RESPONSABILITE

Philippe BLANCHOT, Laurent BOUVET, Gilles CLAVREUL, Philippe FOUSSIER, Jean GLAVANY, Mara GOYET - 7 Déc 2018

RESPONSABILITE A la veille du quatrième samedi de mobilisation nationale des Gilets Jaunes, l’heure est pour chacun à la responsabilité. Si légitime qu’elle soit, toute forme de protestation doit s’exercer dans le cadre des lois de la République, dans le respect des libertés individuelles et collectives, et plus encore dans le souci de protéger l’intégrité physique des personnes et d’éviter les déprédations. La lutte contre les injustices peut occasionner l’expression de la colère ; jamais elle ne justifie la violence. Telle est la position que tout républicain, comme nous le faisons à L’Aurore, doit tenir pour un préalable. Ce mouvement, on l’a dit, vient de loin : sur des causes socio-économiques objectives – stagnation durable du pouvoir d’achat, hausse des taxes, précarisation des emplois – s’est développé un malaise bien plus profond, caractérisé par le sentiment de dépossession et d’abandon : des catégories entières de la population française se sentent déclassées, reléguées dans un no man’s land où elles sont rendues invisibles et inaudibles, ballottées par une mondialisation dont elles subissent tous les inconvénients sans en recueillir les dividendes, laissées sans protection par des services publics qui se rétractent, au nom d’une « rationalité » décrétée loin d’elles et sans elles. Le feu couvait depuis bien trop longtemps pour que l’exécutif puisse en être tenu pour seul responsable ; mais il l’aura déclenché et facilité sa propagation par une addition de décisions à contretemps et incomprises, et une combinaison d’erreurs d’analyse, de propos maladroits et d’entêtement. Il récolte aussi, en boomerang, les effets d’une délégitimation assumée des corps intermédiaires, au bénéfice d’un face-à-face direct avec le peuple. Cette confrontation n’était certainement pas celle qu’Emmanuel Macron envisageait. Désormais, il ne peut plus s’y dérober. Il faut d’abord considérer les heures et les jours qui viennent avec gravité. Non seulement la protestation s’est étendue à d’autres catégories (ambulanciers, lycéens) mais elle a encore gagné en radicalité. Les violences et les destructions commises samedi dernier, si elles ont ouvert les yeux de beaucoup, ont comme galvanisé les plus radicaux : le passage à l’acte est même froidement assumé par des porte-paroles plus ou moins auto-proclamés. La haine, quant à elle, se déverse sur les réseaux sociaux. Le risque de nouveaux incidents graves, voire de drames, est réel. Dans ces circonstances, chaque mot compte, de la part de tous ceux qui ont accès à la parole publique : autorités gouvernementales, bien sûr, mais aussi responsables politiques de tous bords. A cet égard, le suivisme opportuniste et le refus de condamner la violence, du côté de la France insoumise, du Rassemblement national ou de Debout la France, montrent que certains sont incapables de se hisser à hauteur d’homme d’Etat voire, serait-on tenté de dire, à hauteur d’homme tout court : car ce sont des vies, celles de policiers ou de manifestants, qui sont en jeu. En aucune circonstance la violence n’appelle l’éloge, ni même l’excuse. Du coté des forces de l’ordre et de ceux qui les dirigent, le plus grand sang-froid est requis : inutile de dramatiser une situation assez tendue en elle-même. Tout ce qui pourra être fait à titre préventif pour déjouer les plans des casseurs et des ultras, notamment en recourant aux voies juridiques ouvertes par la loi du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme – qui a, rappelons-le, incorporé dans le droit commun certaines dispositions réservées jusqu’alors à l’état d’urgence-, doivent être utilisées. Quid du jour d’après ? Tâchons de dessiner ce que pourraient être les pistes d’une sortie de crise, et au-delà, d’identifier les premiers jalons de l’œuvre de longue haleine qui attend notre pays : il ne s’agit pas moins que de définir les termes d’un nouveau contrat social. Cela implique en premier lieu que l’exécutif réforme sa méthode. Les phrases cinglantes, les décisions prises sans concertation et annoncées d’emblée comme parfaites et non négociables, ne sont pas pour peu dans la montée des colères. Mais un même contenu enrobé dans une forme plus avenante et une apparence de dialogue produira à terme les mêmes frustrations, s’il ne les aggrave pas en y ajoutant le sentiment de duperie. Le style vertical, descendant et condescendant, n’est pas l’autorité. Laissons, sur ce point, la parole à Péguy : « C’est un préjugé, mais il est absolument indéracinable, qui veut qu’une raison raide soit plus une raison qu’une raison souple ou plutôt qui veut que de la raison raide soit plus de la raison que de la raison souple ». Il convient ensuite d’entendre, parmi les propositions formulées par la partie « responsable » des Gilets Jaunes, celles qui sont constructives et réalistes ; de renouveler les propositions de réunion restées sans réponse en raison des intimidations dont les porte-parole ont été victimes, et plus largement de définir un cadre de discussion, à la fois au niveau local et national. La partie s’annonce compliquée pour les autorités car ce mouvement se caractérise justement par le refus revendiqué des formes classiques de représentation, voire par une hostilité de principe à toute forme de délégation. Il n’est pas sûr que la « réhabilitation des corps intermédiaires » dont on parle beaucoup depuis quelques jours, pour souhaitable et nécessaire qu’elle nous apparaisse, soit possible dans le moment présent, c’est-à-dire acceptée et perçue comme légitime par la majorité des Gilets jaunes. Ce n’est ni le moment ni le lieu de dire ce que pourrait être le contenu de cette grande discussion nationale qui doit impérativement s’engager, lorsque viendra le temps de l’accalmie. On sait cependant ce qu’il ne faut pas, ce qu’il ne faut plus faire : fétichiser les réformes punitives, pensées comme des adaptations forcées auxquelles les citoyens sont priés de se plier sans discussion possible. Par culture, la classe politique et la technocratie plus encore vivent dans la mythologie de la « bonne réforme », techniquement impeccable car produite par des élites raisonnables, dont la mise en œuvre serait uniquement affaire de courage (« assumer des décisions difficiles ») et de « pédagogie », terme qui indique assez le genre de public auquel on pense s’adresser. La crise des Gilets jaunes, outre qu’elle pose de nombreuses questions de fond, notamment en matière de justice fiscale et d’équité territoriale, possède au moins une vertu : elle remet la question sociale au centre du jeu. Or la question sociale est certes la recherche d’un équilibre entre justice et efficacité, mais elle est plus que cela : la définition du bien commun par les citoyens eux-mêmes, dans le cadre d’une véritable discussion démocratique. Une partie de la France, depuis trop longtemps, nourrit le sentiment d’être exclue de cette réflexion. Voilà qui appelle, de la part de tous ceux qui s’intéressent à la chose publique, des propositions et des solutions à la hauteur des enjeux.

Gilets jaunes : renouer le fil républicain

Gilles CLAVREUL - 30 Nov 2018

Gilets jaunes : renouer le fil républicain

Pour l’exécutif, le mouvement des Gilets jaunes tourne au supplice chinois : pas d’interlocuteurs avec qui négocier, pas d’organisation à qui faire porter la responsabilité des débordements, pas de clivage politique net qui se dessine. Et désormais, le mouvement enregistre le soutien massif de l’opinion et d’une improbable théorie de people aux profils pourtant dissemblables, de Patrick Sébastien à Bernard Pivot, de Laurence Parisot à Brigitte Bardot, de Michel Polnareff à François-Henri Pinault.


Raison de plus pour considérer ce qui, au sens du mouvement, s’apparente à un début de prise de responsabilité politique. Issue d’une consultation en ligne, une plate-forme revendicative baptisée « Directives du peuple » se donne pour but de rendre compte des doléances du mouvement. On y trouve, sans surprise, des propositions sur les salaires, le pouvoir d’achat et la baisse de la pression fiscale (SMIC à 1300€, retraites à 1200€, indexation des salaires à l’inflation...), des slogans efficaces (« que les gros payent gros et que les petits payent petit »), une forte demande de protection sociale et économique (privilégier le CDI, mettre fin au travail détaché, protection de l’industrie française) mais aussi, c’est moins attendu, des mesures de transition énergétique, des propositions intéressantes et équilibrées sur l’immigration et l’intégration (accueil des réfugiés, reconduite des personnes en situation irrégulière, vraie politique d’intégration). Dernière proposition, qui contredit complètement l’idée répandue que les réformes institutionnelles n’intéressent pas les Français : le rétablissement du…septennat, afin, explique le document, de permettre aux Français « d’envoyer un signal », positif ou négatif, lors des législatives.

Cette plate-forme a sans doute beaucoup de défauts : non seulement on ignore sa représentativité réelle, mais, mises bout à bout, les mesures proposées feraient exploser le budget de la France. Elle dégage pourtant une certaine cohérence politique, autour de l’idée de justice sociale et de demande de protection. Plutôt que d’engager une concertation sur la transition énergétique, dont on mesure chaque jour qu’elle n’est pas le cœur du problème, et qui sera vite préemptée par le dense tissu associatif écolo, le Gouvernement serait inspiré de prendre au mot les initiateurs de cette plateforme, ne serait-ce que pour leur faire prendre conscience du caractère irréaliste ou contradictoire de certaines propositions (baisser les prélèvements tout en augmentant les prestations…) et pour rappeler qu’il a déjà mis en œuvre certaines des propositions, comme le relèvement de l’allocation adultes handicapés. Mais aussi pour leur donner acte, en retour, de cet effort de mise en forme politique de la colère ; il s’agit d’une prise de responsabilité plutôt rassurante en regard des débordements et des tentations de radicalisation.

Voilà, à court terme, de quoi réduire un peu la tension, car l’abandon de la hausse des taxes sur le gazole au 1er janvier, motif initial de la mobilisation, n’est toujours pas dans les options retenues par le chef de l’Etat.

Toutefois, le malaise sous-jacent révélé par les Gilets Jaunes appelle des remaniements bien plus profonds. Ce qu’il traduit, si on a la témérité de le réduire à un seul paramètre, c’est un sentiment croissant de dépossession. L’idée que tous les repères s’effacent, que la technologie et la finance gouvernent, que les nations sont ouvertes à tous les vents, et que le politique n’y peut rien. Dès lors, les élites sont perçues comme une classe inutile, qui protège autant qu’elle le peut ses propres privilèges. Si on ne fait pas confiance aux premiers de cordée, c’est tout simplement parce qu’on les soupçonne d’avoir coupé la corde tout en faisant semblant de tirer.

