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Le bloc-notes

Jean GLAVANY, Gilles CLAVREUL - 9 Oct 2020

Aux Mureaux, vendredi dernier, le Président Macron a présenté les grandes orientations du futur projet de loi sur les « séparatismes » qui était très attendu et le fruit, nous dit-on, de trois ans de travail.

Un grand pas vers la clarté

Disons tout de suite que, sur le fond, les républicains que nous sommes ne peuvent que dire leur satisfaction globale quant à cette analyse et ces propositions visant à, dans beaucoup de domaines, lutter plus efficacement contre certaines dérives et certaines pratiques si contraires à notre culture républicaine. Tout ce qui touche à l’éducation par exemple, de l’école obligatoire dès trois ans à la limitation de l’instruction à domicile en passant par la lutte contre les établissements hors contrat si souvent en rupture avec la légalité républicaine, est particulièrement bienvenu. De même que les moyens plus efficaces pour lutter contre l’abus du statut de la loi de 1901 par les associations cultuelles.

En matière de laïcité, en particulier, ce discours sonne spectaculairement comme une rupture bienvenue avec, par exemple, le discours au Collège des Bernardins d’avril 2018, où le Président avait exalté la « sève catholique » de la France et mis en garde contre une « religion d’Etat » que serait, aux yeux de certains, la laïcité. Il faut dire que l’exercice n’est pas le même : on ne caresse plus les religions dans le sens du poil, il s’agit même de mettre des barrières à un certain intégrisme religieux ! Mais on y reviendra.

En progrès donc et c’est tant mieux…même si l’on sent bien que le Président n’est toujours pas très à l’aise avec ce principe républicain de laïcité : pourquoi ressent-il le besoin de préciser que la « laïcité, ce n’est certainement pas l’effacement des religions dans la société, l’espace public » ? En quoi l’affirmation plus ou moins visible des religions dans la société est-elle l’affaire du Président ? C’est simple affaire de logique : si l’Etat ne reconnait aucun culte, alors le chef de cet Etat n’a pas à présumer d’un niveau de visibilité religieuse qui serait trop haut ou trop bas. Pourquoi ne jamais s’en tenir aux termes des lois de la République qui évoquent, elles, « le libre exercice des cultes dans la limite de l’ordre public » ?

Pourquoi, encore, dénoncer ceux qui « au nom du principe de laïcité tentent de susciter des divisions, des confrontations » en laissant entendre que ce principe pourrait entraîner ces divisions et ces confrontations ? Pourquoi ne pas parler de « ceux qui, usant abusivement du principe de laïcité, tentent de susciter des divisions» ?

Donc, oui, en progrès mais...peut encore mieux faire : pourquoi ne pas assumer plus clairement que l'action de le chef de l'Etat appelle de ses voeux n'est pas seulement une lutte contre le séparatisme, mais bien pour la laïcité ? Etrangement, son discours commença par "La laïcité n'est pas le problème"...avant de se poursuivre quelques minutes plus tard par l'annonce d'un projet de loi "renforçant la laïcité". N'ayez pas peur d'être laïque, monsieur le Président !.

Flou sémantique

Même chose pour l’emploi des mots : autant le dire, ce terme soigneusement choisi, sélectionné, pesé au trébuchet de « séparatisme » ne nous convainc pas. Il semble d’ailleurs que l’exécutif peine à s’en convaincre lui-même, puisque le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin devait annoncer, peu de jours après l’intervention du Président de la République, que ce terme ne figurerait sans doute pas dans le titre du projet de loi.

Bien sûr, le Président a enfin osé parler de « l’islamisme », ou « islam radical » ou « islam politique », et c’est heureux. Il a enfin osé prononcer les mots, mieux : il a nommé les mouvements qui relèvent de cette catégorie : principalement les salafistes et les Frères musulmans. Mais cette concession à l’évidente nécessité ne se retrouve ni dans le titre du projet de loi, ni dans les propositions. Juste un commentaire. Et pourtant « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » tandis que « mal nommer les choses c’est ajouter à la misère du monde » disait Camus.

Du coup, par ce seul commentaire, le Président est accusé de « stigmatiser » les musulmans de France par une trop grande partie de la gauche. Le voilà donc sans aucun avantage à sa pusillanimité et tous les inconvénients de son audace bien timide.

