « indice de Gini », stabilisé à 0,295 depuis le milieu de la décennie précédente, au même niveau que celui de l’Allemagne. Certes il est toujours possible de relativiser les données de l'OCDE sur les inégalités, voire de les contester en intégrant des données qui n’y figurent pas (sur le coût de la vie et plus particulièrement du logement) ; mais la tendance n’est pas à la détérioration.

Cela veut-il dire que les acteurs « se trompent », et qu’il y a « sentiment d’inégalité » tout comme on parlait, jadis, de « sentiment d’insécurité », un ressenti que les faits démentent ? Pas davantage. En fait, les inégalités ne tiennent qu’en partie à des facteurs objectivables par des chiffres ; d’autres en revanche procèdent de barrières sociales, culturelles, immatérielles qu’on ne peut rapporter à des paramètres simples. Et l’histoire longue du pays y a sa part, décisive : ce que l’on compare, parfois de façon fanatique et obsessionnelle, ce sont des statuts, et les différences de traitement, réelles et supposées, qui s’y rattachent. L’Ancien régime, avec ses ordres, ses états et ses corporations, n’a jamais été complètement effacé de la mémoire collective ni de la structure sociale, et avec lui les ressentiments très profonds qu’il entretient. Ainsi des sorts judiciaires comparés des Gilets Jaunes casseurs, d’Alexandre Benalla ou de Claude Guéant. Ainsi de la rigueur des 80 km/h mise en regard avec les remises de pénalités accordées aux exilés fiscaux. Ainsi des rémunérations des élus et des hauts fonctionnaires : rien de plus efficace pour provoquer une mort médiatique, de nos jours, que de faire fuiter un bulletin de salaire. S’ensuivent des débats venimeux sur les mérites prêtés, ou au contraire refusés, aux uns et aux autres, à leur inutilité supposée, à l’idée largement répandue qu’une place n’a pu être obtenue que par faveur, parce qu’on appartient à une caste au sein de laquelle se répartissent bénéfices et protections.

C’est là un terrible poison : le « deux poids, deux mesures », une expression bizarre, si on s’y arrête, à laquelle nous prêtons un sens pratiquement inverse à ce qu’elle dit au pied de la lettre. Mais qui répand le sentiment d’une injustice profonde, dirigée, volontaire, trouvant son principe dans l’existence alléguée d’une caste de nuisibles protégeant ses intérêts au détriment de la multitude. Non seulement il entretient les fantasmes complotistes, mais il alimente la suspicion envers toute nomination, toute rémunération, toute position occupée mais aussi tout instruction donnée, toute mesure arbitrée : à qui profite le crime, puisque crime il y a ? Si on a choisi untel plutôt qu’untel, c’est qu’il doit bien y avoir une raison. C’est au final la légitimité de l’ordre social, autant que celle de l’ordre politique, qui s’en trouvent mises en procès.

Ceux qui croient discerner dans la crise actuelle un rassurant retour aux conflits sociaux d’antan et aux discussions droite/gauche sur le partage de la valeur ajoutée se trompent, et lourdement : sous la question socio-économique sourd une crise morale autrement plus profonde, qui porte sur la légitimité de tout ordre et de toute autorité. Il faudra beaucoup plus que des ajustements fiscaux pour déplier cette crise-là.

Jean GLAVANY - 11 Jan 2019

Républicain, comme HUGO

Quel est le républicain, de celui qui veut faire aimer la République ou de celui qui veut la faire haïr ?

Si je n’étais pas républicain, si je voulais le renversement de la République, écoutez : je provoquerais la banqueroute ; je provoquerais la guerre civile ; j’agiterais la rue ; je mettrais l’armée en suspicion ; je mettrais la garde nationale en suspicion ; je mettrais le pays lui-même en suspicion ; je conseillerais le viol des consciences et l’oppression de la liberté ; je mettrais le pied sur la corde au commerce, à l’industrie, au travail ; je crierais : mort aux riches ! Je provoquerais l’abolition de la propriété et de la famille ; je prêcherais le pillage, le meurtre, le massacre ; je réclamerais un Comité de Salut Public.

En faisant cela, savez-vous ce que je ferais ? Je détruirais la République.

Que fais-je ? Tout le contraire.

Je déclare que la République veut, doit et peut grouper autour d’elle le commerce, la richesse, l’industrie, le travail, la propriété, la famille, les arts, les lettres, l’intelligence, la puissance nationale, la prospérité publique, l’amour du peuple, l’admiration des nations.

Je réclame la liberté, l’égalité, la fraternité, et j’y ajoute l’unité.

J’aspire à la république universelle.

Victor HUGO, Choses vues,1848



  A l’Aurore, nous sommes avant tout des Républicains, des femmes et des hommes de gauche ensuite.

Et ces mots de Victor Hugo dont nous nous réclamons, résonnent très fort en nous.

Car nous sommes dans ce moment. Ce moment particulier où un mouvement social respectable s’effiloche dans une forme de radicalité violente qui peut tout faire basculer. Ce moment où il importe de rappeler que, dans un République démocratique digne de ce nom, le seul détenteur d’une violence légitime est l’Etat, dirigé par un gouvernement démocratiquement élu.

L’exécutif n’est pas à l’origine de toutes les fractures qui traversent le pays ; on peut lui reprocher de les avoir ignorées, et même de les avoir aggravées. Mais c’est à lui qu’incombe aujourd’hui, à titre principal, la responsabilité de les réduire, et d’engager enfin cette conversation républicaine qui manque tant à notre démocratie.

Alors, autant nous sommes sévères, voire très sévères avec un pouvoir qui porte une lourde responsabilité dans la crise politique actuelle - car il faut bien appeler les choses par leur nom - , par l’arrogance de certains propos et de certaines attitudes, la négation des corps intermédiaires et, surtout, l’injustice de sa politique fiscale et sociale, autant il faut garder le sens des responsabilités et, comme dans tous les grands rendez-vous, penser d’abord à ce qui nous rassemble plutôt qu’à ce qui nous divise.

Donc, en appeler à l’apaisement, au respect et à la raison.

  Jean GLAVANY, Ancien ministre, Président de L’AURORE

Où sont passés les partis politiques ?

Gilles CLAVREUL - 4 Jan 2019

Où sont passés les partis politiques ? L’année 2019 commence comme 2018 s’était achevée : avec un Président de la République qui tente tant bien que mal de reprendre la main face à un mouvement social d’une nature inédite, dans un climat de défiance général qui ne cesse de s'alourdir. Signe de l’évanescence désormais évidente des corps intermédiaires – là-dessus au moins, le candidat Macron ne s’était pas trompé – la crise se résume à un tête-à-tête entre le Président de la République et un mouvement qui, justement, n’a pas de têtes ou bien en a trop.

Et les partis politiques ? L"un des nombreux paradoxes de cette crise, que tout le monde s’accorde un peu vite à considérer comme un mouvement d'hostilité contre la représentation, c’est que les partis politiques, qui sont l'institution par excellence de la représentation politique, en sont tragiquement absents, comme s'ils ne comptaient plus. En dehors des professionnels du commentaire politique et d’un noyau compact de professionnels de la profession qui vivent et travaillent dans un périmètre d’1 kilomètre autour du Palais Bourbon, personne ne sait exactement ce que pensent et proposent Les Républicains, le Parti Socialiste, le Modem, Génération.s et la République en Marche. La France Insoumise assume certes bruyamment son suivisme démagogique mais, vu les réactions des Gilets jaunes et plus encore les sondages, cela ne lui profite absolument pas. Seul le Rassemblement national, fidèle à ce qui lui a toujours réussi, ne fait rien et attend patiemment que le malaise général ne lui profite. Et ça fonctionne.

En réalité, l’avènement d’Emmanuel Macron n’a été qu’un moment de la décomposition politique. Elle lui a bénéficié, d’abord comme candidat quand les gauches irréconciliables ont volé en éclats, puis comme Président lorsque la droite, à son tour, s’est avérée incapable de digérer l’échec Fillon. Maintenant, elle joue clairement contre lui et contre sa majorité, qui n’a que la force du nombre, de moins en moins celle de la volonté, et qui par-dessus tout manque de cohérence politique, par faiblesse native autant que par manque d'animation et de vie interne.

Avant même qu’il ne débute, on pressent l’ordre du jour du Grand débat national : plus de démocratie participative (donc référendum), plus de représentativité (donc recours à une part de proportionnelle), et moins d’élus. Traduisons : encore moins, toujours moins, de représentation… comme si nous souffrions d’un excès de démocratie représentative, que le débat était confisqué par des partis politiques sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, que le Parlement était omnipotent, et que la vie politique était encore tenue par des politiciens à vie barrant la route aux nouveaux venus. Trop stable, la vie politique française ? Considérons les changements de noms de partis et le roulement des dirigeants depuis vingt ans pour convenir qu’il n’en est rien. Au contraire.

Et si c’était l’inverse qu’il fallait faire ? Non pas qu’il faille s’interdire le recours au référendum – il existe déjà et on peut raisonnablement l’étendre, comme nous l’avons déjà dit ici – ni réfléchir à adapter les modes de scrutin. Mais ne faut-il pas chercher à conforter la démocratie représentative, plutôt que de la fragiliser toujours davantage ? Ainsi, qu’a-t-on gagné au non-cumul des mandats ? Des élus plus disponibles et plus professionnels, et donc mieux respectés ? Réservons la réponse sur les premier et deuxième points, par charité autant que prudence, mais on peut être plus catégorique sur le troisième : le non-cumul n’a absolument pas abouti à redorer le blason des élus, pas plus qu’aucune des mesures prises au cours des dernières années dans l’intention, louable, incontestable, de régénérer la démocratie et de redonner confiance aux citoyens dans la politique, n’a produit les effets escomptés. Ni le quinquennat, ni la décentralisation, ni la transparence, ni les référendums locaux : rien n’y a fait, et c’est à se demander si ce n’est pas plutôt l’inverse qui s’est produit : plus de précarité, plus de dilution des pouvoirs – et donc moins de responsabilité, plus de suspicion aussi.

Plutôt que de courir derrière des Gilets Jaunes qui les battent froid, les responsables politiques de droite et de gauche seraient bien mieux inspirés de réfléchir, loin du tumulte, à un retour aux fondamentaux de la démocratie représentative. Cela passe par une restructuration profonde des partis politiques. Imparfaits et mal-aimés, ils sont pourtant l’un des organes vitaux de la démocratie, au même titre que l’Etat, les collectivités locales, les syndicats et la presse. Professions de foi, organigrammes, recrutement, formation, vie interne, relations aux citoyens, communication : tout est à revoir, tout est à réinventer.

Dans l’état particulièrement déliquescent de notre vie politique, la prime est encore à la disruption, au chamboule-tout et aux stratégies personnelles. Faisons le pari inverse : que les premiers à reconstruire « en dur » une formation politique digne de ce nom, ceux qui auront la témérité d’écarter les recettes marketing, les recrutements sur internet et qui braveront la dictature des éléments de langage, ceux-là seront peut-être près de trouver la recette d’un succès durable, assis sur la confiance et la fidélité d’une part significative de citoyens. Gageons aussi qu’un retour, certes dans des termes profondément renouvelés, du clivage gauche-droite, qui est la langue même de la démocratie représentative, donnerait des repères à une vie politique qui n’en offre plus guère.

Le bloc-notes du 14 décembre 2018

Gilles CLAVREUL - 14 Déc 2018

TERRORISME : CE QU’ON A APPRIS ET CE QU’IL RESTE A APPRENDRE

L’attaque de Strasbourg, commise aux abords du marché de Noël mardi 11 décembre, rappelle que la chute de l’Etat islamique n’a pas enrayé le terrorisme islamiste. Défait sur le terrain politico-militaire, l’écosystème jihadiste reste intact comme idéologie, vision du monde et ambition destructrice. On ne connaît pas encore les circonstances exactes du passage à l’acte du tueur abattu hier par les forces de police hier soir, mais sa biographie, de la délinquance au meurtre de quatre civils aux cris de « Allah ou akbar » en passant par ce que Gilles Kepel nomme « l’incubateur carcéral », montre que la machine de terreur et de mort fonctionne encore.

Depuis 2012, des progrès certains ont été accomplis dans la compréhension, et partant dans la lutte contre ce jihad de troisième génération : passés au travers avec Mohamed Merah, les services de renseignement, au prix d’une réorganisation en profondeur et d’un changement complet de doctrine, ainsi que par la mise en ordre de bataille de l’ensemble des forces de sécurité, militaires compris, ont permis de déjouer 55 attentats en cinq ans. Pour autant, de gros progrès restent à accomplir dans le démantèlement de cet écosystème jihadiste, structuré par le bas, qui appelle en réponse une vigilance du quotidien, une attention aux signaux faibles, de la part d’acteurs qui ne sont pas des professionnels de l’antiterrorisme, ni même de la sécurité. Impensable il y a encore quelques années, le partage d’information entre services de police et communauté éducative, par exemple, devient peu à peu une réalité, le pragmatisme l’emportant sur les légitimes préventions éthiques, et les moins légitimes préjugés idéologiques.