Une coupure à la fois territoriale, sociale et politique : voilà ce que révèle l'éclat fluorescent des Gilets jaunes. C'est suffisamment grave pour qu'on puisse se permettre d'ignorer ce qui, dans ce mouvement, témoigne d'une prise de responsabilité citoyenne qui, si elle ne dissipe pas la révolte ni n'apporte les solutions magiques que les gouvernants n'ont pas trouvées jusqu'alors, laisse espérer que l'envie de renouer les liens de la République est plus forte que le désir de table rase. Ce n'est peut-être qu'un fil ténu, mais il mérite qu'on le saisisse.  

Réformer la loi de 1905 ? Attention danger….

Jean GLAVANY - 23 Nov 2018

  Ainsi donc, après la Garde des Sceaux, le Ministre de l'Intérieur vient de le confirmer :  le gouvernement, sous l'égide du Président de la République s'apprêterait à réformer la loi de 1905 dite " de séparation des églises et de l'Etat". Avant d'en venir au fond, je voudrais faire quelques remarques préalables.

D'abord une réflexion de prudence : nous n'avons pas pour habitude à " L'Aurore" ni de nous lancer dans des spéculations hasardeuses à partir de rumeurs ou de bruits de couloirs, ni d'intenter des procès d'intention à quelque autorité publique que ce soit. Notre volonté, au contraire, est bien d'alimenter le débat public avec des contributions de fond aussi sérieuses et argumentées que possible. Or, à ce stade, nous ne connaissons pas le contenu réel du projet gouvernemental et nous ne pouvons pas, sérieusement, nous prononcer à partir de fuites organisées. Nous le ferons donc, le moment venu, en livrant notre analyse approfondie au vu des propositions officielles et, dans l'attente, ne pouvons que lancer quelques remarques et avertissements préalables.

Rappelons que ce gouvernement et ce Président ne sont pas les premiers dans l'histoire contemporaine de la République à vouloir réformer la loi de 1905 ! Sans être désobligeant, Nicolas Sarkozy, avant eux, s'était engagé dans cette voie avec renfort de tambours et trompettes, …avant d'y renoncer piteusement devant l'épreuve concrète de la tâche ! Alors, restons prudents et attendons de voir.

On peut néanmoins rappeler à nos ambitieux réformateurs que cette obsession qui est la leur - et de certains de leurs prédécesseurs - de " faire une place", comme ils disent, à la religion musulmane, puisqu'il faut appeler un chat un chat, s'est toujours heurtée à une réalité incontournable : il est d'autres religions en France qui attendent à la porte de l'éventuelle réforme avec leurs listes de revendications dont certaines sont très anciennes, et qui non seulement n'attendent qu'une chose, que la porte s'entr'ouvre, mais en outre auront beaucoup de mal à admettre que celle-ci ne s'ouvre que pour une religion et par pour elles. Si j'ose dire elles sont dans la file d'attente depuis bien plus longtemps.... Je pense en particulier à la religion protestante dont certains responsables ont rappelé publiquement et à juste titre cette vérité, lors de ces derniers jours. Il y a donc toujours un premier risque qu'un responsable politique ne doit surtout pas sous-estimer : celui d'ouvrir une boîte de Pandore dont on ne mesurerait pas les limites.

Venons-en au fond : s'il y a bien des articles de la loi de 1905 qu'il ne faut toucher à aucun prix, ce sont les deux premiers qui touchent aux principes républicains majeurs, " La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions...dans l'intérêt de l'ordre public" et " La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte". Ce sont les principes-mêmes de la séparation. Non seulement il ne faut pas y toucher dans la mesure où ils sont constitutifs du pacte républicain qui fonde la cohésion de la Nation, mais si l'on voulait bien m'écouter, on les " mettrait à l'abri" de toute volonté de réforme dangereuse...en les constitutionnalisant ! En 2012, je l'avais proposé à Francois HOLLANDE, alors candidat, qui l'avait accepté...le temps de quelques jours. Le temps du discours du Bourget où cette annonce fut la plus applaudie - ce qu'il me fit remarquer lui-même...-, jusqu'à ce que les rédacteurs de son programme aient, avec son aval hélas, saboté cette proposition, sonnant très vite l'heure des désillusions et des reniements.

Si l'actuel Président veut reprendre cette proposition, je l'applaudirais volontiers ! Sans tomber dans le piège du procès d'intention que je dénonçais plus haut, ça n'est pas exactement la philosophie qu'il a exposée dans son discours des Bernardins et je ne me fais donc pas trop d'illusions.

Restent les dispositions pratiques qui, dans les 42 autres articles de la loi, visent à appliquer concrètement ces principes. Ils ont fait, c'est vrai, l'objet de plusieurs révisions depuis 1905 et l'on ne voit pas qu'on puisse s'en fermer la porte, sous les réserves-mêmes énoncées plus haut. Mais à condition que l'on commence par se demander si une ou des modifications législatives sont bien nécessaires quand il s'agirait d'abord de faire appliquer fermement et sereinement les lois de la République. Le contournement de la loi de 1905 sur les associations cultuelles par celle de 1901 ? Une tolérance et des abus sur lesquels on ferme les yeux depuis trop longtemps. Les protestants de France qui sont, ne l'oublions pas, les principaux " bénéficiaires" du statut des associations de 1905 le savent mieux que quiconque. Fermer des mosquées, expulser des imams intégristes ne demande nulle loi nouvelle mais un peu de courage et de fermeté ! La République s'en trouve toujours confortée.

L'idée de " mieux contrôler" pour éviter les dérives intégristes ne me gêne pas, bien au contraire s'il s'agit d'impulser de la transparence, mais cette histoire de " label" accordé par l'Etat à ces associations me parait tout à fait contraire aux principes de séparation. Quant à savoir si des fonds qui financent des mosquées sont liés ou pas à des puissances étrangères, question que personne n'a jamais posée pour le Vatican, il me semble que la République et son bras séculier, l'Etat, a tous les moyens de le savoir sans user de quelque loi que ce soit.

On le voit, ce projet pose beaucoup de questions qu'il importera de regarder posément le moment venu, quand les intentions du Président et du gouvernement seront précisées. Là encore, je conseillerais volontiers à ceux-ci de se défier de toute forme d'arrogance et de vanité telle qu'on a pu en connaître dans un passé récent : " Moi je"... " Moi je vais régler la question de l'Islam de France là où tant de politiques ont échoué", etc.

Posons-nous la question : la question de l'Islam de France, de l'Islam en France ne se pose évidemment pas comme en 1905 quand cette religion n'existait que dans des départements d'outre-mer ou dans les " colonies". Mais elle ne se pose pas non plus comme elle se posait il y a 20 ans ! Ce qu'on appelait " l'Islam des caves ", faute de mosquées suffisantes, a complètement disparu de notre paysage. Sait-on qu'en vingt ans on a construit plus de 2500 mosquées en France ? Avec la loi de 1905 !  Il en va de même avec les prières dans les rues qui ont aussi pratiquement disparu après avoir été trop longtemps tolérées. Sur tous ces sujets la République a su s'adapter sans se renier. Veillons à ce qu'elle poursuive dans cette voie.

  Jean Glavany Ancien Ministre, Président de l'Aurore.    

GILETS JAUNES : CEUX QUI CONDUISENT VS. CEUX QUI NOUS CONDUISENT

Denis MAILLARD - 16 Nov 2018

GILETS JAUNES : CEUX QUI CONDUISENT VS. CEUX QUI NOUS CONDUISENT

Telle une alerte météo mettant les départements, les uns après les autres, en vigilance orange ou rouge, la journée de mobilisation des « gilets jaunes », se prête déjà à toutes les spéculations. Les agités du blocage attisent l’espoir d’une tempête révolutionnaire quand les docteurs en mouvements sociaux officiels ironisent déjà sur cette bourrasque sans lendemain. Pourtant, à la veille de la manifestation, bien malin  qui peut prédire, sans se tromper, l’ampleur du mouvement, son impact ou sa durée. Au risque d’être démentis par les événements, regardons cette mobilisation – dont le foisonnement sur les réseaux sociaux est déjà un enseignement – avec les lunettes de l’analyse politique, la seule qui vaille à ce stade.

  L’élection d’Emmanuel Macron restera comme le moment d’une bascule ; elle est autant l’aboutissement d’une transformation de la société française que son entrée dans un autre moment de son histoire. De ce point de vue, le mouvement des « gilets jaunes » finit de révéler ce qui n’était pas encore tout à fait perceptible en mai 2017. A nos yeux, ce mécontentement condense les contradictions nées de la situation politique du printemps électoral ; il en est à la fois son prolongement et sa récusation, le rejeux et le rejet. Trois traits au moins nous semblent devoir être soulignés.

  1 – La révélation : conducteurs et dirigeants

  Ce n’était un secret pour personne. L’élection du Président de la République avait laissé à découvert un pays clivé entre deux France politiques. Situation normale dans une élection de ce type mais hors norme tant la coupure épousait les contours d’une nouvelle géographie physique (centres urbains contre périphérie), culturelle (diplômés contre décrocheurs) et économique (gagnants contre perdants de la mondialisation). Toutes choses résumées par l’idée d’une rupture entre le peuple et son élite ; celle que le Président a reconnu ne pas avoir réussi à réparer – dans un  mea culpa peu courant. Et pour cause. Le différent ne se situe pas là où il dit être : il n‘est pas juste économique, il ressort avant tout d’un imaginaire en colère. A travers la contestation des prix du carburant, le conflit se porte en réalité sur la légitimité du mode de vie de ceux qui vont donner de la voix le 17 novembre. C’est l’opposition des conducteurs et des dirigeants : « ceux qui conduisent » contre « ceux qui nous conduisent ».

  Cette fracture n’est pas réductible par de simples mesures techniques et un peu d’empathie. Car, véritable non-dit de l’élection d’Emmanuel Macron, elle éclate aujourd’hui au visage de tous : sur le dos de qui se réalisera la transition énergétique ? Qui sera, à la fin, le dindon de la farce écologique ? Sur ce point, « ceux qui nous conduisent » se conduisent bien mal. Quelle image donne-t-on de ces Français « qui roulent au diesel et fument des clopes » ? Politiquement suspects, écologiquement contestables et socialement égoïstes, leur sort est scellé. Ils se sentent alors devenir les exclus du tournant écologique de notre système productif. Comme les autres Français, ils étaient fiers de la Cop21 ; ils n’avaient pas saisi, en revanche, que la transition écologique allait se réaliser au détriment de la justice sociale et de leur manière de vivre. Car en définitive les puissants n'expriment aucune solidarité envers les plus pauvres ou les plus fragiles, alors qu'ils se préoccupent sincèrement de la qualité de l'air ou de celle de leurs aliments bio, du réchauffement climatique ou des prochaines vagues caniculaires. A chaque fois, « ceux qui conduisent » ont le sentiment que « ceux qui nous conduisent » s’exonèrent socialement et économiquement des contraintes qu’ils font peser sur leurs épaules.

