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Le bloc-notes

Denis MAILLARD - 7 Déc 2019

  Un an après les Gilets jaunes, ce sont les agents publics et les personnels à statut qui se mobilisent et descendent dans la rue. L’erreur du gouvernement, explique Denis Maillard, n’est pas tant d’avoir voulu une « réforme cathédrale » que de passer une fois encore à côté des transformations profondes de la société française. En l’occurrence, c’est le rapport au temps, l’exigence de profiter ici et maintenant des avantages de la société de marché, qui est au cœur de cette nouvelle mobilisation. Le contrat social de l’après-guerre a vécu…



Le 5 décembre, la mobilisation des opposants à la réforme des retraites – dont le Premier ministre dévoilera le projet le 11 décembre, au lendemain d’une nouvelle journée d’action – a été importante.  Avec près de 800 000 manifestants en France, les syndicats ont réussi leur pari sans toutefois situer leur performance au niveau des journées de 2010 où plus d’un million de personnes avait battu le pavé à plusieurs reprises. Mais il est vrai que dix ans après ce record, la CFDT, cette fois-ci, n’avait pas appelé à descendre dans la rue.  Ce point est important car, entre temps, la Centrale de Belleville est devenue – il y a un an tout juste – la première organisation syndicale en France, majoritaire dans le secteur privé. Ce qui signifie que son absence se remarque mais aussi que ce sont surtout les bataillons syndicaux du public (enseignants, hospitaliers) et des entreprises à statut (SNCF, RATP, EDF etc.) qui ont donné de la voix jeudi dernier.

  Quoi qu’en disent les leaders syndicaux qui insistent – on les comprend – sur la mobilisation de certains salariés du privé ou sur un soi-disant quitus donné aux agents publics pour faire grève à leur place, force est de constater que le clivage public-privé est plus net que jamais : l’un débraye quand l’autre continue de jouer le jeu du travail ou plus précisément du télétravail les jours de grève. A s’en tenir à cette distinction classique, on risque cependant de passer à côté de la signification réelle de la colère des agents publics et des professions à statuts. Car dans les rues de France, jeudi après-midi, il y avait bien plus qu’une simple défense des fameux « régimes spéciaux ». On ne peut donc pas opposer comme les font certains éditorialistes de droite ou comme voudraient le proposer des membres du gouvernement, les privilégiés du public aux soutiers du privé. L’affaire est plus complexe et ne fonctionne pas sur ce mode binaire.

  A la suite de Marcel Gauchet, on proposera de qualifier de « société de marché » le monde dans lequel nous évoluons désormais : une société où les passions, les intérêts et les droits doivent pouvoir s’exprimer et s’équilibrer « comme sur un marché » ; une société qui se soucie « peu des considérations d’efficacité économique » mais où l’idée de marché « fonctionne comme un modèle général des rapports sociaux » : concurrence sociale, compétition scolaire, différenciation individuelle, atomisation identitaire, à tous les niveaux quasiment, le marché est devenu le modèle des relations sociales. C’est ce monde qui nous a été révélé à travers la colère des Gilets jaunes et c’est dans ce monde, également, que prend place la réforme des retraites proposée par le gouvernement. Evidemment, la société de marché n’ignore ni la solidarité ni l’égalité. En revanche, elle les recombine pour les rendre compatibles avec l’idée qu’elle se fait de la justice sociale : si chacun applaudit à l’universalité du futur régime de retraite, chacun a aussi des raisons légitimes de ne pas le priser pour lui. Ainsi, la solidarité s’exerce avant tout dans une proximité – d’où le succès des cagnottes solidaires – tant que celle-ci ne s’apparente pas à un privilège vécu comme une rupture d’égalité. C’est pourquoi les cheminots, les profs et les agents de la RATP peuvent bien manifester pour le maintien de leurs systèmes de retraites : personne n’y trouve rien à redire puisqu’ils défendent un intérêt aussi valable que celui d’autres professions. Là où le bât blesse, c’est lorsque leurs conditions de travail, de rémunération ou d’organisation s’apparentent à un avantage dont d’autres citoyens ne pourraient pas jouir et seraient exclus (logement, transport, énergie etc.). D’où la subtilité byzantine des débats sur la retraite des fonctionnaires dont on ne sait plus s’ils sont à plaindre ou à jalouser.