Heureusement, pourrait-on dire, qu’on avance sur le terrain, car le débat politico-médiatique sur l’islamisme et la prévention du terrorisme laisse quant à lui une désagréable sensation de surplace : entre les propositions irréfléchies de l’extrême-droite mais aussi de la droite (Valérie Pécresse, Eric Ciotti et Laurent Wauquiez) qui demandent l’internement préventif des fichés S, et l’éternel discours « rien-à-voiriste », que reprend le sociologue Farhad Khosrokhavar dans Le Monde aujourd’hui, qui ne veut voir dans les attentats que l’expression d’un malaise ou d’une révolte qui utilise la religion comme mobile opportuniste, le débat public est parfois d’une indigence confondante ; comment s’étonner qu’à l’irresponsabilité et au déni de certaines élites réponde en écho la propagation des interprétations complotistes ?

MACRON ET LES GILETS JAUNES :  ET MAINTENANT ?

Très attendue, l’allocution du chef de l’Etat lundi soir ne marque pas une simple inflexion politique : c’est une volte-face complète. Après avoir dit et fait dire qu’il « garderait le cap » des réformes quoi qu’il advienne, notamment sur la fiscalité écologique mais aussi sur la trajectoire des finances publiques, Emmanuel Macron a entièrement révisé sa position, avec à la clé un train de mesures qui pourrait représenter une dépense de quelque 10 à 15 Md€ et un dépassement du seuil de 3% de déficit en 2019.

Nous écrivions ici la semaine dernière qu’un tel effort serait nécessaire, et qu’il ne serait pas suffisant ; car même si le mouvement s’essouffle à l’approche des fêtes (mais se radicalise dans le même temps), ses causes viennent de loin et porteront loin.

Elles sont, on l’a dit, à la fois territoriales, sociales, mais aussi, pour recouvrir une réalité complexe et hétérogène d’un terme volontairement cotonneux, « culturelles ». Il n’était pas absurde, dès lors, d’ajouter à l’agenda des discussions à venir, à côté du débat nécessaire sur la fiscalité et la justice sociale, le thème de l’immigration qui, rappelons-le, figure parmi les premières préoccupations des Européens dans la perspective des prochaines élections, ainsi que d’évoquer, comme l’a fait le Président dans une mise en garde qu’on n’espérait plus, une « laïcité bousculée ». Las, après que Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, eut fait part de ses « inquiétudes » face à un risque de dérive, il semble que le thème de l’immigration ait été sorti du champ de la discussion. Or quel plus grand risque peut-on courir que d’opposer le silence à des interrogations citoyennes qui, par elles-mêmes, sont légitimes, et de laisser ainsi tout le champ libre à la droite extrême ? En prétendant trier ainsi le bon grain socio-économique de l’ivraie identitaire, on rate tout un pan des problématiques révélées par les Gilets jaunes. Pire : on manque l’occasion de « désidentitariser » le débat sur l’immigration, l’intégration ou encore le fait religieux. Pourquoi partir battu d’avance ? La nation française a toujours été une construction politique bien plus que culturelle, une nation-demos et non une nation-ethnos. Il serait bon de le faire entendre à nouveau.

Ce qui conduit à une dernière remarque : de même qu’il ne faut pas abandonner l’identité à l’extrême-droite, la crise des Gilets jaunes montre aussi qu’on ne doit plus laisser la critique des élites aux seuls populistes. Une forme de surdité technocratique a sa part dans le déclenchement de cette colère ; nul besoin de se jeter dans les bras de M. Ruffin ou de Mme Le Pen pour s’en rendre compte, ni désirer qu’on y remédie.

RESPONSABILITE

Philippe BLANCHOT, Laurent BOUVET, Gilles CLAVREUL, Philippe FOUSSIER, Jean GLAVANY, Mara GOYET - 7 Déc 2018

RESPONSABILITE A la veille du quatrième samedi de mobilisation nationale des Gilets Jaunes, l’heure est pour chacun à la responsabilité. Si légitime qu’elle soit, toute forme de protestation doit s’exercer dans le cadre des lois de la République, dans le respect des libertés individuelles et collectives, et plus encore dans le souci de protéger l’intégrité physique des personnes et d’éviter les déprédations. La lutte contre les injustices peut occasionner l’expression de la colère ; jamais elle ne justifie la violence. Telle est la position que tout républicain, comme nous le faisons à L’Aurore, doit tenir pour un préalable. Ce mouvement, on l’a dit, vient de loin : sur des causes socio-économiques objectives – stagnation durable du pouvoir d’achat, hausse des taxes, précarisation des emplois – s’est développé un malaise bien plus profond, caractérisé par le sentiment de dépossession et d’abandon : des catégories entières de la population française se sentent déclassées, reléguées dans un no man’s land où elles sont rendues invisibles et inaudibles, ballottées par une mondialisation dont elles subissent tous les inconvénients sans en recueillir les dividendes, laissées sans protection par des services publics qui se rétractent, au nom d’une « rationalité » décrétée loin d’elles et sans elles. Le feu couvait depuis bien trop longtemps pour que l’exécutif puisse en être tenu pour seul responsable ; mais il l’aura déclenché et facilité sa propagation par une addition de décisions à contretemps et incomprises, et une combinaison d’erreurs d’analyse, de propos maladroits et d’entêtement. Il récolte aussi, en boomerang, les effets d’une délégitimation assumée des corps intermédiaires, au bénéfice d’un face-à-face direct avec le peuple. Cette confrontation n’était certainement pas celle qu’Emmanuel Macron envisageait. Désormais, il ne peut plus s’y dérober. Il faut d’abord considérer les heures et les jours qui viennent avec gravité. Non seulement la protestation s’est étendue à d’autres catégories (ambulanciers, lycéens) mais elle a encore gagné en radicalité. Les violences et les destructions commises samedi dernier, si elles ont ouvert les yeux de beaucoup, ont comme galvanisé les plus radicaux : le passage à l’acte est même froidement assumé par des porte-paroles plus ou moins auto-proclamés. La haine, quant à elle, se déverse sur les réseaux sociaux. Le risque de nouveaux incidents graves, voire de drames, est réel. Dans ces circonstances, chaque mot compte, de la part de tous ceux qui ont accès à la parole publique : autorités gouvernementales, bien sûr, mais aussi responsables politiques de tous bords. A cet égard, le suivisme opportuniste et le refus de condamner la violence, du côté de la France insoumise, du Rassemblement national ou de Debout la France, montrent que certains sont incapables de se hisser à hauteur d’homme d’Etat voire, serait-on tenté de dire, à hauteur d’homme tout court : car ce sont des vies, celles de policiers ou de manifestants, qui sont en jeu. En aucune circonstance la violence n’appelle l’éloge, ni même l’excuse. Du coté des forces de l’ordre et de ceux qui les dirigent, le plus grand sang-froid est requis : inutile de dramatiser une situation assez tendue en elle-même. Tout ce qui pourra être fait à titre préventif pour déjouer les plans des casseurs et des ultras, notamment en recourant aux voies juridiques ouvertes par la loi du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme – qui a, rappelons-le, incorporé dans le droit commun certaines dispositions réservées jusqu’alors à l’état d’urgence-, doivent être utilisées. Quid du jour d’après ? Tâchons de dessiner ce que pourraient être les pistes d’une sortie de crise, et au-delà, d’identifier les premiers jalons de l’œuvre de longue haleine qui attend notre pays : il ne s’agit pas moins que de définir les termes d’un nouveau contrat social. Cela implique en premier lieu que l’exécutif réforme sa méthode. Les phrases cinglantes, les décisions prises sans concertation et annoncées d’emblée comme parfaites et non négociables, ne sont pas pour peu dans la montée des colères. Mais un même contenu enrobé dans une forme plus avenante et une apparence de dialogue produira à terme les mêmes frustrations, s’il ne les aggrave pas en y ajoutant le sentiment de duperie. Le style vertical, descendant et condescendant, n’est pas l’autorité. Laissons, sur ce point, la parole à Péguy : « C’est un préjugé, mais il est absolument indéracinable, qui veut qu’une raison raide soit plus une raison qu’une raison souple ou plutôt qui veut que de la raison raide soit plus de la raison que de la raison souple ». Il convient ensuite d’entendre, parmi les propositions formulées par la partie « responsable » des Gilets Jaunes, celles qui sont constructives et réalistes ; de renouveler les propositions de réunion restées sans réponse en raison des intimidations dont les porte-parole ont été victimes, et plus largement de définir un cadre de discussion, à la fois au niveau local et national. La partie s’annonce compliquée pour les autorités car ce mouvement se caractérise justement par le refus revendiqué des formes classiques de représentation, voire par une hostilité de principe à toute forme de délégation. Il n’est pas sûr que la « réhabilitation des corps intermédiaires » dont on parle beaucoup depuis quelques jours, pour souhaitable et nécessaire qu’elle nous apparaisse, soit possible dans le moment présent, c’est-à-dire acceptée et perçue comme légitime par la majorité des Gilets jaunes. Ce n’est ni le moment ni le lieu de dire ce que pourrait être le contenu de cette grande discussion nationale qui doit impérativement s’engager, lorsque viendra le temps de l’accalmie. On sait cependant ce qu’il ne faut pas, ce qu’il ne faut plus faire : fétichiser les réformes punitives, pensées comme des adaptations forcées auxquelles les citoyens sont priés de se plier sans discussion possible. Par culture, la classe politique et la technocratie plus encore vivent dans la mythologie de la « bonne réforme », techniquement impeccable car produite par des élites raisonnables, dont la mise en œuvre serait uniquement affaire de courage (« assumer des décisions difficiles ») et de « pédagogie », terme qui indique assez le genre de public auquel on pense s’adresser. La crise des Gilets jaunes, outre qu’elle pose de nombreuses questions de fond, notamment en matière de justice fiscale et d’équité territoriale, possède au moins une vertu : elle remet la question sociale au centre du jeu. Or la question sociale est certes la recherche d’un équilibre entre justice et efficacité, mais elle est plus que cela : la définition du bien commun par les citoyens eux-mêmes, dans le cadre d’une véritable discussion démocratique. Une partie de la France, depuis trop longtemps, nourrit le sentiment d’être exclue de cette réflexion. Voilà qui appelle, de la part de tous ceux qui s’intéressent à la chose publique, des propositions et des solutions à la hauteur des enjeux.

Gilets jaunes : renouer le fil républicain

Gilles CLAVREUL - 30 Nov 2018

Gilets jaunes : renouer le fil républicain

Pour l’exécutif, le mouvement des Gilets jaunes tourne au supplice chinois : pas d’interlocuteurs avec qui négocier, pas d’organisation à qui faire porter la responsabilité des débordements, pas de clivage politique net qui se dessine. Et désormais, le mouvement enregistre le soutien massif de l’opinion et d’une improbable théorie de people aux profils pourtant dissemblables, de Patrick Sébastien à Bernard Pivot, de Laurence Parisot à Brigitte Bardot, de Michel Polnareff à François-Henri Pinault.


Raison de plus pour considérer ce qui, au sens du mouvement, s’apparente à un début de prise de responsabilité politique. Issue d’une consultation en ligne, une plate-forme revendicative baptisée « Directives du peuple » se donne pour but de rendre compte des doléances du mouvement. On y trouve, sans surprise, des propositions sur les salaires, le pouvoir d’achat et la baisse de la pression fiscale (SMIC à 1300€, retraites à 1200€, indexation des salaires à l’inflation...), des slogans efficaces (« que les gros payent gros et que les petits payent petit »), une forte demande de protection sociale et économique (privilégier le CDI, mettre fin au travail détaché, protection de l’industrie française) mais aussi, c’est moins attendu, des mesures de transition énergétique, des propositions intéressantes et équilibrées sur l’immigration et l’intégration (accueil des réfugiés, reconduite des personnes en situation irrégulière, vraie politique d’intégration). Dernière proposition, qui contredit complètement l’idée répandue que les réformes institutionnelles n’intéressent pas les Français : le rétablissement du…septennat, afin, explique le document, de permettre aux Français « d’envoyer un signal », positif ou négatif, lors des législatives.

Cette plate-forme a sans doute beaucoup de défauts : non seulement on ignore sa représentativité réelle, mais, mises bout à bout, les mesures proposées feraient exploser le budget de la France. Elle dégage pourtant une certaine cohérence politique, autour de l’idée de justice sociale et de demande de protection. Plutôt que d’engager une concertation sur la transition énergétique, dont on mesure chaque jour qu’elle n’est pas le cœur du problème, et qui sera vite préemptée par le dense tissu associatif écolo, le Gouvernement serait inspiré de prendre au mot les initiateurs de cette plateforme, ne serait-ce que pour leur faire prendre conscience du caractère irréaliste ou contradictoire de certaines propositions (baisser les prélèvements tout en augmentant les prestations…) et pour rappeler qu’il a déjà mis en œuvre certaines des propositions, comme le relèvement de l’allocation adultes handicapés. Mais aussi pour leur donner acte, en retour, de cet effort de mise en forme politique de la colère ; il s’agit d’une prise de responsabilité plutôt rassurante en regard des débordements et des tentations de radicalisation.

Voilà, à court terme, de quoi réduire un peu la tension, car l’abandon de la hausse des taxes sur le gazole au 1er janvier, motif initial de la mobilisation, n’est toujours pas dans les options retenues par le chef de l’Etat.