  2 – La continuation : société de marché et dialectique de l’Etat

  Conduire, c’est savoir se débrouiller seul. C’est la vérité de la civilisation de la voiture ; une civilisation de l’individu dont la révolte – on le voit dans la préparation minutieuse des blocages – prend des airs survivalistes : il faut s’attendre à tout... Pour le coup, cette attitude est totalement adaptée au « nouveau monde » révélé en mai 2017. C’est pourquoi les bloqueurs du 17 novembre ne peuvent être ramenés à des fachos pollueurs électeurs de Marine Le Pen : ce sont les individus autonomes de la société de marché dont le premier président élu est Emmanuel Macron.

  La société de marché se caractérise par un effacement du conflit social organisé où la négociation était première parce que le conflit avait ses vertus, reconnu comme tel et régulé (notamment par la démocratie sociale). A la place, une société beaucoup plus fluide s’affirme à travers l’évitement du conflit, l’individualisation des relations sociales et la prééminence de l’intermédiation (c'est à dire un soutien direct à des entités individuelles qui se débrouillent seules). Cela ne signifie pas que les confits n'existent plus, mais ils revêtent des formes différentes, beaucoup plus directes, imprévisibles et radicales où il serait possible d’obtenir « tout, tout de suite ! », parce qu'il existerait des solutions simples. C’est la fameuse « tentation populiste », bien réelle mais si mal comprise. La journée du 17 novembre restera sans doute comme le premier conflit d’envergure de cette société de marché. Cela lui donne ce visage si particulier à cheval entre un mouvement de citoyens, de consommateurs, de contribuables et de travailleurs ; dans la société de marché ces termes sont synonymes.

  Mais société de marché ne veut pas dire disparition de l’Etat. Au contraire. Nous habitons plus que jamais ce paradoxe tocquevillien qui fait marcher de conserve affirmation de l’individu et renforcement de l’Etat. Sauf que les grandeurs s’inversent : l’Etat puissant faisait naître un individu dominé. Ce dernier a fini par s’émanciper au détriment d’une puissance publique  qui ne sait plus à quoi lui sert d’être puissante et d’être publique. Elle tend alors à disparaître sous forme de service pour réapparaître sous forme de nuisance : elle emmerde les citoyens quand elle devrait les aider, les culpabilise quand elle devrait les protéger, les abandonne quand elle devrait les soutenir grâce à ses « premières lignes » : ces fonctionnaires du quotidien et des guichets – dont Maggy Biskupski, la porte-voix des « policiers en colère », portait incarnation. Ils partagent aussi le mode de vie de « ceux qui conduisent ».

  3 – La confirmation : les travailleurs de l’arrière accusent le coup

  Ces « premières lignes » de la République sont intimement mêlés avec ceux que l’on appelle les « travailleurs de l’arrière », c’est-à-dire ce back office de la société qui a le sentiment d'être invisible, peu considéré et, pourtant, d'être celui qui fait « tenir » la société, qui fait qu'elle se poursuit malgré tout. Les révoltés du 17 novembre savent le besoin qu’on a d’eux mais le peu de reconnaissance qu’ils en obtiennent. Certes le back office de la société est plus large que « ceux qui conduisent » mais ceux-ci en font largement partie : ils sont ouvriers, artisans, auto-entrepreneurs, livreurs de 5h du matin dans les grandes villes, routiers au long cours, transporteurs locaux, représentants, retraités parfois, chômeurs ou restant au foyer, mais aussi ambulanciers, infirmiers, aides-soignants, enseignants, ouvriers du bâtiment ou supplétifs de la restauration etc. Des travailleurs et des consommateurs, des citoyens et des contribuables ; des Français en un mot. Dont il va bien falloir tenir compte tant ils contribuent de manière souvent invisible, fréquemment discrète, parfois secrète, à l’épanouissement de l’autre société, le front office, qu’ils viennent servir, aider et faire marcher tous les jours. Car l’un ne fonctionne pas sans l’autre ; il n’y pas d’un côté les vertueux et de l’autre ceux qui ne sont rien.

Sans doute la civilisation de la voiture connaît-elle ses derniers feux mais son inévitable transformation ne saurait se résumer à aller cracher sur sa tombe. Pas en République, pas en France.

  Pour tout dire, la mobilisation des « gilets jaunes » a déjà une  vertu. Elle agit comme une revanche du symbolique dans une société qui ne connaît plus que des symboles. Le symbolique, c’est cette capacité des individus à se rapporter à quelque chose qui les précède et les domine, c’est-à-dire à un ensemble de rites, de symboles, de récits, d’interdits et d’obligations qui forment la société. Lors de son « itinérance mémorielle » sur les traces de la Grande guerre, le Président de la République s’est évertué à remuer des symboles ;  en redessinant la carte de la France contemporaine à partir des ronds-points et des accès d’autoroutes virtuellement bloqués, les « gilets jaunes » sont venus lui rappeler qu’il existait une autre dimension de la vie en commun – le symbolique que seule la politique permet d’inscrire dans le réel. Avant même le 17 novembre, c’est une première leçon. Gageons qu’il y en aura d’autres. Espérons seulement que le Président ne réponde pas encore une fois : « j’ai entendu mais… je ne change rien ».

  Denis MAILLARD est président de Temps Commun, cabinet de conseil en relations sociales.

Il est l'auteur de Quand la religion s'invite en entreprise, Fayard, 2017

DECALAGES

Laurent BOUVET - 9 Nov 2018

Décalages

L’« itinérance mémorielle » du Président de la République à l’occasion du centenaire de la victoire de 1918 laisse une impression étrange, celle d’un décalage. Le choix présidentiel de ce long voyage dans l’Est et le Nord du pays, afin non seulement de commémorer la Grande Guerre dans certains de ses lieux emblématiques mais encore d’aller à la rencontre du « pays réel » dans des régions qui souffrent plus que d’autres de la désindustrialisation et de la crise économique, s’est cogné… au réel.

La concomitance du voyage présidentiel et du mécontentement national au sujet de l’augmentation du prix de l’essence a à la fois amoindri la portée du message mémoriel du déplacement et amoindri la portée de sa « rencontre » avec les Français sur le terrain. Deux fonctions très différentes du chef de l’Etat ont en effet été mobilisées chaque jour et parfois plusieurs fois par jour au risque non seulement qu’on ne les distingue plus mais surtout qu’on ne les reconnaisse plus. D’une part, celle de l’incarnation : le Président de la République, grave, recueilli, au nom de tous les Français, sur les lieux de mémoire de la Première Guerre mondiale, pour rappeler la brutalisation et le sacrifice de tout un peuple. De l’autre, celle de la représentation : le Président de la République répondant de sa politique aux interpellations, expliquant ses choix économiques, se débattant dans la polémique politique quotidienne. Verticalité contre horizontalité, autorité contre banalité, stature contre sondages.

 

Sans doute le format de ce genre de voyage présidentiel de plusieurs jours n’est-il plus adapté à une époque d’immédiateté de la communication. Le Général De Gaulle qui pratiquait volontiers l’exercice n’avait pas à répondre à d’incessantes sollicitations. Difficile aujourd’hui de donner du temps au temps lorsque l’on doit passer d’une visite mémorielle et d’un salut au drapeau à un discours sur la reconversion industrielle tout en répondant sur le prix de l’essence. Les images se succèdent mais elles sont floues, les messages s’enchaînent mais ils sont inaudibles.

La multiplication des sujets et des enjeux sur une aussi courte période de temps, à travers une communication voulue comme permanente, dévalorise mécaniquement la parole politique. Celle du Président de la République n’échappe pas à cette règle. Et les risques d’une sortie de route augmentent eux aussi. La polémique à propos d’une cérémonie aux Invalides où aurait été commémorée la mémoire de tous les maréchaux de France de la Première Guerre mondiale, et donc de Pétain, l’a démontré. La focalisation médiatique sur ce raté de l’organisation des commémorations a pratiquement effacé tout le reste pendant deux jours.

  * *

Les élections de mi-mandat aux Etats-Unis (renouvellement de la Chambre des Représentants et d’un tiers du Sénat au niveau fédéral) ont permis cette semaine, malgré le victoire attendue des Démocrates à la Chambre, à Donald Trump d’affermir son emprise sur le parti républicain. Au Sénat, sa majorité s’est étoffée et, surtout, de nombreux élus savent désormais qu’ils lui doivent leur élection, ce qui comptera double pour la présidentielle de 2020. Mais la leçon principale de ces élections tient surtout au fait que le populisme – dont il faut toujours rappeler qu’il est un style politique et non une doctrine – permet non seulement de conquérir mais de durer au pouvoir. Pour une raison simple : il témoigne d’un mouvement profond dans l’électorat, et donc dans la société, et non d’une protestation passagère.

Ce qui devrait, a minima, retenir l’attention de tous ceux, de ce côté-ci de l’Atlantique, qui entendent faire campagne en vue des prochaines élections européennes « contre le populisme ». Tenter de dramatiser le scrutin, en en appelant à la mémoire des années 30 par exemple, risque en effet de n’être d’aucun secours aux défenseurs de l’Union européenne. Car ce n’est pas à un nouveau fascisme auquel nous avons à faire aujourd’hui mais à une demande politique, sociale, culturelle… qui s’exprime, précisément, dans le cadre démocratique pour exiger son respect. Le vote pour les partis et personnalités « populistes » n’est pas un vote anti-démocratique, c’est un appel au respect par les « élites », par le « haut », de la démocratie. La disqualification immédiate – par reductio ad hitlerum – de tout ce qui n’est pas « acceptable » politiquement devient ainsi elle-même un enjeu du débat public et politique. Elle met en effet en lumière l’éloignement de toute une partie de la population par rapport à l’autre, et renforce à la fois le sentiment d’abandon et la défiance générale vis-à-vis du « haut » chez un nombre croissant de nos concitoyens. Dans un sondage de l’IFOP « Les Français et le pouvoir », publié le 31 octobre, 41% des sondés ont ainsi répondu (à une question longue et complexe) qu’ils pourraient accepter un « pouvoir politique autoritaire » face à une situation de crise démocratique aiguë (i.e. aucun responsable politique élu ne disposant plus d’une légitimité suffisante pour entreprendre des réformes).