Deuxième inconvénient. A côté du « séparatisme islamiste », une forme moins violemment hostile, mais guère moins préoccupante, se présente à nous : l’entrisme islamiste. D'autres modalités pour des objectifs identiques. C’est la spécialité des Frères musulmans par temps calme : pénétrer la société par le bas, par l’action éducative, sociale et humanitaire, se comporter de façon légaliste, voire rechercher la coopération avec les pouvoirs publics. La belle mécanique dévoilée par le chef de l’Etat le 2 octobre risque de passer à côté de cet entrisme, contre lequel les moyens coercitifs seront inopérants. Pour l’affronter, il faudrait principalement outiller les services publics, à la fois matériellement et intellectuellement, pour faire pièce à l’offre de services de proximité que les islamistes savent mettre en place sur le terrain, mais aussi pour leur opposer un discours républicain enfin clair, c’est-à-dire qui ne patauge pas dans les méandres d’un « vivre-ensemble » ni ne confond la laïcité avec la coexistence des croyants.

Troisième inconvénient, qui est un classique de la communication politique : mieux vaut toujours insister sur le « pour » que sur le « contre ». Le chef de l’Etat a bien esquissé quelque chose de cet ordre, évoquant les insuffisances de la politique de la ville, le retrait des services publics et la ghettoïsation, usant d’ailleurs d’une formule excessive : « c’est notre séparatisme », comme s’il s’agissait d’une chose comparable au projet politico-religieux conscient et déterminé contre lequel il appelle à lutter. Il n’en demeure pas moins que le propos d’Emmanuel Macron sur le « pour » a manqué d’ambition et de précision ; conçoit-il une gêne à avoir torpillé le plan Borloo, dans les conditions que l’on sait ? C’est probable. Néanmoins : il manque toujours une politique ambitieuse pour les quartiers populaires. Et d’ailleurs, il ne faut pas la faire « seulement » pour lutter contre les islamistes – si tant est que ce soit efficace : il faut la faire d’abord et surtout parce que nos concitoyens en ont besoin, et qu’ils la demandent. Plus de mixité, plus de soutien à la réussite scolaire, plus de sécurité aussi : voilà des chantiers qu’il faut à tout prix engager rapidement. Ils n’ont été que mentionnés : c’est trop peu.

"La République en actes"  ? Banco !

Oserait-on une proposition ?

Le Président, son gouvernement, sa majorité auraient très bien pu manifester l’intention de lutter contre tous les intégrismes et tous les fanatismes, religieux ou pas. Certes, il lui aurait fallu alors contrer le reproche de chercher à « noyer le poisson », c’est-à-dire à mettre la lutte contre l’islamisme sur le même plan que les sectes ou les séparatismes territoriaux. Cependant, il n’aurait pas été difficile au chef de l’Etat – d’ailleurs il l’a fait dans son discours – de préciser que, de très loin, c’est bien l’islamisme aujourd’hui qui constitue la menace la plus préoccupante. Passée cette nécessaire précaution oratoire il se serait un peu plus mis à l’abri de tous les inconvénients liés au reproche de stigmatisation. En précisant, pour bien se faire comprendre, que la définition de l’intégrisme est simple et claire : c’est la pratique qui place les lois religieuses, ou quelque règle particulière qu’un groupe humain se donne, au-dessus des lois de la République. Ce qui est inacceptable pour celle-ci.

Il y a des intégrismes dans toutes les religions. Toutes sans exception. Voyez, par exemple, « Les éblouis», le magnifique film de Sarah Suçon avec Camille Cottin qui retrace une histoire vraie vécue dans la France contemporaine...

Par ailleurs, la progression de l’islamisme n’est-il pas une forme parmi d’autres – la plus virulente, c’est indiscutable – de la passion contemporaine pour l’affirmation identitaire ? N’aurait-on pas eu intérêt à voir de façon plus large que ce « narcissisme des petites différences » si caractéristique de l’époque est une menace, à court terme, non seulement pour la paix publique, mais aussi, à travers les demandes de censure qui se multiplient et dont les fatwas contre Charlie ont été les précurseurs, pour nos libertés ?

En somme, le Président de la République s’est mis sur le bon chemin : celui d’une République qui n’a pas la main qui tremble face à ses adversaires. Il manque encore une vision politique plus large, dans laquelle les Français puissent se reconnaître et se retrouver. Le reste, tout le reste, sera affaire d’exécution, de mise en œuvre et de résultats. Il ne faut plus tarder : il y a seize ans, l’inspecteur général Jean-Pierre Obin alertait sur l’intégrisme à l’école. Son rapport fut enterré. Seize ans plus tard, le mal s’est étendu. Sur le pupitre présidentiel figurait cette injonction, malheureusement guère reprise : "la République en actes". C'est exactement ce qu'il faut, mais le temps presse.  

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