Toutefois, le malaise sous-jacent révélé par les Gilets Jaunes appelle des remaniements bien plus profonds. Ce qu’il traduit, si on a la témérité de le réduire à un seul paramètre, c’est un sentiment croissant de dépossession. L’idée que tous les repères s’effacent, que la technologie et la finance gouvernent, que les nations sont ouvertes à tous les vents, et que le politique n’y peut rien. Dès lors, les élites sont perçues comme une classe inutile, qui protège autant qu’elle le peut ses propres privilèges. Si on ne fait pas confiance aux premiers de cordée, c’est tout simplement parce qu’on les soupçonne d’avoir coupé la corde tout en faisant semblant de tirer.

Une coupure à la fois territoriale, sociale et politique : voilà ce que révèle l'éclat fluorescent des Gilets jaunes. C'est suffisamment grave pour qu'on puisse se permettre d'ignorer ce qui, dans ce mouvement, témoigne d'une prise de responsabilité citoyenne qui, si elle ne dissipe pas la révolte ni n'apporte les solutions magiques que les gouvernants n'ont pas trouvées jusqu'alors, laisse espérer que l'envie de renouer les liens de la République est plus forte que le désir de table rase. Ce n'est peut-être qu'un fil ténu, mais il mérite qu'on le saisisse.  

Réformer la loi de 1905 ? Attention danger….

Jean GLAVANY - 23 Nov 2018

  Ainsi donc, après la Garde des Sceaux, le Ministre de l'Intérieur vient de le confirmer :  le gouvernement, sous l'égide du Président de la République s'apprêterait à réformer la loi de 1905 dite " de séparation des églises et de l'Etat". Avant d'en venir au fond, je voudrais faire quelques remarques préalables.

D'abord une réflexion de prudence : nous n'avons pas pour habitude à " L'Aurore" ni de nous lancer dans des spéculations hasardeuses à partir de rumeurs ou de bruits de couloirs, ni d'intenter des procès d'intention à quelque autorité publique que ce soit. Notre volonté, au contraire, est bien d'alimenter le débat public avec des contributions de fond aussi sérieuses et argumentées que possible. Or, à ce stade, nous ne connaissons pas le contenu réel du projet gouvernemental et nous ne pouvons pas, sérieusement, nous prononcer à partir de fuites organisées. Nous le ferons donc, le moment venu, en livrant notre analyse approfondie au vu des propositions officielles et, dans l'attente, ne pouvons que lancer quelques remarques et avertissements préalables.

Rappelons que ce gouvernement et ce Président ne sont pas les premiers dans l'histoire contemporaine de la République à vouloir réformer la loi de 1905 ! Sans être désobligeant, Nicolas Sarkozy, avant eux, s'était engagé dans cette voie avec renfort de tambours et trompettes, …avant d'y renoncer piteusement devant l'épreuve concrète de la tâche ! Alors, restons prudents et attendons de voir.

On peut néanmoins rappeler à nos ambitieux réformateurs que cette obsession qui est la leur - et de certains de leurs prédécesseurs - de " faire une place", comme ils disent, à la religion musulmane, puisqu'il faut appeler un chat un chat, s'est toujours heurtée à une réalité incontournable : il est d'autres religions en France qui attendent à la porte de l'éventuelle réforme avec leurs listes de revendications dont certaines sont très anciennes, et qui non seulement n'attendent qu'une chose, que la porte s'entr'ouvre, mais en outre auront beaucoup de mal à admettre que celle-ci ne s'ouvre que pour une religion et par pour elles. Si j'ose dire elles sont dans la file d'attente depuis bien plus longtemps.... Je pense en particulier à la religion protestante dont certains responsables ont rappelé publiquement et à juste titre cette vérité, lors de ces derniers jours. Il y a donc toujours un premier risque qu'un responsable politique ne doit surtout pas sous-estimer : celui d'ouvrir une boîte de Pandore dont on ne mesurerait pas les limites.

Venons-en au fond : s'il y a bien des articles de la loi de 1905 qu'il ne faut toucher à aucun prix, ce sont les deux premiers qui touchent aux principes républicains majeurs, " La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions...dans l'intérêt de l'ordre public" et " La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte". Ce sont les principes-mêmes de la séparation. Non seulement il ne faut pas y toucher dans la mesure où ils sont constitutifs du pacte républicain qui fonde la cohésion de la Nation, mais si l'on voulait bien m'écouter, on les " mettrait à l'abri" de toute volonté de réforme dangereuse...en les constitutionnalisant ! En 2012, je l'avais proposé à Francois HOLLANDE, alors candidat, qui l'avait accepté...le temps de quelques jours. Le temps du discours du Bourget où cette annonce fut la plus applaudie - ce qu'il me fit remarquer lui-même...-, jusqu'à ce que les rédacteurs de son programme aient, avec son aval hélas, saboté cette proposition, sonnant très vite l'heure des désillusions et des reniements.

Si l'actuel Président veut reprendre cette proposition, je l'applaudirais volontiers ! Sans tomber dans le piège du procès d'intention que je dénonçais plus haut, ça n'est pas exactement la philosophie qu'il a exposée dans son discours des Bernardins et je ne me fais donc pas trop d'illusions.

Restent les dispositions pratiques qui, dans les 42 autres articles de la loi, visent à appliquer concrètement ces principes. Ils ont fait, c'est vrai, l'objet de plusieurs révisions depuis 1905 et l'on ne voit pas qu'on puisse s'en fermer la porte, sous les réserves-mêmes énoncées plus haut. Mais à condition que l'on commence par se demander si une ou des modifications législatives sont bien nécessaires quand il s'agirait d'abord de faire appliquer fermement et sereinement les lois de la République. Le contournement de la loi de 1905 sur les associations cultuelles par celle de 1901 ? Une tolérance et des abus sur lesquels on ferme les yeux depuis trop longtemps. Les protestants de France qui sont, ne l'oublions pas, les principaux " bénéficiaires" du statut des associations de 1905 le savent mieux que quiconque. Fermer des mosquées, expulser des imams intégristes ne demande nulle loi nouvelle mais un peu de courage et de fermeté ! La République s'en trouve toujours confortée.

L'idée de " mieux contrôler" pour éviter les dérives intégristes ne me gêne pas, bien au contraire s'il s'agit d'impulser de la transparence, mais cette histoire de " label" accordé par l'Etat à ces associations me parait tout à fait contraire aux principes de séparation. Quant à savoir si des fonds qui financent des mosquées sont liés ou pas à des puissances étrangères, question que personne n'a jamais posée pour le Vatican, il me semble que la République et son bras séculier, l'Etat, a tous les moyens de le savoir sans user de quelque loi que ce soit.

On le voit, ce projet pose beaucoup de questions qu'il importera de regarder posément le moment venu, quand les intentions du Président et du gouvernement seront précisées. Là encore, je conseillerais volontiers à ceux-ci de se défier de toute forme d'arrogance et de vanité telle qu'on a pu en connaître dans un passé récent : " Moi je"... " Moi je vais régler la question de l'Islam de France là où tant de politiques ont échoué", etc.

Posons-nous la question : la question de l'Islam de France, de l'Islam en France ne se pose évidemment pas comme en 1905 quand cette religion n'existait que dans des départements d'outre-mer ou dans les " colonies". Mais elle ne se pose pas non plus comme elle se posait il y a 20 ans ! Ce qu'on appelait " l'Islam des caves ", faute de mosquées suffisantes, a complètement disparu de notre paysage. Sait-on qu'en vingt ans on a construit plus de 2500 mosquées en France ? Avec la loi de 1905 !  Il en va de même avec les prières dans les rues qui ont aussi pratiquement disparu après avoir été trop longtemps tolérées. Sur tous ces sujets la République a su s'adapter sans se renier. Veillons à ce qu'elle poursuive dans cette voie.

  Jean Glavany Ancien Ministre, Président de l'Aurore.    

GILETS JAUNES : CEUX QUI CONDUISENT VS. CEUX QUI NOUS CONDUISENT

Denis MAILLARD - 16 Nov 2018

GILETS JAUNES : CEUX QUI CONDUISENT VS. CEUX QUI NOUS CONDUISENT

Telle une alerte météo mettant les départements, les uns après les autres, en vigilance orange ou rouge, la journée de mobilisation des « gilets jaunes », se prête déjà à toutes les spéculations. Les agités du blocage attisent l’espoir d’une tempête révolutionnaire quand les docteurs en mouvements sociaux officiels ironisent déjà sur cette bourrasque sans lendemain. Pourtant, à la veille de la manifestation, bien malin  qui peut prédire, sans se tromper, l’ampleur du mouvement, son impact ou sa durée. Au risque d’être démentis par les événements, regardons cette mobilisation – dont le foisonnement sur les réseaux sociaux est déjà un enseignement – avec les lunettes de l’analyse politique, la seule qui vaille à ce stade.

  L’élection d’Emmanuel Macron restera comme le moment d’une bascule ; elle est autant l’aboutissement d’une transformation de la société française que son entrée dans un autre moment de son histoire. De ce point de vue, le mouvement des « gilets jaunes » finit de révéler ce qui n’était pas encore tout à fait perceptible en mai 2017. A nos yeux, ce mécontentement condense les contradictions nées de la situation politique du printemps électoral ; il en est à la fois son prolongement et sa récusation, le rejeux et le rejet. Trois traits au moins nous semblent devoir être soulignés.

  1 – La révélation : conducteurs et dirigeants

  Ce n’était un secret pour personne. L’élection du Président de la République avait laissé à découvert un pays clivé entre deux France politiques. Situation normale dans une élection de ce type mais hors norme tant la coupure épousait les contours d’une nouvelle géographie physique (centres urbains contre périphérie), culturelle (diplômés contre décrocheurs) et économique (gagnants contre perdants de la mondialisation). Toutes choses résumées par l’idée d’une rupture entre le peuple et son élite ; celle que le Président a reconnu ne pas avoir réussi à réparer – dans un  mea culpa peu courant. Et pour cause. Le différent ne se situe pas là où il dit être : il n‘est pas juste économique, il ressort avant tout d’un imaginaire en colère. A travers la contestation des prix du carburant, le conflit se porte en réalité sur la légitimité du mode de vie de ceux qui vont donner de la voix le 17 novembre. C’est l’opposition des conducteurs et des dirigeants : « ceux qui conduisent » contre « ceux qui nous conduisent ».

  Cette fracture n’est pas réductible par de simples mesures techniques et un peu d’empathie. Car, véritable non-dit de l’élection d’Emmanuel Macron, elle éclate aujourd’hui au visage de tous : sur le dos de qui se réalisera la transition énergétique ? Qui sera, à la fin, le dindon de la farce écologique ? Sur ce point, « ceux qui nous conduisent » se conduisent bien mal. Quelle image donne-t-on de ces Français « qui roulent au diesel et fument des clopes » ? Politiquement suspects, écologiquement contestables et socialement égoïstes, leur sort est scellé. Ils se sentent alors devenir les exclus du tournant écologique de notre système productif. Comme les autres Français, ils étaient fiers de la Cop21 ; ils n’avaient pas saisi, en revanche, que la transition écologique allait se réaliser au détriment de la justice sociale et de leur manière de vivre. Car en définitive les puissants n'expriment aucune solidarité envers les plus pauvres ou les plus fragiles, alors qu'ils se préoccupent sincèrement de la qualité de l'air ou de celle de leurs aliments bio, du réchauffement climatique ou des prochaines vagues caniculaires. A chaque fois, « ceux qui conduisent » ont le sentiment que « ceux qui nous conduisent » s’exonèrent socialement et économiquement des contraintes qu’ils font peser sur leurs épaules.

  2 – La continuation : société de marché et dialectique de l’Etat

  Conduire, c’est savoir se débrouiller seul. C’est la vérité de la civilisation de la voiture ; une civilisation de l’individu dont la révolte – on le voit dans la préparation minutieuse des blocages – prend des airs survivalistes : il faut s’attendre à tout... Pour le coup, cette attitude est totalement adaptée au « nouveau monde » révélé en mai 2017. C’est pourquoi les bloqueurs du 17 novembre ne peuvent être ramenés à des fachos pollueurs électeurs de Marine Le Pen : ce sont les individus autonomes de la société de marché dont le premier président élu est Emmanuel Macron.

  La société de marché se caractérise par un effacement du conflit social organisé où la négociation était première parce que le conflit avait ses vertus, reconnu comme tel et régulé (notamment par la démocratie sociale). A la place, une société beaucoup plus fluide s’affirme à travers l’évitement du conflit, l’individualisation des relations sociales et la prééminence de l’intermédiation (c'est à dire un soutien direct à des entités individuelles qui se débrouillent seules). Cela ne signifie pas que les confits n'existent plus, mais ils revêtent des formes différentes, beaucoup plus directes, imprévisibles et radicales où il serait possible d’obtenir « tout, tout de suite ! », parce qu'il existerait des solutions simples. C’est la fameuse « tentation populiste », bien réelle mais si mal comprise. La journée du 17 novembre restera sans doute comme le premier conflit d’envergure de cette société de marché. Cela lui donne ce visage si particulier à cheval entre un mouvement de citoyens, de consommateurs, de contribuables et de travailleurs ; dans la société de marché ces termes sont synonymes.