Qui définit en effet, en démocratie, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas ? Une société démocratique dans laquelle une partie de la population – la mieux intégrée à la mondialisation et la mieux protégée de ses effets négatifs – dicte en permanence, quel que soit le pouvoir en place, à l’autre partie ses règles, ses normes et ses exigences en lui expliquant, n’est pas viable. Ainsi, par exemple, peut-on s’interroger sur l’opportunité de culpabiliser des Français qui ont quotidiennement besoin de leur voiture en leur expliquant qu’ils sont responsables de l’aggravation de la dégradation de l’environnement, alors qu’ils doivent déjà supporter le coût de l’augmentation du prix de l’essence. Autre exemple : expliquer à longueur de journée que le seul réel danger politique vient de ce populisme ne permettra certainement pas de lutter plus efficacement contre les violences quotidiennes dans certains quartiers, à l’école, contre les homosexuels, comme on l’a vu récemment, ou encore contre les juifs (le premier ministre vient d’annoncer que les actes antisémites sont en hausse de 69 % en 2018) qui lézardent chaque jour un peu plus la société.

L’Europe et les années 1930 : le dilemme du Président

Gilles CLAVREUL - 2 Nov 2018

Dans une interview donnée à Ouest-France à la veille du pont de la Toussaint, le Président de la République a exprimé son inquiétude devant les ressemblances supposées de notre époque avec les années 1930.

Analogie pertinente ? Du point de vue de l’exactitude historique, peut-être pas. Mais est-ce bien le sujet ?

Lorsqu'un politique mobilise l'Histoire, il ne le fait pas à la manière de l’historien. Quand De Gaulle, le 25 août 1944, lance "Paris libéré...par lui-même !", il ne s'attache pas à décrire fidèlement les faits, mais à produire un effet politique utile.

C'est donc à l'efficacité politique de la formule employée par Emmanuel Macron qu'il faut s'attacher : quelles fins politiques vise-t-il ? sont-elles légitimes ? emploie-t-il les bons moyens pour les atteindre ?

Ce que vise en réalité Emmanuel Macron, c’est un sursaut démocratique face à la montée de la vague populiste. Son échéance, ce sont les européennes de mai 2019. Pour avoir écrit ici même que la maison Europe brûle et qu'il est temps de prendre la mesure du risque d'affaissement démocratique, on ne disputera pas du bien-fondé de l’alerte. Que ce soit en Italie, en Suède en septembre, en Bavière plus récemment, les formations d'extrême-droite gagnent du terrain et il est légitime de mobiliser les Européens.

On comprend aussi l'intérêt politique propre d'Emmanuel Macron : assumer un leadership, et se préparer à l’exercer seul, au moins pour un temps, compte tenu de l’effacement anticipé d’Angela Merkel. Qu'Emmanuel Macron n'entende laisser à personne le soin d'incarner l'Europe progressiste, éclairée, ouverte, celle qui s'inscrit dans la lignée des Pères Fondateurs, est parfaitement intelligible de ce point de vue. Il a donc, aussi, intérêt à polariser : désigner une menace suffisamment forte pour décourager les velléités de dispersion, tant sur son flanc droit que sur son flanc gauche, et rallier à lui un maximum de partisans de la construction européenne

Beaucoup plus incertain et risqué, en revanche, est le fait d'axer sa stratégie sur la défense des valeurs-socle de l'Europe. En effet, quand bien même font-elles largement consensus, plus qu’on ne le dit souvent, parmi les Européens et singulièrement les Français, rien n'indique que ceux-ci les perçoivent, à tort ou à raison, comme particulièrement menacées. Comme l'indiquait en septembre la dernière livraison de l'Eurobaromètre, les citoyens européens attendent d'abord des réponses sur l'immigration, la sécurité, l'économie, la réduction des inégalités et la lutte contre le changement climatique. Et ensuite, seulement, sur la défense des droits de l'Homme. Emmanuel Macron prend donc le risque de laisser le terrain aux populistes, ou désignés tels, qui auront beau jeu de dire : pendant que le Président français cherche à jouer sur les peurs, nous, nous répondons aux questions que les citoyens se posent. Toujours utile, l’appel aux valeurs ne saurait pour autant passer pour une manœuvre de diversion. Enfin, l'argument moral a ses limites et il a tôt fait de se retourner contre qui l'utilise. A cet égard, le clip de campagne du service de communication du Premier ministre, sensé mobiliser contre les populistes à grand renfort de sensationnalisme anti-Orban et Salvini, n'est pas un monument de finesse...

C'est donc une stratégie à double tranchant que le Président Macron a commencé à esquisser dans cette interview : dramatiser l'enjeu européen - à raison, nous semble-t-il - mais en jouant principalement sur le terrain des valeurs et celui de la poursuite de la construction européenne. Des thèmes chers, il est vrai, à son électorat, ce qui peut lui permettre de resserrer les rangs et donc, de limiter la casse aux élections européennes, dans un contexte rendu compliqué du fait de sa baisse de popularité. Mais il libère ainsi de l'espace pour les formations populistes, nationalistes ou eurosceptiques sur les thèmes régaliens et les questions de vie quotidienne. Encore une fois, derrière le clivage progressistes/nationalistes, c'est le risque d'un clivage grandissant entre le peuple et les élites qui se dessine : ces jours-ci, les Français ne parlent pas de la démocratie en Europe, mais du prix du gasoil à la pompe. On peut s’en désoler mais c’est ainsi.

Il serait très injuste, cependant, de reprocher au Président d’occuper tout l'espace pour parler d’Europe et lutter contre la droite extrême : est-ce sa faute si, à droite comme à gauche, nul ne se risque à la lui disputer ? De Jean-Luc Mélenchon, qui tente de refaire surface, après une séquence calamiteuse, en jouant d’opportunisme sur la hausse de l’essence, à Laurent Wauquiez, qui divise son camp en ménageant Orban, en passant par un PS inaudible et incapable de stopper l’hémorragie des départs, la classe politique traditionnelle ne s’est toujours pas remise de l’électrochoc de mai-juin 2017. Comme lorsque un peloton est à l’arrêt, cela favorise les échappées, du moment qu’elles ne jouent pas la gagne : à gauche du côté des écologistes ou peut-être d’une liste « citoyenne », ou à droite du côté de Nicolas Dupont-Aignan. Pas de quoi faire rêver…



La position hégémonique que Macron revendique au nom des valeurs humanistes et de la construction européenne, et que les oppositions lui laissent, est en définitive le meilleur levain du populisme : quand aucune alternative raisonnable ne se dessine, seules les solutions radicales s'offrent en exutoire aux mécontentements. C’est cela, la tragédie qui se joue ; et le Président ne pourra la dénouer seul.

BLOC-NOTES DU 26 OCTOBRE 2018

Gilles CLAVREUL - 26 Oct 2018

TERRITOIRES ET SECURITE 

La vidéo d’un lycéen braquant d’un pistolet – finalement factice – son enseignante pour qu’elle le compte parmi les présents, devenue virale, a ajouté un nouvel épisode à l’interminable feuilleton des violences scolaires, de leur étendue, de leur gravité, et des moyens de les combattre.

Il y a presque vingt ans, un groupe d’élèves de l’ENA dont j’étais s’est vu confier un thème de séminaire collectif sur les violences scolaires : territoires qui décrochent, jeunesse en perte de repères, éclatement des modèles familiaux, instabilité des équipes pédagogiques, mal-être des profs, gestion des ressources humaines défaillante, insuffisance des remontées. Le thème était déjà bien présent, alors, dans le débat public. Rien n’a vraiment changé depuis : ni ces constats, qu’il faudrait plutôt durcir ; ni les querelles semble-t-il indépassables entre tenants d’un retour à l’autorité stricte et à l’enseignement traditionnel, et partisans d’une pédagogie compréhensive et adaptée.

Laissons « pédagogistes » et « disciplinaires » à leurs éternelles disputes, centrées sur la recherche d’un hypothétique et providentiel coupable. Le problème se situe en réalité à deux niveaux : l’organisation du système éducatif et les conditions d’exercice du métier enseignant d’une part ; les fractures sociales et territoriales croissantes, qui se reflètent dans le quotidien des établissements scolaires.

Tout d’abord, le système éducatif souffre de son hyper-centralisation, du peu de marge d’initiative laissée à ses acteurs – et notamment aux deux échelons décisifs : l’enseignant et l’établissement – et d’une gestion des ressources humaines qui marche à l’envers, affectant les personnels les plus jeunes et les moins expérimentés dans les zones les plus difficiles. Confrontés à un problème, les uns et les autres n’ont d’autre choix que de le régler seuls, tant ils ont intériorisé que « signaler » ne peut avoir que des effets nuls – la hiérarchie ne réagit pas – ou négatifs – « il ne tient pas sa classe / son établissement ». Dans ces conditions, seul le haut niveau de conscience professionnelle des professionnels de l’éducation compense un peu cette organisation dysfonctionnelle.

Le deuxième mal dont souffrent certains établissements est l’aggravation des fractures sociales et territoriales. Certes ce n’est pas le cas du lycée de Créteil où cet incident s’est déroulé, mais c’est le cas de tant d’autres, tels celui que dépeint l’ex-principal de collège de Marseille Bernard Ravet dans Principal de collège ou imam de la République. Or non seulement le système éducatif ne combat plus ces inégalités croissantes, mais désormais il tend même à les renforcer : la qualité, réelle ou présumée, des collèges et des lycées devient un facteur décisif d’implantation des familles, au point d’influer de façon déterminante sur le prix de l’immobilier. Qui, parmi les responsables politiques, pour évoquer ces mouvements de fond, qui sont infiniment dangereux pour notre cohésion sociale 

EUROPE

Les services du Parlement Européen se félicitent des derniers résultats de l’Eurobaromètre : ils indiquent un attachement inégalé des citoyens Européens à l’Union Européenne depuis la création de cette enquête. Aujourd’hui, seuls 17% des Européens voteraient pour une sortie de l’Union, et 68% regardent la participation de leur pays comme une « bonne chose ». Le Brexit aura eu au moins un effet pédagogique.

Pour autant, ces résultats sont en trompe-l’œil. Quand on les regarde de plus près, ils indiquent un décalage croissant entre une Europe du nord et de l’ouest globalement europhile et confiante, et une Europe du sud et de l’est inquiète pour l’avenir, critique envers les institutions de l’Union et très préoccupée par les enjeux sécuritaires et migratoires. Le cas de l’Italie se singularise, pays fondateur et moteur, dès l’origine, de la construction européenne, et qui a subi une triple crise : crise de la dette, crise migratoire et crise politique. Immédiatement après les questions régaliennes, en tête des préoccupations des Européens – la crise migratoire a laissé des traces profondes – viennent les questions sociales et environnementales : les Européens – les Français plus que les autres – veulent voir l’Europe lutter contre les inégalités et contre le réchauffement climatique.

