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Le bloc-notes

Gilles CLAVREUL - 25 Oct 2019

  Quelle mouche l’a donc piqué ? En déplacement à La Réunion – un déplacement tourné vers les sujets économiques et sociaux – Emmanuel Macron est longuement revenu, une fois encore, sur l’énième polémique sur le voile, déclenchée par la lamentable interpellation d’un élu d’extrême-droite à l’encontre d’une femme voilée assistant à une session du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté.

Une majorité de plus en plus agitée

Retour en arrière : le discours très ferme prononcé après l’attentat de la préfecture de police, appelant à lutter sans faiblesse contre « l’hydre islamiste », manifestait une netteté nouvelle, tardive mais bienvenue, pour dénoncer non pas seulement le terrorisme qui tue, mais aussi l’islamisme qui enflamme les consciences et conditionne les esprits. Puis survient la « polémique Odoul », et les choses se compliquent d’un coup : non pas sur la dénonciation du comportement de l’édile, là-dessus le consensus est presque général ; mais sur le statut des mères accompagnatrices et, plus largement, sur le regard porté sur le voile par les acteurs politiques. Mais voilà que s’opposent, de nouveau, au sein de la majorité, la ligne libérale et accommodante défendue notamment par le député Aurélien Taché, et une ligne républicaine et ferme incarnée par Jean-Michel Blanquer qui, tout en rappelant le droit existant – les mères accompagnatrices sont de simples usagers du service public, elles peuvent user de leur liberté d’expression du moment qu’elles ne font pas de prosélytisme - affirme que le voile n’est « pas souhaitable » dans notre société. A partir de là, et comme nous l’avons dit depuis longtemps, apparaissent deux macronismes irréconciliables ; au point que le Premier ministre tente, sans grand succès, de calmer le jeu, en réaffirmant la volonté du gouvernement de lutter avec la dernière énergie contre « le communautarisme », tout en excluant que la majorité rejoigne la proposition de loi des Républicains interdisant les signes religieux des mères accompagnatrices. Las, cela ne suffit pas, et la polémique s’envenime au point que le ministre de l’Education demande des sanctions disciplinaires contre Aurélien Taché.

Comme sur tous les sujets ou presque, voilà donc le Président rapidement, trop rapidement, en première ligne. Lequel tente de désamorcer le conflit en renvoyant les belligérants dans leurs buts : oui, confirme-t-il par voie de presse le week-end dernier, il y a un vrai problème de progression du communautarisme, que l’Etat doit enrayer. Mais ce problème, dit-il, est distinct de celui de la laïcité, et donc du voile. « On confond tout ! », s’exclame-t-il.

  Equilibrisme libéral-conservateur

Ses nouvelles déclarations lors de son déplacement dans l’Océan indien confirment qu’il ne souhaite aucunement sortir de l’ambiguïté – ses partisans parleront plutôt d’équilibre…- tout en ajoutant une couche de complexité supplémentaire, avec cette affirmation surprenante : « le voile dans l’espace publique n’est pas mon affaire ». Mieux, ou pire, si l’on veut : « Ce qu’il se passe dans l’espace public, ce n’est pas l’affaire de l’Etat et du Président de la République. La laïcité ce n’est pas cela ».

On pense d’abord au fatal « l’Etat ne peut pas tout » de Lionel Jospin. Certes, on comprend bien que le chef de l’Etat ne parle que du voile et pas de l’espace public en général, et qu’il tient par là à réaffirmer que l’expression religieuse y est permise, à condition qu’elle ne trouble pas l’ordre public. Il n’en demeure pas moins que son expression est étrange et pour le moins maladroite. Comment la décrypter ? D’abord, on l’a dit, le souhait premier du chef de l’Etat est de montrer à l’opinion publique, à son électorat en particulier, qu’il se saisit pleinement d’un problème grave – la progression du communautarisme – sans paraître céder aux sirènes de l’extrême-droite – il a bien raison – mais aussi sans compromettre les fragiles équilibres au sein de sa majorité. On voit bien que faire tenir tout cela ensemble relève, précisément, de l’équilibrisme.