  Mais société de marché ne veut pas dire disparition de l’Etat. Au contraire. Nous habitons plus que jamais ce paradoxe tocquevillien qui fait marcher de conserve affirmation de l’individu et renforcement de l’Etat. Sauf que les grandeurs s’inversent : l’Etat puissant faisait naître un individu dominé. Ce dernier a fini par s’émanciper au détriment d’une puissance publique  qui ne sait plus à quoi lui sert d’être puissante et d’être publique. Elle tend alors à disparaître sous forme de service pour réapparaître sous forme de nuisance : elle emmerde les citoyens quand elle devrait les aider, les culpabilise quand elle devrait les protéger, les abandonne quand elle devrait les soutenir grâce à ses « premières lignes » : ces fonctionnaires du quotidien et des guichets – dont Maggy Biskupski, la porte-voix des « policiers en colère », portait incarnation. Ils partagent aussi le mode de vie de « ceux qui conduisent ».

  3 – La confirmation : les travailleurs de l’arrière accusent le coup

  Ces « premières lignes » de la République sont intimement mêlés avec ceux que l’on appelle les « travailleurs de l’arrière », c’est-à-dire ce back office de la société qui a le sentiment d'être invisible, peu considéré et, pourtant, d'être celui qui fait « tenir » la société, qui fait qu'elle se poursuit malgré tout. Les révoltés du 17 novembre savent le besoin qu’on a d’eux mais le peu de reconnaissance qu’ils en obtiennent. Certes le back office de la société est plus large que « ceux qui conduisent » mais ceux-ci en font largement partie : ils sont ouvriers, artisans, auto-entrepreneurs, livreurs de 5h du matin dans les grandes villes, routiers au long cours, transporteurs locaux, représentants, retraités parfois, chômeurs ou restant au foyer, mais aussi ambulanciers, infirmiers, aides-soignants, enseignants, ouvriers du bâtiment ou supplétifs de la restauration etc. Des travailleurs et des consommateurs, des citoyens et des contribuables ; des Français en un mot. Dont il va bien falloir tenir compte tant ils contribuent de manière souvent invisible, fréquemment discrète, parfois secrète, à l’épanouissement de l’autre société, le front office, qu’ils viennent servir, aider et faire marcher tous les jours. Car l’un ne fonctionne pas sans l’autre ; il n’y pas d’un côté les vertueux et de l’autre ceux qui ne sont rien.

Sans doute la civilisation de la voiture connaît-elle ses derniers feux mais son inévitable transformation ne saurait se résumer à aller cracher sur sa tombe. Pas en République, pas en France.

  Pour tout dire, la mobilisation des « gilets jaunes » a déjà une  vertu. Elle agit comme une revanche du symbolique dans une société qui ne connaît plus que des symboles. Le symbolique, c’est cette capacité des individus à se rapporter à quelque chose qui les précède et les domine, c’est-à-dire à un ensemble de rites, de symboles, de récits, d’interdits et d’obligations qui forment la société. Lors de son « itinérance mémorielle » sur les traces de la Grande guerre, le Président de la République s’est évertué à remuer des symboles ;  en redessinant la carte de la France contemporaine à partir des ronds-points et des accès d’autoroutes virtuellement bloqués, les « gilets jaunes » sont venus lui rappeler qu’il existait une autre dimension de la vie en commun – le symbolique que seule la politique permet d’inscrire dans le réel. Avant même le 17 novembre, c’est une première leçon. Gageons qu’il y en aura d’autres. Espérons seulement que le Président ne réponde pas encore une fois : « j’ai entendu mais… je ne change rien ».

  Denis MAILLARD est président de Temps Commun, cabinet de conseil en relations sociales.

Il est l'auteur de Quand la religion s'invite en entreprise, Fayard, 2017

DECALAGES

Laurent BOUVET - 9 Nov 2018

Décalages

L’« itinérance mémorielle » du Président de la République à l’occasion du centenaire de la victoire de 1918 laisse une impression étrange, celle d’un décalage. Le choix présidentiel de ce long voyage dans l’Est et le Nord du pays, afin non seulement de commémorer la Grande Guerre dans certains de ses lieux emblématiques mais encore d’aller à la rencontre du « pays réel » dans des régions qui souffrent plus que d’autres de la désindustrialisation et de la crise économique, s’est cogné… au réel.

La concomitance du voyage présidentiel et du mécontentement national au sujet de l’augmentation du prix de l’essence a à la fois amoindri la portée du message mémoriel du déplacement et amoindri la portée de sa « rencontre » avec les Français sur le terrain. Deux fonctions très différentes du chef de l’Etat ont en effet été mobilisées chaque jour et parfois plusieurs fois par jour au risque non seulement qu’on ne les distingue plus mais surtout qu’on ne les reconnaisse plus. D’une part, celle de l’incarnation : le Président de la République, grave, recueilli, au nom de tous les Français, sur les lieux de mémoire de la Première Guerre mondiale, pour rappeler la brutalisation et le sacrifice de tout un peuple. De l’autre, celle de la représentation : le Président de la République répondant de sa politique aux interpellations, expliquant ses choix économiques, se débattant dans la polémique politique quotidienne. Verticalité contre horizontalité, autorité contre banalité, stature contre sondages.

 

Sans doute le format de ce genre de voyage présidentiel de plusieurs jours n’est-il plus adapté à une époque d’immédiateté de la communication. Le Général De Gaulle qui pratiquait volontiers l’exercice n’avait pas à répondre à d’incessantes sollicitations. Difficile aujourd’hui de donner du temps au temps lorsque l’on doit passer d’une visite mémorielle et d’un salut au drapeau à un discours sur la reconversion industrielle tout en répondant sur le prix de l’essence. Les images se succèdent mais elles sont floues, les messages s’enchaînent mais ils sont inaudibles.

La multiplication des sujets et des enjeux sur une aussi courte période de temps, à travers une communication voulue comme permanente, dévalorise mécaniquement la parole politique. Celle du Président de la République n’échappe pas à cette règle. Et les risques d’une sortie de route augmentent eux aussi. La polémique à propos d’une cérémonie aux Invalides où aurait été commémorée la mémoire de tous les maréchaux de France de la Première Guerre mondiale, et donc de Pétain, l’a démontré. La focalisation médiatique sur ce raté de l’organisation des commémorations a pratiquement effacé tout le reste pendant deux jours.

  * *

Les élections de mi-mandat aux Etats-Unis (renouvellement de la Chambre des Représentants et d’un tiers du Sénat au niveau fédéral) ont permis cette semaine, malgré le victoire attendue des Démocrates à la Chambre, à Donald Trump d’affermir son emprise sur le parti républicain. Au Sénat, sa majorité s’est étoffée et, surtout, de nombreux élus savent désormais qu’ils lui doivent leur élection, ce qui comptera double pour la présidentielle de 2020. Mais la leçon principale de ces élections tient surtout au fait que le populisme – dont il faut toujours rappeler qu’il est un style politique et non une doctrine – permet non seulement de conquérir mais de durer au pouvoir. Pour une raison simple : il témoigne d’un mouvement profond dans l’électorat, et donc dans la société, et non d’une protestation passagère.

Ce qui devrait, a minima, retenir l’attention de tous ceux, de ce côté-ci de l’Atlantique, qui entendent faire campagne en vue des prochaines élections européennes « contre le populisme ». Tenter de dramatiser le scrutin, en en appelant à la mémoire des années 30 par exemple, risque en effet de n’être d’aucun secours aux défenseurs de l’Union européenne. Car ce n’est pas à un nouveau fascisme auquel nous avons à faire aujourd’hui mais à une demande politique, sociale, culturelle… qui s’exprime, précisément, dans le cadre démocratique pour exiger son respect. Le vote pour les partis et personnalités « populistes » n’est pas un vote anti-démocratique, c’est un appel au respect par les « élites », par le « haut », de la démocratie. La disqualification immédiate – par reductio ad hitlerum – de tout ce qui n’est pas « acceptable » politiquement devient ainsi elle-même un enjeu du débat public et politique. Elle met en effet en lumière l’éloignement de toute une partie de la population par rapport à l’autre, et renforce à la fois le sentiment d’abandon et la défiance générale vis-à-vis du « haut » chez un nombre croissant de nos concitoyens. Dans un sondage de l’IFOP « Les Français et le pouvoir », publié le 31 octobre, 41% des sondés ont ainsi répondu (à une question longue et complexe) qu’ils pourraient accepter un « pouvoir politique autoritaire » face à une situation de crise démocratique aiguë (i.e. aucun responsable politique élu ne disposant plus d’une légitimité suffisante pour entreprendre des réformes).

Qui définit en effet, en démocratie, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas ? Une société démocratique dans laquelle une partie de la population – la mieux intégrée à la mondialisation et la mieux protégée de ses effets négatifs – dicte en permanence, quel que soit le pouvoir en place, à l’autre partie ses règles, ses normes et ses exigences en lui expliquant, n’est pas viable. Ainsi, par exemple, peut-on s’interroger sur l’opportunité de culpabiliser des Français qui ont quotidiennement besoin de leur voiture en leur expliquant qu’ils sont responsables de l’aggravation de la dégradation de l’environnement, alors qu’ils doivent déjà supporter le coût de l’augmentation du prix de l’essence. Autre exemple : expliquer à longueur de journée que le seul réel danger politique vient de ce populisme ne permettra certainement pas de lutter plus efficacement contre les violences quotidiennes dans certains quartiers, à l’école, contre les homosexuels, comme on l’a vu récemment, ou encore contre les juifs (le premier ministre vient d’annoncer que les actes antisémites sont en hausse de 69 % en 2018) qui lézardent chaque jour un peu plus la société.

L’Europe et les années 1930 : le dilemme du Président

Gilles CLAVREUL - 2 Nov 2018

Dans une interview donnée à Ouest-France à la veille du pont de la Toussaint, le Président de la République a exprimé son inquiétude devant les ressemblances supposées de notre époque avec les années 1930.

Analogie pertinente ? Du point de vue de l’exactitude historique, peut-être pas. Mais est-ce bien le sujet ?

Lorsqu'un politique mobilise l'Histoire, il ne le fait pas à la manière de l’historien. Quand De Gaulle, le 25 août 1944, lance "Paris libéré...par lui-même !", il ne s'attache pas à décrire fidèlement les faits, mais à produire un effet politique utile.

C'est donc à l'efficacité politique de la formule employée par Emmanuel Macron qu'il faut s'attacher : quelles fins politiques vise-t-il ? sont-elles légitimes ? emploie-t-il les bons moyens pour les atteindre ?

Ce que vise en réalité Emmanuel Macron, c’est un sursaut démocratique face à la montée de la vague populiste. Son échéance, ce sont les européennes de mai 2019. Pour avoir écrit ici même que la maison Europe brûle et qu'il est temps de prendre la mesure du risque d'affaissement démocratique, on ne disputera pas du bien-fondé de l’alerte. Que ce soit en Italie, en Suède en septembre, en Bavière plus récemment, les formations d'extrême-droite gagnent du terrain et il est légitime de mobiliser les Européens.

On comprend aussi l'intérêt politique propre d'Emmanuel Macron : assumer un leadership, et se préparer à l’exercer seul, au moins pour un temps, compte tenu de l’effacement anticipé d’Angela Merkel. Qu'Emmanuel Macron n'entende laisser à personne le soin d'incarner l'Europe progressiste, éclairée, ouverte, celle qui s'inscrit dans la lignée des Pères Fondateurs, est parfaitement intelligible de ce point de vue. Il a donc, aussi, intérêt à polariser : désigner une menace suffisamment forte pour décourager les velléités de dispersion, tant sur son flanc droit que sur son flanc gauche, et rallier à lui un maximum de partisans de la construction européenne

Beaucoup plus incertain et risqué, en revanche, est le fait d'axer sa stratégie sur la défense des valeurs-socle de l'Europe. En effet, quand bien même font-elles largement consensus, plus qu’on ne le dit souvent, parmi les Européens et singulièrement les Français, rien n'indique que ceux-ci les perçoivent, à tort ou à raison, comme particulièrement menacées. Comme l'indiquait en septembre la dernière livraison de l'Eurobaromètre, les citoyens européens attendent d'abord des réponses sur l'immigration, la sécurité, l'économie, la réduction des inégalités et la lutte contre le changement climatique. Et ensuite, seulement, sur la défense des droits de l'Homme. Emmanuel Macron prend donc le risque de laisser le terrain aux populistes, ou désignés tels, qui auront beau jeu de dire : pendant que le Président français cherche à jouer sur les peurs, nous, nous répondons aux questions que les citoyens se posent. Toujours utile, l’appel aux valeurs ne saurait pour autant passer pour une manœuvre de diversion. Enfin, l'argument moral a ses limites et il a tôt fait de se retourner contre qui l'utilise. A cet égard, le clip de campagne du service de communication du Premier ministre, sensé mobiliser contre les populistes à grand renfort de sensationnalisme anti-Orban et Salvini, n'est pas un monument de finesse...