C’est pourquoi, dans la perspective des prochaines élections européennes, ceux qui prétendront défendre la cause européenne devront se garder de la tentation d’installer un clivage entre progressistes et populistes : ce n’est pas ce qu’attendent les électeurs. Ils ne se contenteront pas, en effet, d’être rassurés sur l’ancrage dans l’Europe ni même dans l’euro – même s’ils y tiennent - et ne se mobiliseront pas pour la défense de valeurs démocratiques qu’ils considèrent, sans doute à tort d’ailleurs, comme acquises. En revanche, laisser aux « populistes » la question migratoire et éventuellement celle des inégalités, c’est leur faire un dangereux cadeau électoral.

TURQUIE – ARABIE SAOUDITE

Digne d’un mauvais film d’espionnage, l’exécution à moitié avouée de l’opposant et journaliste Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul est une très mauvaise affaire pour le régime saoudien et notamment pour son nouvel homme fort, Mohammed Bin Salman, qui à trente-trois ans avait réussi, au terme d’opérations spectaculaires, à subvertir l’ordre successoral pour s’installer comme seul héritier de la dynastie des Saoud. Lancé dans une entreprise de modernisation du pays à marche forcée, MBS a multiplié les signes d’ouverture, opéré un rapprochement stratégique en direction d’Israël et des Etats-Unis et entamé un bras de fer contre l’axe frériste dont le Qatar est le pivot. Son « Davos du désert » devait être une pièce maîtresse de son offensive de charme envers des Occidentaux tout disposés à être séduits, perspectives commerciales et intérêts géopolitiques aidant. Las : l’affaire Khashoggi a détruit en quelques heures ce que la dévastatrice campagne au Yémen et la timidité des réformes internes n’avaient pu entamer. A l’extérieur, MBS a vu ses soutiens s’évanouir ou, à tout le moins, s’efforcer à une prudence inédite, comme Donald Trump. A l’intérieur, les prochains jours diront si ce faux pas, qu’il lui soit directement imputé ou pas, aura raison de son ascension fulgurante.

Les malheurs des uns faisant le bonheur des autres, cette affaire donne à Erdogan, fragilisé par la crise économique plus encore que par ses choix géostratégiques hasardeux, de reprendre la main et de poser en improbable garant de la liberté de la presse. On mesure à quel point tout reste précaire dans cette région du monde, combien les signaux positifs doivent y être accueillis avec réserve, et combien la stabilité, dont nous avons pourtant besoin pour nos intérêts propres, se trouve loin à l’horizon.

Mélenchon, la gauche et les premières lignes de la République

Gilles CLAVREUL - 19 Oct 2018

En voyant Jean-Luc Mélenchon, éructant « ma personne est sacrée ! », les yeux exorbités devant des fonctionnaires qui restaient tant bien que mal impavides, on n’a pu s’empêcher de repenser aux improbables signes démentiels de Marine Le Pen lors du débat de l’entre-deux tours, signant d’elle-même sinon son arrêt de mort politique, du moins sa reddition dans la lutte pour le pouvoir suprême. Il y eut ce soir-là, on s’en souvient, quelque chose comme un retour dans la maison du Père de la part de Marine Le Pen, ce père effacé à grand’peine par des années de dédiabolisation, et qui s’invitait une dernière fois dans le débat, via la gestuelle erratique de sa fille, comme pour signifier que, non, les Le Pen ne voulaient pas vraiment du pouvoir parce qu’au fond, ils en avaient peur.

Est-ce une névrose semblable qui frappe Jean-Luc Mélenchon ? Ce qui est certain dans son cas est que son incapacité à se dominer jette un sérieux doute, non seulement sur sa stature et ses qualités d’homme d’Etat – mais encore sur son envie intime : le président de la France Insoumise est bien trop intelligent pour ignorer que les images de ses colères – feintes ou réelles, qu’importe – comme celle, désastreuse, qui le voit moquer l’accent méridional d’une journaliste, ne collent en rien à l’idée qu’on se fait d’un Président de la République. Même parmi ceux de ses électeurs qui attendent, précisément, qu’on fasse rendre gorge au « système ». Trop « limite », Mélenchon ? Trop pour être le grand Président de la gauche réunifiée qu’il dit aspirer à être. Et pour autant, trop peu pour devenir un imprévisible leader populiste à la Trump : quand son ADN de notable socialiste se rappelle à son bon souvenir, comme lorsqu’il croise opportunément le Président de la République à Marseille, il retrouve l’urbanité et la bienséance de l’ancien sénateur.

Une affabilité qui lui fait défaut quand de « petits » fonctionnaires qui font leur travail osent lui résister. S’en prend-il à des séides du pouvoir, à des hommes de main tout spécialement délégués par quelque cabinet noir ? Non, il s’en prend, l’homme des « gens », aux premières lignes de la République. Or ce que Jean-Luc Mélenchon ne comprend pas, c’est que ce n’est pas seulement un problème de comportement personnel : c’est un problème politique. Invectiver les représentants de l’Etat, les agresser au besoin, est devenu tristement banal. On s’esclaffe devant une voiture de police brûlée dont deux gardiens de la paix ont à peine eu le temps de s’extraire. On frappe des pompiers, les hommes du secours : 2280 agressions recensées en 2017. Idem dans les hôpitaux ou les écoles. Au-delà des condamnations d’usage, on entend bien peu la gauche sur ces atteintes ; or non seulement elles en disent long sur l’état de notre société et son rapport, à la fois consumériste et suspicieux, envers la chose publique, mais elles touchent celles et ceux qui forment la base électorale même des progressistes. Faut-il s’étonner qu’ils se détournent de plus en plus des partis de gauche, qui ne leur parle plus ?

Au lieu de partir à la reconquête de ses valeurs – le service public en fait partie – et de son électorat, la gauche retombe dans ses vieilles passions, l’émiettement et les guerres de boutique. Affaiblie et divisée comme jamais depuis les années 1970, elle semble résignée à assister en spectatrice aux futures grandes explications, laissant à Emmanuel Macron, à la droite classique peut-être, la tâche d’affronter la vague autoritaire et populiste. Invité au début du mois par la Fondation Jean-Jaurès et L’Aurore, Mark Lilla, professeur à Columbia et auteur de La gauche identitaire – l’Amérique en miettes (Stock), invitait la gauche à reprendre de fond en comble le travail des idées, et à redéfinir sa vision de l’homme et de la société. Autrement dit, à oser se poser, à nouveau, la question anthropologique. Fantaisie d’intellectuels ? Pas du tout : urgence politique.

MACRON EN PLEIN VIRAGE

Gilles CLAVREUL - 4 Oct 2018

Emmanuel Macron a-t-il d’ores et déjà perdu la main ? Il est certes trop tôt pour le dire. Mais encaisser presque coup sur coup la démission des deux ministres les plus importants dans l’ordre protocolaire, après avoir subi pendant de longues semaines la tempête Benalla, sans jamais avoir trouvé la parade, cela fait beaucoup pour un Président dont les partisans sont passés si vite de l’euphorie de mai 2017 aux déconvenues d’aujourd’hui. Or Emmanuel Macron doit s’employer sur plusieurs fronts simultanément : nommer place Beauvau un ministre qui tienne solidement les rênes de son ministère, dans un contexte de risque sécuritaire très élevé, mais aussi repenser un dispositif gouvernemental dont on disait ici, après la démission de Nicolas Hulot, qu’il laissait entrevoir quelques trous dans la raquette. Le Président aurait pu remanier en profondeur à ce moment-là : aujourd’hui, non seulement il le peut, mais il le doit. Il doit aussi redresser une image personnelle brouillée. Corrigeant à l’excès une posture initiale par trop roide, le Président est parfois tombé dans une communication plus triviale que chaleureuse et plus condescendante que sincère. Cela étant, il faudra bien plus qu’une équipe gouvernementale remodelée et une communication professionnalisée pour retrouver la confiance, déjà entamée, des Français. Conscient que ses traits d’image sont pour partie fixés et que le vivier des ministrables n’est pas si riche, le Président conserve un atout, son audace réformatrice et le courage qui lui est reconnu pour aller au bout de ses idées. Aussi lui faut-il garder le rythme en matière de réformes et continuer à corriger le mauvais effet des exonérations fiscales accordées aux « premiers de cordée », comme il l’a fait avec le plan pauvreté et le plan santé, démarches plus abouties et mieux pensées que les annonces cosmétiques sur la politique de la ville. Encore devra-t-il se garder d’en gâcher l’impact par des sorties médiatiques inappropriées. Il lui faudra surtout faire ce qu’il n’a pas su ou voulu faire jusqu’à présent : écouter les élus, renouer avec les corps intermédiaires, prendre à bras le corps la question de l’unité et de la solidarité des territoires, affronter les problématiques identitaires et culturelles – autrement que par petites touches impressionnistes. En somme, il lui faut maintenir le rythme, ce dont on le présume capable ; mais aussi embarquer, faire adhérer, convaincre. Or l’adhésion par le charisme magnétique n’est plus de saison : ce sont des alliés que le Président doit chercher, pas des groupies. Car ce sont des relais solides, parmi les élus, dans la société civile, dans le monde syndical et associatif, chez les intellectuels, notamment, dont il a vraiment besoin. Non seulement pour lui-même, afin de gouverner dans les meilleures conditions et de se mettre en situation de briguer un second mandat. Mais surtout pour répondre à l’interpellation de Gérard Collomb dans son discours de départ : gare à cette France où l’on vit « côte à côte, et bientôt face à face » ! L’élu local chevronné a appuyé là où ça fait mal pour la start-up nation : la méconnaissance des territoires et le manque d’attention à cette société française qui se fragmente. Ce manque de liaison au sol, comme on le dirait d’une voiture dont le châssis peinerait à contenir la puissance, est le véritable talon d’Achille d’Emmanuel Macron. Or il doit impérativement corriger cela. Car le danger sous-jacent de la décomposition politique que nous connaissons depuis plusieurs années, c’est la décomposition du pays lui-même, que le mal-être des classes moyennes et populaires, les tensions identitaires et les inquiétudes face à la mondialisation rendent possible.