Peut-on en dire plus, et notamment cela trahit-il, malgré tout, sa vision, celle dont il repousse constamment l’expression publique dans un fameux « grand discours » indéfiniment reporté ? Il me semble que oui : il s’agit d’une vision relevant du conservatisme libéral, au sens où on pouvait l’entendre au temps de Louis-Philippe. L’Etat est là pour garantir les libertés formelles, il doit lutter énergiquement contre les fléaux sociaux – en l’occurrence, le communautarisme -  mais en dehors de cela, c’est à la société de définir ses propres normes. En d’autres termes, le « souhaitable » dont parle Jean-Michel Blanquer, ce n’est pas, pour Emmanuel Macron, un sujet proprement politique, qui regarde l’Etat et dont l’Etat se saisit, mais un sujet d’ordre culturel. Je ne vois pas comment on peut comprendre autrement le fait qu’Emmanuel Macron dise hier à propos du voile « ce n’est pas mon affaire », après avoir dit, par le passé, que le voile contrevenait à « notre » (j’insiste sur ce possessif, qui me semble ambigu) conception de la « civilité ». Mais alors, que se passe-t-il si, dans la société, des acteurs sociaux parviennent à prendre le dessus sur d’autres, et à imposer « leur » vision de la civilité ? Que se passe-t-il, pour se rapprocher encore un peu plus près, non pas de ce que la société devrait être, mais de ce qu’elle est réellement, lorsque peuvent coexister des territoires et des milieux où la norme sociale est très intolérante envers le voile, et d’autres territoires et d’autres milieux où la pression collective – sans parler de contrainte : contrairement à ce que pensent encore beaucoup d’opposants au voile, celui-ci n’est que très marginalement imposé, et lorsqu’il est, ce n’est pas forcément du fait des hommes…- s’exerce en sens contraire ? Voilà donc une question qui ne serait pas, à entendre Emmanuel Macron, l’affaire de l’Etat, ni la sienne.

Libérale, la position du Président de la République l’est assurément par son laisser-faire ; elle est également conservatrice en ce sens qu’elle place le respect de l’ordre public avant le souci de la liberté des individus : tant que les communautaristes ne commettent pas d’illégalité, l’Etat n’a pas son mot à dire, et tant pis si les libertés individuelles sont réduites par la censure silencieuse et la « bienveillante » normalisation des mœurs voulue (par qui ? au nom de quoi ?) pour le plus grand bien de la communauté. Tant pis aussi si les femmes voilées paient cette abstention de l’Etat par une indifférence aux mauvais regards et aux réflexions désobligeantes des xénophobes : après tout, si l’on estime vraiment que toutes les opinions se valent et que tout ce qui n’est pas interdit ne regarde pas l’Etat, autant laisser l’hostilité et la muflerie s’installer, pourvu qu’elle ne trouble pas la paix sociale…Est-ce cela « l’art d’être Français » dont s’entiche le chef de l’Etat ? On voit bien que tout ceci n’est pas cohérent.

D’autant que cette paix du laisser-faire est une paix séparée. Et surtout, c’est une paix précaire : la communautarisation des quartiers aggrave la relégation sociale et alimente la colère et la frustration, pain bénit, si l’on peut dire, pour les islamistes. Et cette situation qui se détériore est aussi une aubaine pour l’extrême-droite, qui y voit la confirmation de ses sombres prédictions et la préfiguration de son fameux et fumeux « Grand remplacement ». Rien n’actionnera mieux ni plus facilement la tenaille identitaire que le silence de l’Etat. C’est cela, la grande erreur politique du Président de la République ; et ce n’est pas le chimérique projet « d’islam de France », auquel l’Etat ne semble d’ailleurs pas indifférent du tout, nouvelle contradiction, qui règlera le problème : comme toutes les tentatives antérieures, bâties sur les mêmes prémisses, c’est-à-dire la recherche « d’interlocuteurs valables » qui cessent d’être légitimes aux yeux des fidèles à l’instant même où l’Etat les adoube, on peut déjà craindre qu’elle ne connaisse la même issue et qu’elle ne serve qu’à flatter quelques notables sans représentativité et, ce qui est plus grave, à notabiliser les plus souples, ou les plus habiles, des islamistes. C’est ce qui s’est passé avec la création du CFCM et il n’y a aucune raison que cela ne recommence pas avec de nouveaux acteurs.