C'est donc une stratégie à double tranchant que le Président Macron a commencé à esquisser dans cette interview : dramatiser l'enjeu européen - à raison, nous semble-t-il - mais en jouant principalement sur le terrain des valeurs et celui de la poursuite de la construction européenne. Des thèmes chers, il est vrai, à son électorat, ce qui peut lui permettre de resserrer les rangs et donc, de limiter la casse aux élections européennes, dans un contexte rendu compliqué du fait de sa baisse de popularité. Mais il libère ainsi de l'espace pour les formations populistes, nationalistes ou eurosceptiques sur les thèmes régaliens et les questions de vie quotidienne. Encore une fois, derrière le clivage progressistes/nationalistes, c'est le risque d'un clivage grandissant entre le peuple et les élites qui se dessine : ces jours-ci, les Français ne parlent pas de la démocratie en Europe, mais du prix du gasoil à la pompe. On peut s’en désoler mais c’est ainsi.

Il serait très injuste, cependant, de reprocher au Président d’occuper tout l'espace pour parler d’Europe et lutter contre la droite extrême : est-ce sa faute si, à droite comme à gauche, nul ne se risque à la lui disputer ? De Jean-Luc Mélenchon, qui tente de refaire surface, après une séquence calamiteuse, en jouant d’opportunisme sur la hausse de l’essence, à Laurent Wauquiez, qui divise son camp en ménageant Orban, en passant par un PS inaudible et incapable de stopper l’hémorragie des départs, la classe politique traditionnelle ne s’est toujours pas remise de l’électrochoc de mai-juin 2017. Comme lorsque un peloton est à l’arrêt, cela favorise les échappées, du moment qu’elles ne jouent pas la gagne : à gauche du côté des écologistes ou peut-être d’une liste « citoyenne », ou à droite du côté de Nicolas Dupont-Aignan. Pas de quoi faire rêver…



La position hégémonique que Macron revendique au nom des valeurs humanistes et de la construction européenne, et que les oppositions lui laissent, est en définitive le meilleur levain du populisme : quand aucune alternative raisonnable ne se dessine, seules les solutions radicales s'offrent en exutoire aux mécontentements. C’est cela, la tragédie qui se joue ; et le Président ne pourra la dénouer seul.

BLOC-NOTES DU 26 OCTOBRE 2018

Gilles CLAVREUL - 26 Oct 2018

TERRITOIRES ET SECURITE 

La vidéo d’un lycéen braquant d’un pistolet – finalement factice – son enseignante pour qu’elle le compte parmi les présents, devenue virale, a ajouté un nouvel épisode à l’interminable feuilleton des violences scolaires, de leur étendue, de leur gravité, et des moyens de les combattre.

Il y a presque vingt ans, un groupe d’élèves de l’ENA dont j’étais s’est vu confier un thème de séminaire collectif sur les violences scolaires : territoires qui décrochent, jeunesse en perte de repères, éclatement des modèles familiaux, instabilité des équipes pédagogiques, mal-être des profs, gestion des ressources humaines défaillante, insuffisance des remontées. Le thème était déjà bien présent, alors, dans le débat public. Rien n’a vraiment changé depuis : ni ces constats, qu’il faudrait plutôt durcir ; ni les querelles semble-t-il indépassables entre tenants d’un retour à l’autorité stricte et à l’enseignement traditionnel, et partisans d’une pédagogie compréhensive et adaptée.

Laissons « pédagogistes » et « disciplinaires » à leurs éternelles disputes, centrées sur la recherche d’un hypothétique et providentiel coupable. Le problème se situe en réalité à deux niveaux : l’organisation du système éducatif et les conditions d’exercice du métier enseignant d’une part ; les fractures sociales et territoriales croissantes, qui se reflètent dans le quotidien des établissements scolaires.

Tout d’abord, le système éducatif souffre de son hyper-centralisation, du peu de marge d’initiative laissée à ses acteurs – et notamment aux deux échelons décisifs : l’enseignant et l’établissement – et d’une gestion des ressources humaines qui marche à l’envers, affectant les personnels les plus jeunes et les moins expérimentés dans les zones les plus difficiles. Confrontés à un problème, les uns et les autres n’ont d’autre choix que de le régler seuls, tant ils ont intériorisé que « signaler » ne peut avoir que des effets nuls – la hiérarchie ne réagit pas – ou négatifs – « il ne tient pas sa classe / son établissement ». Dans ces conditions, seul le haut niveau de conscience professionnelle des professionnels de l’éducation compense un peu cette organisation dysfonctionnelle.

Le deuxième mal dont souffrent certains établissements est l’aggravation des fractures sociales et territoriales. Certes ce n’est pas le cas du lycée de Créteil où cet incident s’est déroulé, mais c’est le cas de tant d’autres, tels celui que dépeint l’ex-principal de collège de Marseille Bernard Ravet dans Principal de collège ou imam de la République. Or non seulement le système éducatif ne combat plus ces inégalités croissantes, mais désormais il tend même à les renforcer : la qualité, réelle ou présumée, des collèges et des lycées devient un facteur décisif d’implantation des familles, au point d’influer de façon déterminante sur le prix de l’immobilier. Qui, parmi les responsables politiques, pour évoquer ces mouvements de fond, qui sont infiniment dangereux pour notre cohésion sociale 

EUROPE

Les services du Parlement Européen se félicitent des derniers résultats de l’Eurobaromètre : ils indiquent un attachement inégalé des citoyens Européens à l’Union Européenne depuis la création de cette enquête. Aujourd’hui, seuls 17% des Européens voteraient pour une sortie de l’Union, et 68% regardent la participation de leur pays comme une « bonne chose ». Le Brexit aura eu au moins un effet pédagogique.

Pour autant, ces résultats sont en trompe-l’œil. Quand on les regarde de plus près, ils indiquent un décalage croissant entre une Europe du nord et de l’ouest globalement europhile et confiante, et une Europe du sud et de l’est inquiète pour l’avenir, critique envers les institutions de l’Union et très préoccupée par les enjeux sécuritaires et migratoires. Le cas de l’Italie se singularise, pays fondateur et moteur, dès l’origine, de la construction européenne, et qui a subi une triple crise : crise de la dette, crise migratoire et crise politique. Immédiatement après les questions régaliennes, en tête des préoccupations des Européens – la crise migratoire a laissé des traces profondes – viennent les questions sociales et environnementales : les Européens – les Français plus que les autres – veulent voir l’Europe lutter contre les inégalités et contre le réchauffement climatique.

C’est pourquoi, dans la perspective des prochaines élections européennes, ceux qui prétendront défendre la cause européenne devront se garder de la tentation d’installer un clivage entre progressistes et populistes : ce n’est pas ce qu’attendent les électeurs. Ils ne se contenteront pas, en effet, d’être rassurés sur l’ancrage dans l’Europe ni même dans l’euro – même s’ils y tiennent - et ne se mobiliseront pas pour la défense de valeurs démocratiques qu’ils considèrent, sans doute à tort d’ailleurs, comme acquises. En revanche, laisser aux « populistes » la question migratoire et éventuellement celle des inégalités, c’est leur faire un dangereux cadeau électoral.

TURQUIE – ARABIE SAOUDITE

Digne d’un mauvais film d’espionnage, l’exécution à moitié avouée de l’opposant et journaliste Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul est une très mauvaise affaire pour le régime saoudien et notamment pour son nouvel homme fort, Mohammed Bin Salman, qui à trente-trois ans avait réussi, au terme d’opérations spectaculaires, à subvertir l’ordre successoral pour s’installer comme seul héritier de la dynastie des Saoud. Lancé dans une entreprise de modernisation du pays à marche forcée, MBS a multiplié les signes d’ouverture, opéré un rapprochement stratégique en direction d’Israël et des Etats-Unis et entamé un bras de fer contre l’axe frériste dont le Qatar est le pivot. Son « Davos du désert » devait être une pièce maîtresse de son offensive de charme envers des Occidentaux tout disposés à être séduits, perspectives commerciales et intérêts géopolitiques aidant. Las : l’affaire Khashoggi a détruit en quelques heures ce que la dévastatrice campagne au Yémen et la timidité des réformes internes n’avaient pu entamer. A l’extérieur, MBS a vu ses soutiens s’évanouir ou, à tout le moins, s’efforcer à une prudence inédite, comme Donald Trump. A l’intérieur, les prochains jours diront si ce faux pas, qu’il lui soit directement imputé ou pas, aura raison de son ascension fulgurante.

Les malheurs des uns faisant le bonheur des autres, cette affaire donne à Erdogan, fragilisé par la crise économique plus encore que par ses choix géostratégiques hasardeux, de reprendre la main et de poser en improbable garant de la liberté de la presse. On mesure à quel point tout reste précaire dans cette région du monde, combien les signaux positifs doivent y être accueillis avec réserve, et combien la stabilité, dont nous avons pourtant besoin pour nos intérêts propres, se trouve loin à l’horizon.

Mélenchon, la gauche et les premières lignes de la République

Gilles CLAVREUL - 19 Oct 2018

En voyant Jean-Luc Mélenchon, éructant « ma personne est sacrée ! », les yeux exorbités devant des fonctionnaires qui restaient tant bien que mal impavides, on n’a pu s’empêcher de repenser aux improbables signes démentiels de Marine Le Pen lors du débat de l’entre-deux tours, signant d’elle-même sinon son arrêt de mort politique, du moins sa reddition dans la lutte pour le pouvoir suprême. Il y eut ce soir-là, on s’en souvient, quelque chose comme un retour dans la maison du Père de la part de Marine Le Pen, ce père effacé à grand’peine par des années de dédiabolisation, et qui s’invitait une dernière fois dans le débat, via la gestuelle erratique de sa fille, comme pour signifier que, non, les Le Pen ne voulaient pas vraiment du pouvoir parce qu’au fond, ils en avaient peur.

Est-ce une névrose semblable qui frappe Jean-Luc Mélenchon ? Ce qui est certain dans son cas est que son incapacité à se dominer jette un sérieux doute, non seulement sur sa stature et ses qualités d’homme d’Etat – mais encore sur son envie intime : le président de la France Insoumise est bien trop intelligent pour ignorer que les images de ses colères – feintes ou réelles, qu’importe – comme celle, désastreuse, qui le voit moquer l’accent méridional d’une journaliste, ne collent en rien à l’idée qu’on se fait d’un Président de la République. Même parmi ceux de ses électeurs qui attendent, précisément, qu’on fasse rendre gorge au « système ». Trop « limite », Mélenchon ? Trop pour être le grand Président de la gauche réunifiée qu’il dit aspirer à être. Et pour autant, trop peu pour devenir un imprévisible leader populiste à la Trump : quand son ADN de notable socialiste se rappelle à son bon souvenir, comme lorsqu’il croise opportunément le Président de la République à Marseille, il retrouve l’urbanité et la bienséance de l’ancien sénateur.

Une affabilité qui lui fait défaut quand de « petits » fonctionnaires qui font leur travail osent lui résister. S’en prend-il à des séides du pouvoir, à des hommes de main tout spécialement délégués par quelque cabinet noir ? Non, il s’en prend, l’homme des « gens », aux premières lignes de la République. Or ce que Jean-Luc Mélenchon ne comprend pas, c’est que ce n’est pas seulement un problème de comportement personnel : c’est un problème politique. Invectiver les représentants de l’Etat, les agresser au besoin, est devenu tristement banal. On s’esclaffe devant une voiture de police brûlée dont deux gardiens de la paix ont à peine eu le temps de s’extraire. On frappe des pompiers, les hommes du secours : 2280 agressions recensées en 2017. Idem dans les hôpitaux ou les écoles. Au-delà des condamnations d’usage, on entend bien peu la gauche sur ces atteintes ; or non seulement elles en disent long sur l’état de notre société et son rapport, à la fois consumériste et suspicieux, envers la chose publique, mais elles touchent celles et ceux qui forment la base électorale même des progressistes. Faut-il s’étonner qu’ils se détournent de plus en plus des partis de gauche, qui ne leur parle plus ?

Au lieu de partir à la reconquête de ses valeurs – le service public en fait partie – et de son électorat, la gauche retombe dans ses vieilles passions, l’émiettement et les guerres de boutique. Affaiblie et divisée comme jamais depuis les années 1970, elle semble résignée à assister en spectatrice aux futures grandes explications, laissant à Emmanuel Macron, à la droite classique peut-être, la tâche d’affronter la vague autoritaire et populiste. Invité au début du mois par la Fondation Jean-Jaurès et L’Aurore, Mark Lilla, professeur à Columbia et auteur de La gauche identitaire – l’Amérique en miettes (Stock), invitait la gauche à reprendre de fond en comble le travail des idées, et à redéfinir sa vision de l’homme et de la société. Autrement dit, à oser se poser, à nouveau, la question anthropologique. Fantaisie d’intellectuels ? Pas du tout : urgence politique.