Le rap de trop

Laurent BOUVET - 28 Sep 2018

LE RAP DE TROP

Un obscur rappeur a publié, sur Youtube, son dernier clip où il est question de « pendre les blancs » et de « tuer les bébés blancs ». Tout dans cette séquence suinte le racisme, sans aucune ambiguité. L’excuse artistique, systématiquement avancée lorsqu’il s’agit du rap, n’est même pas de mise ici puisque l’auteur de la chanson, Nick Conrad, a immédiatement reconnu qu’il voulait choquer – il n’a pas dit s’il voulait son quart d’heure de célébrité mais on peut imaginer que c’est le cas. On attend évidemment maintenant que la justice fasse son travail et que cet « artiste » soit lourdement condamné.

Ainsi décrite, l’affaire peut sembler banale. Le racisme s’exprime assez librement sur les réseaux sociaux, grâce notamment à l’anonymat qu’ils autorisent, et tel ou tel propos défraie à intervalle régulier la chronique, comme ce fut récemment le cas pour Eric Zemmour. Les faits sont graves mais c’est le débat qui est né autour depuis deux jours qui en dit le plus long sur l’état de notre société.

En effet, une partie des médias qui ont traité l’affaire, au premier rang desquels le journal Le Monde dans un article de la rubrique « Les Décodeurs », se sont employés à nous expliquer que la chanson de Conrad n’était finalement pas si grave puisqu’il s’agit avant tout d’une « provocation artistique » – c’est le joker ultime comme on l’a dit – et surtout que cet rappeur est totalement inconnu, qu’il n’avait donc pas vocation à faire la « une ».

Non, le vrai scandale ici, nous expliquent ces journalistes, c’est que ce clip a été utilisé par la « fachosphère » afin de montrer une fois de plus son obsession du « racisme anti-blanc » – celui-là même qui « n’existe pas ». Sans les fascistes dont « Les Décodeurs » nous donnent la liste (Valeurs Actuelles, Marine Le Pen, William Goldnagel, Eric Ciotti, FdeSouche, TV Libertés, le Rassemblement National et Gérard Collomb…), il n’y aurait pas eu d’affaire. Et ce brave rappeur un peu provocateur aurait pu tranquillement poursuivre la brillante carrière que lui ouvre son oeuvre. Précisons pour les distraits : c’est donc la « fachosphère » qui est responsable de cette affaire, puisque c’est à elle qu’elle profite.

L’examen des arguments de nos candidats au Prix Albert Londres laisse toutefois songeur. Ainsi, celui du bad buzz (la mauvaise publicité) d’un propos qui serait resté sinon confidentiel, ne s’applique-t-il pas avec la même rigueur selon l’auteur et la teneur des propos. Prenons par exemple le cas récent des propos homophobes tenus par le forain Marcel Campion dans un cadre privé (il n’en a pas fait un clip sur Youtube…) : là, et à fort juste titre, ces propos ont été abondamment relayés et médiatisés par les mêmes journalistes qui prônent aujourd’hui pudeur et discrétion pour la prose de Conrad.

Soyons clairs : tous les propos de ce genre (racistes, homophobes, sexistes, antisémites…), quels que soient leur diffusion ou leur émetteur, doivent être repérés, rendus publics et sévèrement sanctionnés. Pour une raison simple : la haine à l’égard de telle ou telle catégorie de la population repérée et isolée en raison d’un critère spécifique de son identité est un tout. Ce genre de propos, comme les discriminations qui y sont liées, méritent une condamnation universelle, sans circonstances atténuantes. Ce n’est qu’à cette condition que l’on peut les faire reculer.

Ce qui nous ramène à nos journalistes toujours prompts à faire le tri entre les racistes, comme s’il y en avait de mauvais et moins mauvais, au nom d’un étonnant renversement des principes humanistes et universalistes qui voudrait que lorsqu’un propos de cette nature s’applique au « blanc », il ne puisse jamais être de la même gravité que lorsqu’il s’applique à un « non blanc », ce que le jargon indigéniste contemporain dénomme désormais un « racisé ». Pourquoi ? Mais parce que les « blancs » ont colonisé les « racisés » et les ont réduit en esclavage, et qu’ils sont donc toujours déjà des bourreaux sans jamais pouvoir être de véritables victimes.

Cette petite musique identitaire, différentialiste et relativiste est aujourd’hui jouée régulièrement dans nombre d’universités et dans des centres de recherches en sciences sociales. Elle est évidemment la bande-son qui accompagne le militantisme indigéniste que l’on trouve dans tout un milieu associatif, subventionné par les collectivités publiques, au nom de l’anti-racisme. Elle a pénétré toute une partie de la gauche politique, associative et syndicale qui s’y raccroche comme au dernier morceau de la Vraie Croix depuis qu’elle a abandonné son projet émancipateur collectif. Mais plus grave encore, elle est désormais la partition quotidienne de toute une partie de la presse, de nombre de journalistes, spécialement les plus jeunes, y compris dans les grands titres nationaux, qui soit par inconscience (et manque d’une formation sérieuse…) soit par choix idéologique en font leur référence.

Cette affaire vient s’ajouter à bien d’autres. On ne peut que formuler le voeu qu’elle décille les yeux de certains responsables de rédactions comme de responsables politiques, à gauche, sur la dérive mortifère dont elle le dernier témoignage en date.

Le Bloc-notes du 21 septembre 2018

Jean GLAVANY - 24 Sep 2018

Nous sommes suffisamment critiques, à l'Aurore, à l'égard du Président de la République, sa politique économique et sociale, sa conception de la République ou certains de ses comportements, pour nous sentir plus libres encore d'approuver ou d'applaudir ce qui nous semble le mériter dans l'action du gouvernement.

C'est le cas aujourd'hui, du plan " Santé" présente cette semaine par Emmanuel Macron et sa Ministre des Affaires Sociales, Agnès Buzyn.

Franchement, réformer enfin ce qu'on appelle la T2A, c'est-à-dire la tarification à l'activité des hôpitaux qui les poussent depuis tant d'années à " faire du chiffre" quitte à sacrifier des missions de service public si essentielles, c'est une bonne mesure. Nous étions nombreux, parlementaires socialistes de la précédente législature, conscients de la dégradation terrible de la situation des hôpitaux, à le demander au Président HOLLANDE et à sa Ministre de la santé. Mais elle n'écoutait personne et lui n'avait pas l'autorité pour le lui imposer. Ce gouvernement le fera.

Nous étions nombreux aussi à insister sur les déserts médicaux croissants en milieu rural et sur les défaillances de la médecine de ville qui induit l'encombrement des urgences et imposait une réforme profonde des liens entre celle-ci et l'hôpital. Tant mieux pour le pays et pour le service public hospitalier si ce gouvernement le fait. Voilà pourquoi et comment les échecs flagrants d'hier doivent rendre la critique plus responsable…

J'aurais pu faire un commentaire comparable sur le plan pauvreté annoncé la semaine dernière et qui a reçu un accueil plutôt favorable de l'ensemble des associations concernées, même si l'on peut en discuter tel ou tel volet. Mais d'une part la comparaison avec la législature précédente n'est pas accablante pour les responsables passés. D’autre part et surtout, deux jours après cette annonce, le Président a tout gâché avec cette interpellation arrogante et déplacée à l'égard d'un jeune chômeur : " il suffit de traverser la rue"...Il y a du Sarkozy derrière ces provocations verbales et ce n'est pas du tout élogieux sous ma plume.  Et ça gâche beaucoup les effets d'annonce, non ?

Bloc-notes du 21 septembre 2018

Jean GLAVANY - 21 Sep 2018

  Nous sommes suffisamment critiques, à l'Aurore, à l'égard du Président de la République, sa politique économique et sociale, sa conception de la République ou certains de ses comportements, pour nous sentir plus libres encore d'approuver ou d'applaudir ce qui nous semble le mériter dans l'action du gouvernement.   C'est le cas aujourd'hui, du plan " Santé" présente cette semaine par Emmanuel Macron et sa Ministre des Affaires Sociales, Agnès Buzyn.   Franchement, réformer enfin ce qu'on appelle la T2A, c'est-à-dire la tarification à l'activité des hôpitaux qui les poussent depuis tant d'années à " faire du chiffre" quitte à sacrifier des missions de service public si essentielles, c'est une bonne mesure. Nous étions nombreux, parlementaires socialistes de la précédente législature, conscients de la dégradation terrible de la situation des hôpitaux, à le demander au Président HOLLANDE et à sa Ministre de la santé. Mais elle n'écoutait personne et lui n'avait pas l'autorité pour le lui imposer. Ce gouvernement le fera.   Nous étions nombreux aussi à insister sur les déserts médicaux croissants en milieu rural et sur les défaillances de la médecine de ville qui induit l'encombrement des urgences et imposait une réforme profonde des liens entre celle-ci et l'hôpital. Tant mieux pour le pays et pour le service public hospitalier si ce gouvernement le fait. Voilà pourquoi et comment les échecs flagrants d'hier doivent rendre la critique plus responsable…   J'aurais pu faire un commentaire comparable sur le plan pauvreté annoncé la semaine dernière et qui a reçu un accueil plutôt favorable de l'ensemble des associations concernées, même si l'on peut en discuter tel ou tel volet. Mais d'une part la comparaison avec la législature précédente n'est pas accablante pour les responsables passés. D’autre part et surtout, deux jours après cette annonce, le Président a tout gâché avec cette interpellation arrogante et déplacée à l'égard d'un jeune chômeur : " il suffit de traverser la rue"...Il y a du Sarkozy derrière ces provocations verbales et ce n'est pas du tout élogieux sous ma plume.  Et ça gâche beaucoup les effets d'annonce, non ?

Bloc-notes du 14 septembre 2018

Gilles Clavreul - 14 Sep 2018

Islam et Islamisme

Le « rapport El Karoui », publié par l’Institut Montaigne démonte minutieusement, sur plus de 600 pages, les rouages de l’islamisme. Rien que les esprits lucides ne découvrent : comme Gilles Kepel, longtemps bien seul, l’a maintes fois décrit, une idéologie protéiforme se déploie partout dans le monde, en Europe occidentale comme en Asie, au Moyen-Orient et sur le continent africain. Elle peut se réclamer du camp de la paix ou prôner la guerre, soumettre les femmes ou s’inventer « féministe », dénoncer la marchandisation des corps et s’inviter chez les marques du sportswear mondialisé, défiler avec l’extrême-droite homophobe ou s’associer aux luttes altermondialistes. Plastique en diable, l’islamisme se recycle à l’infini, jouant une mi-temps dans chaque camp, de la réaction à la guerre sociale, du consensus vivre-ensembliste au rejet violent de toutes les valeurs de la démocratie.