  Le voile n’est pas le sujet

Cependant, la critique est aisée et l’art est difficile, m’objectera-t-on. Que dire, et surtout que faire ?

D’abord, prendre acte d’une vérité assez contre-intuitive : que le voile n’est pas le sujet, ou plutôt qu’il ne l’est plus. D’abord parce qu’il ne cause pratiquement plus d’incidents depuis la loi de 2004, que le cadre juridique qui réglemente le port des signes religieux, y compris en entreprise, est suffisamment précis et complet pour régler, s’il est correctement appliqué, à peu près toutes les situations, et parce qu’en effet, sur le plan des principes, il faut distinguer radicalement le respect la liberté et de la dignité des individus – il doit être total, c’est pour cela que les interpellations sommatives de femmes voilées sont inacceptables et indignes –, et ce qui ressortit à une critique, permise, légitime et même nécessaire, de l’usage politique, social et culturel du voile, voire de sa signification philosophique : qu’est-ce donc, sinon un oxymore permanent, que ce vêtement qui affiche ostensiblement la « modestie », qui prétend « visibiliser » en cachant, et dont on prétend alternativement qu’il n’est « qu’un bout de tissu » ou, au contraire, indissociable de l’identité de la personne, comme si la peau et le vêtement, pour reprendre la distinction de Montaigne, ne faisaient qu’un ? Reste qu’on ne séparera jamais le « bon » voile du « mauvais », comme le grain de l’ivraie, car le curseur est littéralement impossible à placer. Là encore, c’est une chimère qui a la peau dure, à la poursuite de laquelle on doit une non négligeable perte d’énergie et de temps.

Mais aussi intéressant qu’il soit, ce débat n’emporte pas de conséquences pratiques, sauf à s’inscrire dans la perspective des identitaires, ceux qui font la promotion active du voile et demandent à ce qu’il soit autorisé partout, y compris pour les fonctionnaires, tout comme ceux qui, à l’instar de Marine Le Pen, demandent son interdiction de l’espace public, ce qui violerait frontalement la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Car les questions concrètes d’aujourd’hui sont ailleurs, et là-dessus le Président n’a pas tort : alors que le port du voile fait encore l’essentiel du buzz médiatique, le front de la conquête islamiste s’est depuis bien longtemps déplacé et démultiplié, à travers ce que notre amie l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler appelle « l’écosystème halal ».

Le sujet aujourd’hui, ce n’est en effet pas le voile, ou en tout cas cela ne l’est plus, mais la multiplication d’exigences d’adaptation des conditions de vie en société à l’observance de rituels stricts concernant la prière ou l’alimentation, le refus ou l’évitement de certaines activités, culturelles et sportives notamment, et une halalisation de certains espaces publics qui, pour s’accomplir selon des moyens apparemment légaux, n’en reconfigurent pas moins assez fortement la physionomie des quartiers populaires où il se déploie au profit d’une norme unique, à la fois vestimentaire, alimentaire et comportementale. Dans cet univers reconfiguré où l’homogénéité culturelle, religieuse, et pour le dire clairement, ethnique, ne peut que s’accentuer, peut-on sérieusement prétendre que l’autonomie des individus est préservée dans un tel cadre ? Quid, en particulier, de l’intérêt supérieur de l’enfant, notion à laquelle le Conseil constitutionnel a récemment reconnu une valeur constitutionnelle ?