MACRON EN PLEIN VIRAGE

Gilles CLAVREUL - 4 Oct 2018

Emmanuel Macron a-t-il d’ores et déjà perdu la main ? Il est certes trop tôt pour le dire. Mais encaisser presque coup sur coup la démission des deux ministres les plus importants dans l’ordre protocolaire, après avoir subi pendant de longues semaines la tempête Benalla, sans jamais avoir trouvé la parade, cela fait beaucoup pour un Président dont les partisans sont passés si vite de l’euphorie de mai 2017 aux déconvenues d’aujourd’hui. Or Emmanuel Macron doit s’employer sur plusieurs fronts simultanément : nommer place Beauvau un ministre qui tienne solidement les rênes de son ministère, dans un contexte de risque sécuritaire très élevé, mais aussi repenser un dispositif gouvernemental dont on disait ici, après la démission de Nicolas Hulot, qu’il laissait entrevoir quelques trous dans la raquette. Le Président aurait pu remanier en profondeur à ce moment-là : aujourd’hui, non seulement il le peut, mais il le doit. Il doit aussi redresser une image personnelle brouillée. Corrigeant à l’excès une posture initiale par trop roide, le Président est parfois tombé dans une communication plus triviale que chaleureuse et plus condescendante que sincère. Cela étant, il faudra bien plus qu’une équipe gouvernementale remodelée et une communication professionnalisée pour retrouver la confiance, déjà entamée, des Français. Conscient que ses traits d’image sont pour partie fixés et que le vivier des ministrables n’est pas si riche, le Président conserve un atout, son audace réformatrice et le courage qui lui est reconnu pour aller au bout de ses idées. Aussi lui faut-il garder le rythme en matière de réformes et continuer à corriger le mauvais effet des exonérations fiscales accordées aux « premiers de cordée », comme il l’a fait avec le plan pauvreté et le plan santé, démarches plus abouties et mieux pensées que les annonces cosmétiques sur la politique de la ville. Encore devra-t-il se garder d’en gâcher l’impact par des sorties médiatiques inappropriées. Il lui faudra surtout faire ce qu’il n’a pas su ou voulu faire jusqu’à présent : écouter les élus, renouer avec les corps intermédiaires, prendre à bras le corps la question de l’unité et de la solidarité des territoires, affronter les problématiques identitaires et culturelles – autrement que par petites touches impressionnistes. En somme, il lui faut maintenir le rythme, ce dont on le présume capable ; mais aussi embarquer, faire adhérer, convaincre. Or l’adhésion par le charisme magnétique n’est plus de saison : ce sont des alliés que le Président doit chercher, pas des groupies. Car ce sont des relais solides, parmi les élus, dans la société civile, dans le monde syndical et associatif, chez les intellectuels, notamment, dont il a vraiment besoin. Non seulement pour lui-même, afin de gouverner dans les meilleures conditions et de se mettre en situation de briguer un second mandat. Mais surtout pour répondre à l’interpellation de Gérard Collomb dans son discours de départ : gare à cette France où l’on vit « côte à côte, et bientôt face à face » ! L’élu local chevronné a appuyé là où ça fait mal pour la start-up nation : la méconnaissance des territoires et le manque d’attention à cette société française qui se fragmente. Ce manque de liaison au sol, comme on le dirait d’une voiture dont le châssis peinerait à contenir la puissance, est le véritable talon d’Achille d’Emmanuel Macron. Or il doit impérativement corriger cela. Car le danger sous-jacent de la décomposition politique que nous connaissons depuis plusieurs années, c’est la décomposition du pays lui-même, que le mal-être des classes moyennes et populaires, les tensions identitaires et les inquiétudes face à la mondialisation rendent possible.

Le rap de trop

Laurent BOUVET - 28 Sep 2018

LE RAP DE TROP

Un obscur rappeur a publié, sur Youtube, son dernier clip où il est question de « pendre les blancs » et de « tuer les bébés blancs ». Tout dans cette séquence suinte le racisme, sans aucune ambiguité. L’excuse artistique, systématiquement avancée lorsqu’il s’agit du rap, n’est même pas de mise ici puisque l’auteur de la chanson, Nick Conrad, a immédiatement reconnu qu’il voulait choquer – il n’a pas dit s’il voulait son quart d’heure de célébrité mais on peut imaginer que c’est le cas. On attend évidemment maintenant que la justice fasse son travail et que cet « artiste » soit lourdement condamné.

Ainsi décrite, l’affaire peut sembler banale. Le racisme s’exprime assez librement sur les réseaux sociaux, grâce notamment à l’anonymat qu’ils autorisent, et tel ou tel propos défraie à intervalle régulier la chronique, comme ce fut récemment le cas pour Eric Zemmour. Les faits sont graves mais c’est le débat qui est né autour depuis deux jours qui en dit le plus long sur l’état de notre société.

En effet, une partie des médias qui ont traité l’affaire, au premier rang desquels le journal Le Monde dans un article de la rubrique « Les Décodeurs », se sont employés à nous expliquer que la chanson de Conrad n’était finalement pas si grave puisqu’il s’agit avant tout d’une « provocation artistique » – c’est le joker ultime comme on l’a dit – et surtout que cet rappeur est totalement inconnu, qu’il n’avait donc pas vocation à faire la « une ».

Non, le vrai scandale ici, nous expliquent ces journalistes, c’est que ce clip a été utilisé par la « fachosphère » afin de montrer une fois de plus son obsession du « racisme anti-blanc » – celui-là même qui « n’existe pas ». Sans les fascistes dont « Les Décodeurs » nous donnent la liste (Valeurs Actuelles, Marine Le Pen, William Goldnagel, Eric Ciotti, FdeSouche, TV Libertés, le Rassemblement National et Gérard Collomb…), il n’y aurait pas eu d’affaire. Et ce brave rappeur un peu provocateur aurait pu tranquillement poursuivre la brillante carrière que lui ouvre son oeuvre. Précisons pour les distraits : c’est donc la « fachosphère » qui est responsable de cette affaire, puisque c’est à elle qu’elle profite.

L’examen des arguments de nos candidats au Prix Albert Londres laisse toutefois songeur. Ainsi, celui du bad buzz (la mauvaise publicité) d’un propos qui serait resté sinon confidentiel, ne s’applique-t-il pas avec la même rigueur selon l’auteur et la teneur des propos. Prenons par exemple le cas récent des propos homophobes tenus par le forain Marcel Campion dans un cadre privé (il n’en a pas fait un clip sur Youtube…) : là, et à fort juste titre, ces propos ont été abondamment relayés et médiatisés par les mêmes journalistes qui prônent aujourd’hui pudeur et discrétion pour la prose de Conrad.

Soyons clairs : tous les propos de ce genre (racistes, homophobes, sexistes, antisémites…), quels que soient leur diffusion ou leur émetteur, doivent être repérés, rendus publics et sévèrement sanctionnés. Pour une raison simple : la haine à l’égard de telle ou telle catégorie de la population repérée et isolée en raison d’un critère spécifique de son identité est un tout. Ce genre de propos, comme les discriminations qui y sont liées, méritent une condamnation universelle, sans circonstances atténuantes. Ce n’est qu’à cette condition que l’on peut les faire reculer.

Ce qui nous ramène à nos journalistes toujours prompts à faire le tri entre les racistes, comme s’il y en avait de mauvais et moins mauvais, au nom d’un étonnant renversement des principes humanistes et universalistes qui voudrait que lorsqu’un propos de cette nature s’applique au « blanc », il ne puisse jamais être de la même gravité que lorsqu’il s’applique à un « non blanc », ce que le jargon indigéniste contemporain dénomme désormais un « racisé ». Pourquoi ? Mais parce que les « blancs » ont colonisé les « racisés » et les ont réduit en esclavage, et qu’ils sont donc toujours déjà des bourreaux sans jamais pouvoir être de véritables victimes.

Cette petite musique identitaire, différentialiste et relativiste est aujourd’hui jouée régulièrement dans nombre d’universités et dans des centres de recherches en sciences sociales. Elle est évidemment la bande-son qui accompagne le militantisme indigéniste que l’on trouve dans tout un milieu associatif, subventionné par les collectivités publiques, au nom de l’anti-racisme. Elle a pénétré toute une partie de la gauche politique, associative et syndicale qui s’y raccroche comme au dernier morceau de la Vraie Croix depuis qu’elle a abandonné son projet émancipateur collectif. Mais plus grave encore, elle est désormais la partition quotidienne de toute une partie de la presse, de nombre de journalistes, spécialement les plus jeunes, y compris dans les grands titres nationaux, qui soit par inconscience (et manque d’une formation sérieuse…) soit par choix idéologique en font leur référence.

Cette affaire vient s’ajouter à bien d’autres. On ne peut que formuler le voeu qu’elle décille les yeux de certains responsables de rédactions comme de responsables politiques, à gauche, sur la dérive mortifère dont elle le dernier témoignage en date.

Le Bloc-notes du 21 septembre 2018

Jean GLAVANY - 24 Sep 2018

Nous sommes suffisamment critiques, à l'Aurore, à l'égard du Président de la République, sa politique économique et sociale, sa conception de la République ou certains de ses comportements, pour nous sentir plus libres encore d'approuver ou d'applaudir ce qui nous semble le mériter dans l'action du gouvernement.

C'est le cas aujourd'hui, du plan " Santé" présente cette semaine par Emmanuel Macron et sa Ministre des Affaires Sociales, Agnès Buzyn.

Franchement, réformer enfin ce qu'on appelle la T2A, c'est-à-dire la tarification à l'activité des hôpitaux qui les poussent depuis tant d'années à " faire du chiffre" quitte à sacrifier des missions de service public si essentielles, c'est une bonne mesure. Nous étions nombreux, parlementaires socialistes de la précédente législature, conscients de la dégradation terrible de la situation des hôpitaux, à le demander au Président HOLLANDE et à sa Ministre de la santé. Mais elle n'écoutait personne et lui n'avait pas l'autorité pour le lui imposer. Ce gouvernement le fera.

Nous étions nombreux aussi à insister sur les déserts médicaux croissants en milieu rural et sur les défaillances de la médecine de ville qui induit l'encombrement des urgences et imposait une réforme profonde des liens entre celle-ci et l'hôpital. Tant mieux pour le pays et pour le service public hospitalier si ce gouvernement le fait. Voilà pourquoi et comment les échecs flagrants d'hier doivent rendre la critique plus responsable…

J'aurais pu faire un commentaire comparable sur le plan pauvreté annoncé la semaine dernière et qui a reçu un accueil plutôt favorable de l'ensemble des associations concernées, même si l'on peut en discuter tel ou tel volet. Mais d'une part la comparaison avec la législature précédente n'est pas accablante pour les responsables passés. D’autre part et surtout, deux jours après cette annonce, le Président a tout gâché avec cette interpellation arrogante et déplacée à l'égard d'un jeune chômeur : " il suffit de traverser la rue"...Il y a du Sarkozy derrière ces provocations verbales et ce n'est pas du tout élogieux sous ma plume.  Et ça gâche beaucoup les effets d'annonce, non ?

Bloc-notes du 21 septembre 2018

Jean GLAVANY - 21 Sep 2018

  Nous sommes suffisamment critiques, à l'Aurore, à l'égard du Président de la République, sa politique économique et sociale, sa conception de la République ou certains de ses comportements, pour nous sentir plus libres encore d'approuver ou d'applaudir ce qui nous semble le mériter dans l'action du gouvernement.   C'est le cas aujourd'hui, du plan " Santé" présente cette semaine par Emmanuel Macron et sa Ministre des Affaires Sociales, Agnès Buzyn.   Franchement, réformer enfin ce qu'on appelle la T2A, c'est-à-dire la tarification à l'activité des hôpitaux qui les poussent depuis tant d'années à " faire du chiffre" quitte à sacrifier des missions de service public si essentielles, c'est une bonne mesure. Nous étions nombreux, parlementaires socialistes de la précédente législature, conscients de la dégradation terrible de la situation des hôpitaux, à le demander au Président HOLLANDE et à sa Ministre de la santé. Mais elle n'écoutait personne et lui n'avait pas l'autorité pour le lui imposer. Ce gouvernement le fera.   Nous étions nombreux aussi à insister sur les déserts médicaux croissants en milieu rural et sur les défaillances de la médecine de ville qui induit l'encombrement des urgences et imposait une réforme profonde des liens entre celle-ci et l'hôpital. Tant mieux pour le pays et pour le service public hospitalier si ce gouvernement le fait. Voilà pourquoi et comment les échecs flagrants d'hier doivent rendre la critique plus responsable…   J'aurais pu faire un commentaire comparable sur le plan pauvreté annoncé la semaine dernière et qui a reçu un accueil plutôt favorable de l'ensemble des associations concernées, même si l'on peut en discuter tel ou tel volet. Mais d'une part la comparaison avec la législature précédente n'est pas accablante pour les responsables passés. D’autre part et surtout, deux jours après cette annonce, le Président a tout gâché avec cette interpellation arrogante et déplacée à l'égard d'un jeune chômeur : " il suffit de traverser la rue"...Il y a du Sarkozy derrière ces provocations verbales et ce n'est pas du tout élogieux sous ma plume.  Et ça gâche beaucoup les effets d'annonce, non ?