A chaque nouveau rapport, la photographie se fait plus nette, rendant un peu plus décalés et hors-sol les discours de déni. Il apparaît de plus en plus clairement qu’on ne peut traiter indépendamment la question de l’islamisme et celle de l’islam : sans lutte efficace contre l’islamisme, l’islam, et donc la grande majorité de musulmans qui adhèrent aux valeurs de la République, seront dans une position instable et inconfortable. Et maintenant, quelle stratégie de lutte ? Là-dessus, le débat ne fait que commencer. Trois axes de propositions se distinguent :

1) « Structurer l’islam » et confier la gestion du culte à des musulmans modérés – c’est en gros le sens des propositions qui ont déjà été formulées par Hakim El Karoui et dont il se dit qu’elle pourrait inspirer la stratégie de l’Etat. Problème : qui sont les « musulmans modérés » et qui est légitime pour les reconnaître ? On ne distingue pas vraiment ce que cette démarche apporte d’inédit par rapport aux tentatives qui, depuis trente ans, ont tenté une régulation assurée en dernier ressort par l’Etat, avec en arrière-plan un modèle non assumé : celui du Consistoire. Une construction en miroir qui n’est probablement ni très adaptée aux réalités protéiformes de l’islam, ni très saine dans son principe même.

2) Engager un combat culturel, valeurs occidentales contre valeurs islamistes, puisque celles-ci sont fondamentalement incompatibles avec le socle républicain mais aussi – et en fait surtout – avec les « racines chrétiennes », ou judéo-chrétiennes selon les versions, de la France et de l’Europe. Telle est la réaction identitaire que proposent nombre de partis de droite et d’extrême-droite à travers l’Europe

3) Revenir à l’esprit de la République libérale qui laisse se déployer librement les cultes et ne s’en mêle pas, posture probablement beaucoup plus conforme à ce que souhaite la majorité des Français, musulmans et non-musulmans, tout en veillant à protéger les individus contre ce que Clemenceau avait appelé, dans un discours au Sénat, « la liberté de la servitude », c’est-à-dire toutes les formes de pression normative allant du prosélytisme actif jusqu’au développement d’activités-prétextes, visant en réalité au formatage idéologique et religieux. Dans cette perspective, il reste de nombreux progrès à accomplir et une remise à niveau des politiques publiques pour mieux protéger les plus vulnérables. Un contrôle beaucoup plus strict des écoles hors contrat et autres activités péri-éducatives, au nom de l’intérêt de l’enfant, serait un bon début.


Orban VS. Macron

Le déclenchement de la procédure « de l’article 7 » contre la Hongrie, pour « atteinte à l’Etat de droit », marque un premier coup d’arrêt contre l’offensive nationaliste de Viktor Orban. Cependant, outre qu’il intervient tardivement, le vote du Parlement européen est lourd d’ambiguïtés et d’hypothèques : à quelles sanctions pourraient-elles aboutir, si tant est que ce soit politiquement opportun de permettre à Orban de se victimiser ? Même chose pour le match annoncé entre Orban et Macron. Que le premier nommé y ait intérêt va de soi. En est-il de même pour Macron ? En est-il de même de l’Europe et des Européens ? Si la prochaine campagne se résume à une opposition caricaturale entre nationalisme xénophobe et laisser-faire libéral, la seule issue certaine est que la majorité des Européens ne s’y retrouvera pas, et boudera les urnes. Faisons à Emmanuel Macron le crédit de comprendre que légitimer Orban (et Salvini) en les désignant comme adversaires numéro est une stratégie à double tranchant : autant on est sûr de les faire monter, autant on ne peut être assuré de faire le plein des voix démocratiques. Mais Macron n’est pas le seul à avoir une responsabilité dans cette affaire : si la gauche pro-européenne continue de ne rien proposer que la continuation de l’existant, les électeurs, eux, continueront à la sanctionner. Quant à la droite, divisée sur le vote contre la Hongrie, elle doit aussi clarifier sa position, assumer à la fois le « discours d’autorité » que son électorat attend sur la sécurité et l’immigration, tout en coupant court aux tentations populistes et autres menaces de « Frexit ».

En résumé, pour lutter efficacement contre Orban, Macron n’a pas intérêt à rechercher l’hégémonie chez les démocrates. Encore faut-il que ceux-ci la lui contestent intelligemment…


Audin, un premier pas

La reconnaissance par le Président de la République de la responsabilité de l’Etat dans la mort de Maurice Audin est un geste fort. Ce n’est pas le triomphe d’un camp, c’est la victoire, bien tardive, de la simple vérité. Elle ouvre la voie à un examen plus systématique de la pratique de la torture par les autorités françaises, et plus largement sur l’ensemble de la décolonisation de l’Algérie et ses épisodes dramatiques, Sétif, Constantine, l’abandon des Harkis, les conditions d’accueil des Rapatriés…La mémoire de la guerre d’Algérie est très inégalement présente dans les foyers français d’aujourd’hui ; mais dans certains territoires, elle pèse encore lourdement dans les rancœurs héritées. Il est grand temps d’alléger ce fardeau.

Bloc-notes du 07 Septembre 2018

Gilles Clavreul - 7 Sep 2018

La maison brûle

A l’occasion de la démission de Nicolas Hulot, les commentateurs ont rappelé cette phrase de Jacques Chirac à propos du réchauffement climatique : « La maison brûle, et nous regardons ailleurs ». On peut en dire autant de la maison Europe. Laissons provisoirement de côté l’Europe-institution, prise quant à elle dans les glaces bureaucratiques, et parlons de l’Europe tout court, celle qui, après avoir été le théâtre des guerres meurtrières du XXème siècle, après le déchirement de la Guerre Froide, a fait de la démocratie son destin commun.

L’Europe sera-t-elle encore longtemps ce havre démocratique qu’il a été si difficile de construire ? On aimerait trouver de quoi se rassurer mais, comme dans la chanson, les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent. Car, à moins qu’on ne souscrive à l’idée que les démocratie et liberté ne vont plus nécessairement de pair, pour faire écho à la problématique posée par le politologue germano-américain Yascha Mounk, la poussée historique des partis nationalistes est le fait politique majeur en Europe aujourd’hui. Ce week-end, les élections législatives en Suède devraient placer le parti « Démocrates de Suède » en deuxième position, non loin des sociaux-démocrates, rendant incertaine la viabilité de la future majorité. En Allemagne, après la démonstration populaire de Chemnitz, l’AfD est crédité de scores supérieurs à 20% dans les Länder de l’est et devancerait le SPD en cas de législatives anticipées. En Italie, l’improbable majorité 5 Stelle – Lega bénéficie d’une popularité que nombre de formations au pouvoir ailleurs en Europe peuvent lui envier.

Depuis bien longtemps, extrêmes-droites et droites extrêmes ont investi des problématiques – la sécurité, l’immigration, la fragilisation des classes populaires – que les partis traditionnels renâclaient à traiter. En France, la droite classique s’est beaucoup abîmée lorsque, par effet de rattrapage, elle a paru surenchérir sur le Front National – et on voit que cette parenthèse, dont Patrick Buisson aura été le théoricien, n’est toujours pas refermée. La gauche de gouvernement, à l’inverse, a fait sur l’immigration dans les années 2010 ce qu’elle a fait en matière de sécurité sous Jospin et en matière d’économie sous Mitterrand : prendre un virage pragmatique et mener une politique réaliste, mais sans l’assumer. Résultat : elle n’en a pas récolté les bénéfices politiques, tout en indisposant une partie de son électorat. Les lignes semblent bouger à nouveau, cette fois ci à la gauche de la gauche, avec la création d’Aufstehen en Allemagne, ou avec les débats, assez vifs, sur la ligne de La France Insoumise sur le rapport à la nation.

Il est heureux qu’à droite, au centre et à gauche, les questions identitaires, celles qui brûlent les doigts et révèlent les nouvelles fractures qui traversent les sociétés démocratiques, soient enfin débattues. Mais n’est-il pas trop tard ? Les mâchoires de la tenaille identitaire ne se referment-elles pas déjà ?

Le jour sans fin (Groundhog day)

Dans cette comédie romantique des années 1990, Bill Murray est enfermé dans une boucle temporelle : chaque matin, il se réveille le 2 février, ruinant tous ses efforts de la journée pour réaliser son vœu le plus ardent, séduire la belle Andie Mc Dowell. La vie politique française semble connaître une fatalité semblable, si l’on compare les seize premiers mois du quinquennat Macron avec ceux de ses deux derniers prédécesseurs. Elu dans un climat déliquescent, Emmanuel Macron a fait une belle promesse aux Français : rompre avec le passé, redonner du sens à la politique, redresser la tête. Chacun dans son style propre, Sarkozy et Hollande n’avaient pas agi autrement.

Chacun aura mené une campagne brillante, connaissant, après le triomphe, l’euphorie des éditoriaux élogieux, le baume des compliments intéressés et des visites de prestige à l’étranger. Et chacun n’aura pas tenu compte des signaux faibles qui annoncent que la lune de miel est sur le point de finir. Le bling-bling pour Sarkozy ; les soubresauts de la vie privée et un été débonnaire pour Hollande ; Benalla et Hulot pour Macron : tels sont les traits d’image et de personnalité que l’on a retenu, mais le principal n’est pas là car les Français, contrairement aux chroniqueurs, ne s’arrêtent pas à la surface des choses. Ce qui s’est joué, en profondeur, c’est le décalage entre une promesse, que Sarkozy a nommé « rupture », Hollande « changement » et Macron « transformation », et des réalisations bien timides et bien ternes, au regard des annonces de campagne.

Pour Emmanuel Macron, le problème est plus aigu que pour ses prédécesseurs : contrairement à eux, il n’a pas de socle politique « historique ». Ce qui a été sa grande force jusqu’à présent – sa singularité, son courage personnel et son absence de comptes à rendre à des aînés ou des alliés encombrants – devient une faiblesse, d’autant plus que l’adversité lui vient de deux côtés. Si Macron conserve l’ambition de changer la France, il n’a plus tellement le choix : il faut qu’il commence par changer lui-même, qu’il abandonne le jeu solitaire qui lui a permis de gagner mais qui le handicape aujourd’hui ; qu’il accepte la discussion avec les corps intermédiaires ; et qu’il envisage des alliances, tant avec des courants politiques qu’avec les forces de la société civile.

Cette mue ne serait pas une trahison : pour réformer, il faut accepter de se réformer, et revoir son schéma de jeu si les circonstances l’exigent. Mitterrand, De Gaulle, l’ont fait ; Macron peut sans doute le faire. Il lui reste encore un peu de temps pour cela.