En d’autres termes, pas de lutte contre le communautarisme sans une action résolue contre les différentes officines islamistes, d’autant plus lorsqu’elles prennent le masque de la respectabilité et s’affichent « citoyennes » : pour le dire clairement, la mouvance frériste, cet islamisme en col blanc, n’est pas moins dangereuse que les différentes familles salafistes, elle l’est même davantage. Mais pas de lutte non plus contre le communautarisme sans une puissante action de corrections des inégalités territoriales, de désenclavement des ghettos, de promotion par l’éducation et l’emploi, y compris par des procédures exorbitantes du droit commun s’il le faut. Sans tendre la main ni casser les logiques ségrégatives, aucune chance de casser le discours victimaire. De ce point de vue, avec une politique de la ville au point mort, et malgré le plan de dédoublement des classes, on ne peut pas dire qu’on soit sur le bon chemin…

La laïcité, la liberté et le commun

Le chef de l’Etat semble bien conscient que le danger est là mais, en vertu de ce principe libéral-conservateur qui oriente sa pensée, il le dissocie radicalement du sujet de la laïcité, comme si le sujet appelait un dédoublement de l’Etat : d’un côté un Etat bienveillant et discret, qui laisse la société s’organiser, et de l’autre un Etat qui pourchasse sans faiblir les obscurantistes. Or cette dichotomie repose sur une vision non pas fausse, mais hémiplégique, de la laïcité : elle est protection de la liberté de conscience, celle de croire, de ne pas croire, de changer de religion (on l’oublie trop souvent) ou d’interpréter la religion à sa guise, et d’exprimer sa foi dans les limites permises par la protection de l’ordre public, limites qui doivent être les plus larges possibles. Cette seule définition montre d’ailleurs que c’est bien « l’affaire de l’Etat » que de garantir l’exercice de cette liberté dans l’espace public. Mais une autre dimension de la laïcité n’est pas moins importante que la première : celle d’émanciper l’individu, c’est-à-dire littéralement « d’ôter la main du maître » en lui offrant de se libérer de l’emprise du dogme. C’est ce pouvoir directeur sur les consciences, que l’Eglise du Syllabus entendait exercer sans partage, que la laïcité a radicalement remis en cause. On a pu redouter que, emportée par cet élan, la laïcité n’en vienne à arracher l’homme à la religion, par la force si besoin. Ce à quoi Clemenceau répondait en développant une vision essentiellement adogmatique de la laïcité : « Je repousse l’omnipotence de l’Etat laïque parce que j’y vois une tyrannie ; d’autres la repoussent parce que ce n’est pas leur tyrannie ».

Repousser à force égale les velléités autoritaires de l’Etat et la mainmise des dogmes, voilà l’équilibre véritable. Ce qui n’empêche pas l’Etat laïque d’avoir quelque chose à dire sur le bon et le juste, selon le Tigre, qui voyait très bien le problème qu’Emmanuel Macron se refuse à envisager : « Aux grandes questions que tôt ou tard l’homme se pose, écrit encore Clemenceau, c’est le catéchisme seul qui répond, et pendant ce temps l’instituteur, humilié, confiné dans sa fonction de machine, enseigne l’orthographe et la règle du participe passé ».

Ainsi, ce n’est pas tant le voile, le problème, et pas tellement non plus l’islam. Le problème, c’est de savoir si le politique se reconnait un rôle, une légitimité, une efficacité, pour non seulement garantir aux hommes la paix et la sécurité, mais aussi pour leur donner un idéal de vie en commun, non pas contre l’autorité de la Tradition, mais en dehors d’elle. Le risque est grand qu’en renonçant à exercer ce rôle, le chef de l’Etat n’aiguise les appétits identitaires et autoritaires, si féroces déjà…  

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Thèmes traités :Idéologies, identités, modèles culturels, laïcité, religions, discriminations.

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Thèmes traités :Économie, emploi, protection sociale, vie des entreprises, rapport au travail.

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