Bloc-notes du 14 septembre 2018

Gilles Clavreul - 14 Sep 2018

Islam et Islamisme

Le « rapport El Karoui », publié par l’Institut Montaigne démonte minutieusement, sur plus de 600 pages, les rouages de l’islamisme. Rien que les esprits lucides ne découvrent : comme Gilles Kepel, longtemps bien seul, l’a maintes fois décrit, une idéologie protéiforme se déploie partout dans le monde, en Europe occidentale comme en Asie, au Moyen-Orient et sur le continent africain. Elle peut se réclamer du camp de la paix ou prôner la guerre, soumettre les femmes ou s’inventer « féministe », dénoncer la marchandisation des corps et s’inviter chez les marques du sportswear mondialisé, défiler avec l’extrême-droite homophobe ou s’associer aux luttes altermondialistes. Plastique en diable, l’islamisme se recycle à l’infini, jouant une mi-temps dans chaque camp, de la réaction à la guerre sociale, du consensus vivre-ensembliste au rejet violent de toutes les valeurs de la démocratie.

A chaque nouveau rapport, la photographie se fait plus nette, rendant un peu plus décalés et hors-sol les discours de déni. Il apparaît de plus en plus clairement qu’on ne peut traiter indépendamment la question de l’islamisme et celle de l’islam : sans lutte efficace contre l’islamisme, l’islam, et donc la grande majorité de musulmans qui adhèrent aux valeurs de la République, seront dans une position instable et inconfortable. Et maintenant, quelle stratégie de lutte ? Là-dessus, le débat ne fait que commencer. Trois axes de propositions se distinguent :

1) « Structurer l’islam » et confier la gestion du culte à des musulmans modérés – c’est en gros le sens des propositions qui ont déjà été formulées par Hakim El Karoui et dont il se dit qu’elle pourrait inspirer la stratégie de l’Etat. Problème : qui sont les « musulmans modérés » et qui est légitime pour les reconnaître ? On ne distingue pas vraiment ce que cette démarche apporte d’inédit par rapport aux tentatives qui, depuis trente ans, ont tenté une régulation assurée en dernier ressort par l’Etat, avec en arrière-plan un modèle non assumé : celui du Consistoire. Une construction en miroir qui n’est probablement ni très adaptée aux réalités protéiformes de l’islam, ni très saine dans son principe même.

2) Engager un combat culturel, valeurs occidentales contre valeurs islamistes, puisque celles-ci sont fondamentalement incompatibles avec le socle républicain mais aussi – et en fait surtout – avec les « racines chrétiennes », ou judéo-chrétiennes selon les versions, de la France et de l’Europe. Telle est la réaction identitaire que proposent nombre de partis de droite et d’extrême-droite à travers l’Europe

3) Revenir à l’esprit de la République libérale qui laisse se déployer librement les cultes et ne s’en mêle pas, posture probablement beaucoup plus conforme à ce que souhaite la majorité des Français, musulmans et non-musulmans, tout en veillant à protéger les individus contre ce que Clemenceau avait appelé, dans un discours au Sénat, « la liberté de la servitude », c’est-à-dire toutes les formes de pression normative allant du prosélytisme actif jusqu’au développement d’activités-prétextes, visant en réalité au formatage idéologique et religieux. Dans cette perspective, il reste de nombreux progrès à accomplir et une remise à niveau des politiques publiques pour mieux protéger les plus vulnérables. Un contrôle beaucoup plus strict des écoles hors contrat et autres activités péri-éducatives, au nom de l’intérêt de l’enfant, serait un bon début.


Orban VS. Macron

Le déclenchement de la procédure « de l’article 7 » contre la Hongrie, pour « atteinte à l’Etat de droit », marque un premier coup d’arrêt contre l’offensive nationaliste de Viktor Orban. Cependant, outre qu’il intervient tardivement, le vote du Parlement européen est lourd d’ambiguïtés et d’hypothèques : à quelles sanctions pourraient-elles aboutir, si tant est que ce soit politiquement opportun de permettre à Orban de se victimiser ? Même chose pour le match annoncé entre Orban et Macron. Que le premier nommé y ait intérêt va de soi. En est-il de même pour Macron ? En est-il de même de l’Europe et des Européens ? Si la prochaine campagne se résume à une opposition caricaturale entre nationalisme xénophobe et laisser-faire libéral, la seule issue certaine est que la majorité des Européens ne s’y retrouvera pas, et boudera les urnes. Faisons à Emmanuel Macron le crédit de comprendre que légitimer Orban (et Salvini) en les désignant comme adversaires numéro est une stratégie à double tranchant : autant on est sûr de les faire monter, autant on ne peut être assuré de faire le plein des voix démocratiques. Mais Macron n’est pas le seul à avoir une responsabilité dans cette affaire : si la gauche pro-européenne continue de ne rien proposer que la continuation de l’existant, les électeurs, eux, continueront à la sanctionner. Quant à la droite, divisée sur le vote contre la Hongrie, elle doit aussi clarifier sa position, assumer à la fois le « discours d’autorité » que son électorat attend sur la sécurité et l’immigration, tout en coupant court aux tentations populistes et autres menaces de « Frexit ».

En résumé, pour lutter efficacement contre Orban, Macron n’a pas intérêt à rechercher l’hégémonie chez les démocrates. Encore faut-il que ceux-ci la lui contestent intelligemment…


Audin, un premier pas

La reconnaissance par le Président de la République de la responsabilité de l’Etat dans la mort de Maurice Audin est un geste fort. Ce n’est pas le triomphe d’un camp, c’est la victoire, bien tardive, de la simple vérité. Elle ouvre la voie à un examen plus systématique de la pratique de la torture par les autorités françaises, et plus largement sur l’ensemble de la décolonisation de l’Algérie et ses épisodes dramatiques, Sétif, Constantine, l’abandon des Harkis, les conditions d’accueil des Rapatriés…La mémoire de la guerre d’Algérie est très inégalement présente dans les foyers français d’aujourd’hui ; mais dans certains territoires, elle pèse encore lourdement dans les rancœurs héritées. Il est grand temps d’alléger ce fardeau.

Bloc-notes du 07 Septembre 2018

Gilles Clavreul - 7 Sep 2018

La maison brûle

A l’occasion de la démission de Nicolas Hulot, les commentateurs ont rappelé cette phrase de Jacques Chirac à propos du réchauffement climatique : « La maison brûle, et nous regardons ailleurs ». On peut en dire autant de la maison Europe. Laissons provisoirement de côté l’Europe-institution, prise quant à elle dans les glaces bureaucratiques, et parlons de l’Europe tout court, celle qui, après avoir été le théâtre des guerres meurtrières du XXème siècle, après le déchirement de la Guerre Froide, a fait de la démocratie son destin commun.

L’Europe sera-t-elle encore longtemps ce havre démocratique qu’il a été si difficile de construire ? On aimerait trouver de quoi se rassurer mais, comme dans la chanson, les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent. Car, à moins qu’on ne souscrive à l’idée que les démocratie et liberté ne vont plus nécessairement de pair, pour faire écho à la problématique posée par le politologue germano-américain Yascha Mounk, la poussée historique des partis nationalistes est le fait politique majeur en Europe aujourd’hui. Ce week-end, les élections législatives en Suède devraient placer le parti « Démocrates de Suède » en deuxième position, non loin des sociaux-démocrates, rendant incertaine la viabilité de la future majorité. En Allemagne, après la démonstration populaire de Chemnitz, l’AfD est crédité de scores supérieurs à 20% dans les Länder de l’est et devancerait le SPD en cas de législatives anticipées. En Italie, l’improbable majorité 5 Stelle – Lega bénéficie d’une popularité que nombre de formations au pouvoir ailleurs en Europe peuvent lui envier.

Depuis bien longtemps, extrêmes-droites et droites extrêmes ont investi des problématiques – la sécurité, l’immigration, la fragilisation des classes populaires – que les partis traditionnels renâclaient à traiter. En France, la droite classique s’est beaucoup abîmée lorsque, par effet de rattrapage, elle a paru surenchérir sur le Front National – et on voit que cette parenthèse, dont Patrick Buisson aura été le théoricien, n’est toujours pas refermée. La gauche de gouvernement, à l’inverse, a fait sur l’immigration dans les années 2010 ce qu’elle a fait en matière de sécurité sous Jospin et en matière d’économie sous Mitterrand : prendre un virage pragmatique et mener une politique réaliste, mais sans l’assumer. Résultat : elle n’en a pas récolté les bénéfices politiques, tout en indisposant une partie de son électorat. Les lignes semblent bouger à nouveau, cette fois ci à la gauche de la gauche, avec la création d’Aufstehen en Allemagne, ou avec les débats, assez vifs, sur la ligne de La France Insoumise sur le rapport à la nation.

Il est heureux qu’à droite, au centre et à gauche, les questions identitaires, celles qui brûlent les doigts et révèlent les nouvelles fractures qui traversent les sociétés démocratiques, soient enfin débattues. Mais n’est-il pas trop tard ? Les mâchoires de la tenaille identitaire ne se referment-elles pas déjà ?

Le jour sans fin (Groundhog day)

Dans cette comédie romantique des années 1990, Bill Murray est enfermé dans une boucle temporelle : chaque matin, il se réveille le 2 février, ruinant tous ses efforts de la journée pour réaliser son vœu le plus ardent, séduire la belle Andie Mc Dowell. La vie politique française semble connaître une fatalité semblable, si l’on compare les seize premiers mois du quinquennat Macron avec ceux de ses deux derniers prédécesseurs. Elu dans un climat déliquescent, Emmanuel Macron a fait une belle promesse aux Français : rompre avec le passé, redonner du sens à la politique, redresser la tête. Chacun dans son style propre, Sarkozy et Hollande n’avaient pas agi autrement.

Chacun aura mené une campagne brillante, connaissant, après le triomphe, l’euphorie des éditoriaux élogieux, le baume des compliments intéressés et des visites de prestige à l’étranger. Et chacun n’aura pas tenu compte des signaux faibles qui annoncent que la lune de miel est sur le point de finir. Le bling-bling pour Sarkozy ; les soubresauts de la vie privée et un été débonnaire pour Hollande ; Benalla et Hulot pour Macron : tels sont les traits d’image et de personnalité que l’on a retenu, mais le principal n’est pas là car les Français, contrairement aux chroniqueurs, ne s’arrêtent pas à la surface des choses. Ce qui s’est joué, en profondeur, c’est le décalage entre une promesse, que Sarkozy a nommé « rupture », Hollande « changement » et Macron « transformation », et des réalisations bien timides et bien ternes, au regard des annonces de campagne.

Pour Emmanuel Macron, le problème est plus aigu que pour ses prédécesseurs : contrairement à eux, il n’a pas de socle politique « historique ». Ce qui a été sa grande force jusqu’à présent – sa singularité, son courage personnel et son absence de comptes à rendre à des aînés ou des alliés encombrants – devient une faiblesse, d’autant plus que l’adversité lui vient de deux côtés. Si Macron conserve l’ambition de changer la France, il n’a plus tellement le choix : il faut qu’il commence par changer lui-même, qu’il abandonne le jeu solitaire qui lui a permis de gagner mais qui le handicape aujourd’hui ; qu’il accepte la discussion avec les corps intermédiaires ; et qu’il envisage des alliances, tant avec des courants politiques qu’avec les forces de la société civile.

Cette mue ne serait pas une trahison : pour réformer, il faut accepter de se réformer, et revoir son schéma de jeu si les circonstances l’exigent. Mitterrand, De Gaulle, l’ont fait ; Macron peut sans doute le faire. Il lui reste encore un peu de temps pour cela.

121

Il y a cinquante-sept ans presque jour pour jour paraissait le Manifeste des 121. C’est l’un des tournants de cette guerre qu’on ne nommait pas encore, la guerre d’Algérie. La liste des signataires est vertigineuse : Sartre, Beauvoir, Boulez, Duras, des résistants comme Vercors, des déportés comme Antelme, Lanzmann, Henri Lefebvre, Théodore Monod, Revel, Sarraute, Signoret et Truffaut…C’est aussi l’une des références totémiques de la gauche intellectuelle, une mobilisation courageuse, fédératrice, et surtout, efficace, servant de modèle aux luttes futures. Quelle cause, de nos jours, susciterait une prise de position aussi nette, mêlant pour une rare fois la légitime indignation morale à la clairvoyance politique ?

Tournons la question autrement : qu’est-il arrivé à cette gauche d’intellectuels et d’artistes, différents et souvent opposés, qui pouvaient se réunir pour une même cause ? C’est la première question que soulève cet anniversaire, que personne ou presque, soulignons-le, ne songe à célébrer. La deuxième question porte sur les rapports entre le France et l’Algérie. « L’impensé algérien », ce « passé qui ne passe pas », est l’un des lieux communs dont les docteurs en lien social sont prodigues. Et comme tous les lieux communs, il comporte sa part de vérité. Le silence qui continue de peser sur quelques dates du calendrier en atteste : 17 octobre , 8 mai, 20-25 août…Autant d’épisodes sur lesquels la Nation ne s’attarde pas.

Cette gêne persistante est une aubaine pour les entrepreneurs identitaires d’aujourd’hui, tout comme l’inconfort à parler d’immigration, d’identité ou de sécurité laisse les coudées franches à l’extrême-droite. Le courage politique commande justement d’affronter les vents contraires. Le malaise identitaire des jeunes Français issus de l’immigration, l’insécurité culturelle de ce que l’INED appelle pudiquement « la population majoritaire » sont de ces questions explosives dont le traitement ne peut plus être différé. Le courage politique et moral des 121, s’il faisait irruption aujourd’hui, ne réglerait pas tout ; mais il ouvrirait la voie.