    « Evoquer la retraite, c’est faire signe au travail et s’inquiéter d’aujourd’hui »  

Cette situation des agents publics et parapublics est sans doute l’aspect le plus important à prendre en compte si l’on veut comprendre le blocage dans lequel se retrouvent aujourd’hui Edouard Philippe, Emmanuel Macron et, avec eux, l’ensemble du pays. On doit envisager le rapport de force qui s’est engagé cette semaine non pas comme une revanche syndicale sur un mouvement des Gilets jaunes qui aurait ringardisé les corps intermédiaires. Non, c’est tout bonnement le troisième acte du séisme politique qui a secoué la France en 2017 : premier temps, l’élection de l’actuel Président contre le vieux monde des partis installés et du clivage vieilli entre la gauche et la droite ; deuxième temps, la révolte des ronds-points qui a mis en lumière l’évolution des rapports sociaux et l’importance du travail dans la capacité des citoyens à vivre dignement : non pas renverser la table pour changer de système, mais jouer le jeu du labeur afin de pouvoir s’asseoir à cette même table et profiter des charmes consuméristes de la société de marché. Le troisième temps se joue aujourd’hui. Il concerne la nature même du contrat social à travers cette focalisation sur la retraite des agents publics. Car comment fonctionne leur système de retraite si ce n’est comme la promesse différée d’un paradis à gagner par une vie d’un labeur mal payé ? A cet égard, notre système social est empreint d’un catholicisme inconscient qui, dans la société en archipel si bien décrite par Jérôme Fourquet, ne fait plus recette. En effet, à la différence de cette nouvelle société de marché qui promet une satisfaction immédiate par le jeu du travail, le système bâti après la libération – appelons-le social-démocrate – ne promet que des jouissances remises à plus tard. Le cas des profs est exemplaire : mal payés, ils ont cependant la satisfaction d’un statut reconnu, la garantie de la liberté pédagogique, l’assurance d’un emploi à vie et la certitude que leur pouvoir d’achat en fin de carrière ne sera pas totalement rogné par leur retraite. Mais qui vit encore avec de tels espoirs ?

  Contrairement à ce que l’on imagine, les débats sur la retraite ne portent ni sur l’âge ni sur l’arrêt de la carrière, ils ne parlent ni d’avenir ni de loisir. Au contraire, évoquer la retraite, c’est faire signe au travail et s’inquiéter d’aujourd’hui.

  « L’erreur du gouvernement n’est pas d’avoir mélangé réforme systémique et ajustements paramétriques (…) mais de ne pas comprendre la société qu’il aspire à gouverner »  

Les enseignants toujours : socialement déconsidérés, parfois physiquement menacés, ils vivent avec leur maigre traitement coincés dans un statut que nombre d’entre eux voudraient fuir ; comme tous les fonctionnaires, ils n’échappent pas au monde qui les entoure : malgré l’engagement des ces « premières lignes de la République », tous s’inquiètent plus de leurs conditions de travail et de vie aujourd’hui que de leur retraite de demain. C’est le cas aussi des grèves menées actuellement dans les services urgences par des jeunes professionnels paramédicaux : comment bien faire son travail maintenant ?  

L’erreur du gouvernement n’est donc pas tellement d’avoir mélangé réforme systémique et ajustements paramétriques ou de ne pas donner confiance dans la gouvernance d’un système à points dont la valeur pourrait dépendre de majorités politiques. La faute du gouvernement est de ne pas comprendre la société qu’il aspire à gouverner et de ne lui indiquer aucun cap. Sur ce point, de décembre 2018 à décembre 2019, sa persévérance dans l’erreur est diabolique. Comme si le grand débat national ne lui avait rien appris sur les passions et les ressorts de l’âme française.  Si les Gilets jaunes aspiraient à vivre dignement de leur travail, les manifestants d’aujourd’hui souhaitent vivre d’un travail digne. Non pas en prévision d’une future retraite mais parce que la vie se joue ici et maintenant, sans délai. Parce qu’il faut pouvoir se loger, se déplacer, consommer etc. Et qu’il n’y a que le travail pour cela mais pas n’importe quel travail. Si la crise est particulièrement aigue dans le secteur public, c’est que la panne de sens atteint l’Etat de plein fouet : il n’a aucun projet pour ses serviteurs s ce n’est que de leur proposer d’être « comme tout le monde » une fois la retraite arrivée. Pourquoi pas ? Mais cela ne se décrète pas sans tenir compte des conditions réelles de leur travail  et du projet global ou du rôle que l’on souhaite les voir tenir. Sans doute le gouvernement trouvera-t-il les voies d’un compromis avec les organisations syndicales. Pour autant, la crise sera-t-elle tout à fait éteinte ? Rien n’est moins sûr.

  DENIS MAILLARD, philosophe de formation, est spécialiste des relations sociales. Fondateur du cabinet de conseil Temps commun, il est l'auteur de Quand la religion s'invite en entreprise (Fayard) et Une colère française (Ed. de l'Observatoire/L'Aurore)

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