Bloc-notes du 31 août 2018

Par Laurent Bouvet - 31 Août 2018

Endiguer la progression de la peste brune

Manifestations violentes de l’extrême-droite en Allemagne, score historique en vue pour l’extrême-droite suédoise aux élections législatives du 9 septembre prochain, progression régulière de la cote de popularité du ministre de l’intérieur italien Matteo Salvini et de son parti… Les nouvelles d’où qu’elles nous viennent en Europe annoncent toutes la même chose : la progression de l’extrême-droite. Une extrême-droite néo-populiste – développant la thèse d’une démocratie illibérale –, moderne, gestionnaire, assumant le pouvoir et désireuse de construire une Europe à sa main plutôt que d’un simple revival nationaliste nostalgique. Une extrême-droite plus déterminée et donc plus dangereuse que jamais politiquement.
Face à cette lame de fond qui menace d’emporter toute l’Europe, la déploration navrée ne suffit pas. Pas plus que les cris d’orfraie sur l’air du retour aux « heures les plus sombres ». Il est plus que temps de bien identifier les causes de cette poussée politique tellurique si l’on veut être capable d’en juguler les effets. Plus que temps de sortir du confort des explications que l’on avance, en vain, depuis des années : avec quelques points de croissance en plus et de chômage en moins, on aura résolu le problème. Comme si ce néo-populisme n’était finalement qu’une conséquence, mécanique, de la crise financière de 2008 et des ajustements brutaux qui l’ont suivie.
Non, les causes de ce à quoi nous assistons aujourd’hui ne sont pas, principalement, économiques et sociales, même si ce sont les classes populaires européennes les plus touchées par la crise économique qui sont les plus enclines à voter pour les partis d’extrême-droite. Elles qui ont subi, depuis des années, des décennies…, l’onde de choc de la mondialisation conjuguée à celle de la fin de la société industrielle. Les causes premières de l’épidémie de peste brune sont identitaires. Et même si ce mot ne plait aux chastes oreilles habituées au ronron du politiquement correct, il faut néanmoins le dire et le répéter. Identitaires, au sens où ces causes s’articulent autour d’un triptyque (les « 3 i ») : immigration, intégration, identité commune, de ce que l’on appelé, avec d’autres, « l’insécurité culturelle ».
Pour le dire d’un mot : si l’Europe et les Européens veulent répondre efficacement à ce défi politique sans s’enfermer derrière d’illusoires murs en guise de frontières, il va falloir que leurs élites se défassent de leur vision politique trop souvent réduite à un économicisme moralisateur d’un côté, celui d’une gauche qui a abandonné à leur sort ces catégories populaires en les couvrant d’injures (racistes, islamophobes, beaufs…) et cynique de l’autre, celui d’une droite et d’un haut patronat qui veulent ouvrir grand les frontières pour faire encore baisser les coûts de production. Et tout cela sans jamais se demander un instant si le fragile équilibre du compromis social qui a permis une prospérité historique à l’ensemble de la population, et dont on trouve différentes variantes en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, n’est pas lié à un contrat politique fondant une identité commune, appuyée sur des droits, des principes et des valeurs que remettrait directement en cause l’ouverture inconsidérée des frontières.
À gauche tout particulièrement, au sein de la gauche démocratique et progressiste, responsable en tout cas, il est plus que temps de remettre en cause totems et tabous, et de se défaire du prêt-à-penser qui a tué la social-démocratie européenne ces dernières années. On perçoit d’ailleurs quelques mouvements notables en ce sens, chez les sociaux-démocrates danois ou plus récemment dans la gauche de la gauche allemande. Ce sont assurément des évolutions à suivre. Les récentes déclarations d’un des représentants de l’aile gauche du Parti socialiste, Emmanuel Maurel, vont dans le bon sens de ce point de vue.
Le problème de la gauche en la matière est simple à énoncer d’une certaine manière : elle ne pourra pas combattre efficacement le discours identitaire de l’extrême-droite tant qu’elle tiendra ou soutiendra elle-même un autre discours identitaire. Ainsi, accorder, par action ou par omission, toujours plus de place et d’attention à des revendications identitaires d’un côté en dénonçant d’autres revendications identitaires de l’autre, ne peut être compris par nos concitoyens, outre le fait que c’est intellectuellement totalement incohérent. Comment en effet expliquer qu’il y aurait une bonne dérive identitaire, celle que soutient la gauche, parce qu’elle serait le fait de telle ou telle population, inspirée par l’indigénisme, le décolonialisme, l’islam politique… alors qu’il y en a une mauvaise, celle de l’extrême-droite qui est mécaniquement assimilée à la population blanche, occidentale, chrétienne et même juive aujourd’hui ? Une telle attitude ne fait que valider la thèse du « choc des civilisations » alors qu’on la condamne par ailleurs ! La logique identitaire quand elle est combattue, et elle doit l’être, ne peut l’être que totalement, sans exception.
C’est à ce combat que la gauche démocratique et progressiste, et au-delà tous les républicains, doit s’employer aujourd’hui. C’est le meilleur moyen de faire reculer toutes les forces qui veulent mettre à bas les principes et valeurs qui fondent l’Europe et qui font sa précieuse originalité dans le monde contemporain.

Le président de la République et le défi de l’identité commune

Cette sombre conjoncture européenne donne une responsabilité toute particulière à Emmanuel Macron, dès lors qu’il se place en rempart de l’alliance néo-populiste qui est en train de se constituer sur le continent, comme on l’a bien vu cette semaine à Milan, lors de la rencontre entre Matteo Salvini et Viktor Orban.
Las, à travers les propos qu’il a tenus au Danemark au sujet de l’identité commune, européenne notamment, et de la manière dont les peuples nationaux pouvaient se reconnaître ou se distinguer par rapport à celle-ci, on n’a pas réussi à comprendre quelle était la voie que souhaitait privilégier le président de la République. Or en la matière, la clarté de l’exposition vaut autant que celle des principes.
Soit, en effet, cette question de l’identité commune est un non sujet voire une passion triste, comme on a pu entendre le président le dire, soit c’est une question majeure qui travaille en profondeur des sociétés européennes soumises à des bouleversements en la matière. Pour le dire d’un mot, c’est l’un ou l’autre, mais il n’y a pas de « en même temps » possible en la matière. On ne peut pas dire à la fois que les identités nationales n’existent pas et qu’elles sont diluées dans une « identité européenne », et leur prêter des qualités propres, positives ou négatives, selon les besoins de la démonstration du moment.
On peut tout à fait défendre que les cultures et les tempéraments nationaux n’existent pas en tant que tels, qu’il s’agit de constructions fluctuantes et toujours trop complexes pour être saisies de manière univoque. Il y a de bons arguments en faveur de cette thèse. On peut tout autant trouver dans l’histoire, l’anthropologie ou les sciences sociales en général de très bons arguments en faveur de la différenciation culturelle entre les peuples, et de là leurs préférences pour tel type d’institutions par exemple. Mais le rôle d’un responsable politique, surtout quand il est chef de l’Etat, n’est pas de produire des analyses de sciences humaines et sociales, il est a minima de mettre en récit l’identité collective sinon commune de son peuple, et dans le meilleur des cas d’indiquer une direction, de convaincre du bien-fondé d’un projet pour le pays. L’exercice du pouvoir, surtout quand il est dit « suprême », ne peut se réduire à une dissertation.
L’heure est bien trop grave pour que l’on puisse se contenter, politiquement, d’un tel flou. Les Français comme les Européens ont avant tout besoin de savoir où ils vont et pour cela de savoir qui ils sont, c’est-à-dire ce qu’ils souhaitent mettre, en commun, dans leur identité collective. Car celle-ci est, à l’âge démocratique, une question de choix politique.

Bloc-notes – 24/08

Gilles Clavreul - 24 Août 2018

Rentrée
Après un bref répit estival, la rentrée s’annonce compliquée pour le Président Macron et son Gouvernement. Sur le plan politique, même si l’affaire Benalla ne devrait pas connaître de nouveaux développements, elle aura marqué le premier moment de fragilité de l’exécutif – et singulièrement, du Président lui-même – et requinqué provisoirement des oppositions, coalisées pour l’occasion alors qu’elles étaient en panne d’angle d’attaque depuis le début du quinquennat, et qui ont trouvé là un opportun substitut à leur absence de propositions alternatives. Il n’empêche que le Président en sort fragilisé sur des terrains où il s’était plutôt montré à son avantage, le sens du régalien et la gestion de la communication.
Sauf événement particulier, la rentrée politique est dominée par les dossiers économiques et sociaux Or les nouvelles ne sont pas très bonnes : la croissance française, à 0,2% au deuxième trimestre, affiche la plus mauvaise performance de la zone euro, qui elle-même subit un ralentissement global (+0,4%), au moment où l’économie américaine caracole (+1%). Voilà qui complique les arbitrages budgétaires, préparés jusqu’alors sur la base d’une croissance annuelle de 1,8%, qui parait d’ores et déjà hors d’atteinte.
Que faire ? Laisser filer un peu le déficit ou tenir l’objectif volontariste d’un déficit contenu à 2,3% ? Sur le plan budgétaire, tout est possible, mais politiquement, le Président Macron n’a pas vraiment le choix : s’il assouplit un peu son approche budgétaire pour ne pas tailler trop brutalement dans les dépenses, il régalera l’opposition de droite, trop contente de le peindre en héritier des louvoiements supposés du quinquennat précédent, sans pour autant émousser les flèches de La France Insoumise qui surfe sur le thème du « Président des riches ».
Pour rendre ses arbitrages, le Président ne peut se retourner vers un corps électoral constitué : sa force durant la campagne présidentielle a précisément été de fédérer autour de lui différentes catégories, qui ont adhéré à sa proposition politique sans pour autant avoir les mêmes intérêts ni partager les mêmes valeurs. Ayant moins d’assise aujourd’hui, il a cependant plus de liberté, car il n’a pas à proprement parler de clientèle à satisfaire :  mieux vaut donc pour lui garder le cap réformateur, affronter la gauche sur le terrain du réalisme, et renvoyer la droite aux réformes qu’elles n’a jamais osé entreprendre lorsqu’elle était au pouvoir : ce serait une attitude cohérente, dût-il en payer le prix dans ses relations, déjà compliquées, avec les partenaires sociaux, avec les élus locaux, et au sein de la fonction publique, où le feu couve dans de nombreux secteurs.

Ponts
Les catastrophes naturelles nous ramènent à notre vulnérabilité face à la nature et aux mauvais coups du destin. Les catastrophes technologiques nous rappellent quant à elles à notre faiblesse face à l’œuvre des hommes. Les enquêtes diront, rapidement on l’espère, les causes de la tragédie de Gênes et établiront les responsabilités.
Au drame humain et au traumatisme collectif s’ajoutent des conséquences économiques durables qui montrent que la croissance, même à l’heure de la mondialisation et du numérique, reste tributaire des infrastructures physiques, et que ces infrastructures demeurent à leur tour tributaires d’une puissance publique capable de les réaliser et d’en assurer la maintenance et la sécurité. La nouvelle économie n’appelle pas moins d’intervention publique, mais davantage, fût-ce sur des bases nouvelles.
Le nouvel exécutif italien, par la voie du ministre de l’intérieur Matteo Salvini, a immédiatement cherché à exploiter le drame, comme s’il attendait que le peuple lui sache gré d’exprimer sa colère, mais non de prendre les mesures utiles et nécessaires pour secourir, reconstruire et prévenir d’autres catastrophes ailleurs dans le pays. Cela dit, la démagogie a son efficace et Salvini, comme ses jumeaux européens de la nouvelle scène tribunitienne, a encore de beaux jours devant lui. Aux démocrates d’arriver à les contrer.

Tricolores
Il n’est plus guère d’événement collectif qui échappe à une lecture identitaire, faisant la part belle à l’origine, à la religion, voire à la « race », notion qu’on croyait à jamais démonétisée. Ainsi ce que l’on dit et ce que l’on fait est constamment commenté, disséqué, réinterprété d’après ce que l’on est – ou plus exactement ce que l’on est censé être, comme si un être humain pouvait, devait être réduit à sa naissance, à sa couleur de peau, sa nationalité ou encore sa foi. Ainsi, puisque bon sang ne saurait mentir, mauvais sang ment toujours quoi qu’il dise ou fasse.
Ainsi, pour certains, l’équipe de France de football ne pouvait gagner le Mondial de Russie parce qu’elle n’était plus française ; elle courait vers une humiliation certaine, disaient les autres, puisque, cédant aux passions islamophobes, elle se privait de Benzema. Les identitaires espéraient comme toujours, la joie mauvaise de la défaite.
Or, les uns et les autres durent avaler le triomphe imprévu d’une bande de jeunes surdoués qui suivaient comme un seul homme le tonitruant « Vive la République ! » d’Antoine Griezmann.  Rien de moins politicien, rien de plus politique que cette exclamation innocente et sincère : aimer ce qui nous pousse à agir ensemble. On savoure ? Oui, mais pensons à la suite. Comme dit Kylian Mbappé au pied prompt :  « On n’est pas là pour glander ».