121

Il y a cinquante-sept ans presque jour pour jour paraissait le Manifeste des 121. C’est l’un des tournants de cette guerre qu’on ne nommait pas encore, la guerre d’Algérie. La liste des signataires est vertigineuse : Sartre, Beauvoir, Boulez, Duras, des résistants comme Vercors, des déportés comme Antelme, Lanzmann, Henri Lefebvre, Théodore Monod, Revel, Sarraute, Signoret et Truffaut…C’est aussi l’une des références totémiques de la gauche intellectuelle, une mobilisation courageuse, fédératrice, et surtout, efficace, servant de modèle aux luttes futures. Quelle cause, de nos jours, susciterait une prise de position aussi nette, mêlant pour une rare fois la légitime indignation morale à la clairvoyance politique ?

Tournons la question autrement : qu’est-il arrivé à cette gauche d’intellectuels et d’artistes, différents et souvent opposés, qui pouvaient se réunir pour une même cause ? C’est la première question que soulève cet anniversaire, que personne ou presque, soulignons-le, ne songe à célébrer. La deuxième question porte sur les rapports entre le France et l’Algérie. « L’impensé algérien », ce « passé qui ne passe pas », est l’un des lieux communs dont les docteurs en lien social sont prodigues. Et comme tous les lieux communs, il comporte sa part de vérité. Le silence qui continue de peser sur quelques dates du calendrier en atteste : 17 octobre , 8 mai, 20-25 août…Autant d’épisodes sur lesquels la Nation ne s’attarde pas.

Cette gêne persistante est une aubaine pour les entrepreneurs identitaires d’aujourd’hui, tout comme l’inconfort à parler d’immigration, d’identité ou de sécurité laisse les coudées franches à l’extrême-droite. Le courage politique commande justement d’affronter les vents contraires. Le malaise identitaire des jeunes Français issus de l’immigration, l’insécurité culturelle de ce que l’INED appelle pudiquement « la population majoritaire » sont de ces questions explosives dont le traitement ne peut plus être différé. Le courage politique et moral des 121, s’il faisait irruption aujourd’hui, ne réglerait pas tout ; mais il ouvrirait la voie.

Bloc-notes du 31 août 2018

Par Laurent Bouvet - 31 Août 2018

Endiguer la progression de la peste brune

Manifestations violentes de l’extrême-droite en Allemagne, score historique en vue pour l’extrême-droite suédoise aux élections législatives du 9 septembre prochain, progression régulière de la cote de popularité du ministre de l’intérieur italien Matteo Salvini et de son parti… Les nouvelles d’où qu’elles nous viennent en Europe annoncent toutes la même chose : la progression de l’extrême-droite. Une extrême-droite néo-populiste – développant la thèse d’une démocratie illibérale –, moderne, gestionnaire, assumant le pouvoir et désireuse de construire une Europe à sa main plutôt que d’un simple revival nationaliste nostalgique. Une extrême-droite plus déterminée et donc plus dangereuse que jamais politiquement.
Face à cette lame de fond qui menace d’emporter toute l’Europe, la déploration navrée ne suffit pas. Pas plus que les cris d’orfraie sur l’air du retour aux « heures les plus sombres ». Il est plus que temps de bien identifier les causes de cette poussée politique tellurique si l’on veut être capable d’en juguler les effets. Plus que temps de sortir du confort des explications que l’on avance, en vain, depuis des années : avec quelques points de croissance en plus et de chômage en moins, on aura résolu le problème. Comme si ce néo-populisme n’était finalement qu’une conséquence, mécanique, de la crise financière de 2008 et des ajustements brutaux qui l’ont suivie.
Non, les causes de ce à quoi nous assistons aujourd’hui ne sont pas, principalement, économiques et sociales, même si ce sont les classes populaires européennes les plus touchées par la crise économique qui sont les plus enclines à voter pour les partis d’extrême-droite. Elles qui ont subi, depuis des années, des décennies…, l’onde de choc de la mondialisation conjuguée à celle de la fin de la société industrielle. Les causes premières de l’épidémie de peste brune sont identitaires. Et même si ce mot ne plait aux chastes oreilles habituées au ronron du politiquement correct, il faut néanmoins le dire et le répéter. Identitaires, au sens où ces causes s’articulent autour d’un triptyque (les « 3 i ») : immigration, intégration, identité commune, de ce que l’on appelé, avec d’autres, « l’insécurité culturelle ».
Pour le dire d’un mot : si l’Europe et les Européens veulent répondre efficacement à ce défi politique sans s’enfermer derrière d’illusoires murs en guise de frontières, il va falloir que leurs élites se défassent de leur vision politique trop souvent réduite à un économicisme moralisateur d’un côté, celui d’une gauche qui a abandonné à leur sort ces catégories populaires en les couvrant d’injures (racistes, islamophobes, beaufs…) et cynique de l’autre, celui d’une droite et d’un haut patronat qui veulent ouvrir grand les frontières pour faire encore baisser les coûts de production. Et tout cela sans jamais se demander un instant si le fragile équilibre du compromis social qui a permis une prospérité historique à l’ensemble de la population, et dont on trouve différentes variantes en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, n’est pas lié à un contrat politique fondant une identité commune, appuyée sur des droits, des principes et des valeurs que remettrait directement en cause l’ouverture inconsidérée des frontières.
À gauche tout particulièrement, au sein de la gauche démocratique et progressiste, responsable en tout cas, il est plus que temps de remettre en cause totems et tabous, et de se défaire du prêt-à-penser qui a tué la social-démocratie européenne ces dernières années. On perçoit d’ailleurs quelques mouvements notables en ce sens, chez les sociaux-démocrates danois ou plus récemment dans la gauche de la gauche allemande. Ce sont assurément des évolutions à suivre. Les récentes déclarations d’un des représentants de l’aile gauche du Parti socialiste, Emmanuel Maurel, vont dans le bon sens de ce point de vue.
Le problème de la gauche en la matière est simple à énoncer d’une certaine manière : elle ne pourra pas combattre efficacement le discours identitaire de l’extrême-droite tant qu’elle tiendra ou soutiendra elle-même un autre discours identitaire. Ainsi, accorder, par action ou par omission, toujours plus de place et d’attention à des revendications identitaires d’un côté en dénonçant d’autres revendications identitaires de l’autre, ne peut être compris par nos concitoyens, outre le fait que c’est intellectuellement totalement incohérent. Comment en effet expliquer qu’il y aurait une bonne dérive identitaire, celle que soutient la gauche, parce qu’elle serait le fait de telle ou telle population, inspirée par l’indigénisme, le décolonialisme, l’islam politique… alors qu’il y en a une mauvaise, celle de l’extrême-droite qui est mécaniquement assimilée à la population blanche, occidentale, chrétienne et même juive aujourd’hui ? Une telle attitude ne fait que valider la thèse du « choc des civilisations » alors qu’on la condamne par ailleurs ! La logique identitaire quand elle est combattue, et elle doit l’être, ne peut l’être que totalement, sans exception.
C’est à ce combat que la gauche démocratique et progressiste, et au-delà tous les républicains, doit s’employer aujourd’hui. C’est le meilleur moyen de faire reculer toutes les forces qui veulent mettre à bas les principes et valeurs qui fondent l’Europe et qui font sa précieuse originalité dans le monde contemporain.

Le président de la République et le défi de l’identité commune

Cette sombre conjoncture européenne donne une responsabilité toute particulière à Emmanuel Macron, dès lors qu’il se place en rempart de l’alliance néo-populiste qui est en train de se constituer sur le continent, comme on l’a bien vu cette semaine à Milan, lors de la rencontre entre Matteo Salvini et Viktor Orban.
Las, à travers les propos qu’il a tenus au Danemark au sujet de l’identité commune, européenne notamment, et de la manière dont les peuples nationaux pouvaient se reconnaître ou se distinguer par rapport à celle-ci, on n’a pas réussi à comprendre quelle était la voie que souhaitait privilégier le président de la République. Or en la matière, la clarté de l’exposition vaut autant que celle des principes.
Soit, en effet, cette question de l’identité commune est un non sujet voire une passion triste, comme on a pu entendre le président le dire, soit c’est une question majeure qui travaille en profondeur des sociétés européennes soumises à des bouleversements en la matière. Pour le dire d’un mot, c’est l’un ou l’autre, mais il n’y a pas de « en même temps » possible en la matière. On ne peut pas dire à la fois que les identités nationales n’existent pas et qu’elles sont diluées dans une « identité européenne », et leur prêter des qualités propres, positives ou négatives, selon les besoins de la démonstration du moment.
On peut tout à fait défendre que les cultures et les tempéraments nationaux n’existent pas en tant que tels, qu’il s’agit de constructions fluctuantes et toujours trop complexes pour être saisies de manière univoque. Il y a de bons arguments en faveur de cette thèse. On peut tout autant trouver dans l’histoire, l’anthropologie ou les sciences sociales en général de très bons arguments en faveur de la différenciation culturelle entre les peuples, et de là leurs préférences pour tel type d’institutions par exemple. Mais le rôle d’un responsable politique, surtout quand il est chef de l’Etat, n’est pas de produire des analyses de sciences humaines et sociales, il est a minima de mettre en récit l’identité collective sinon commune de son peuple, et dans le meilleur des cas d’indiquer une direction, de convaincre du bien-fondé d’un projet pour le pays. L’exercice du pouvoir, surtout quand il est dit « suprême », ne peut se réduire à une dissertation.
L’heure est bien trop grave pour que l’on puisse se contenter, politiquement, d’un tel flou. Les Français comme les Européens ont avant tout besoin de savoir où ils vont et pour cela de savoir qui ils sont, c’est-à-dire ce qu’ils souhaitent mettre, en commun, dans leur identité collective. Car celle-ci est, à l’âge démocratique, une question de choix politique.

Bloc-notes – 24/08

Gilles Clavreul - 24 Août 2018

Rentrée
Après un bref répit estival, la rentrée s’annonce compliquée pour le Président Macron et son Gouvernement. Sur le plan politique, même si l’affaire Benalla ne devrait pas connaître de nouveaux développements, elle aura marqué le premier moment de fragilité de l’exécutif – et singulièrement, du Président lui-même – et requinqué provisoirement des oppositions, coalisées pour l’occasion alors qu’elles étaient en panne d’angle d’attaque depuis le début du quinquennat, et qui ont trouvé là un opportun substitut à leur absence de propositions alternatives. Il n’empêche que le Président en sort fragilisé sur des terrains où il s’était plutôt montré à son avantage, le sens du régalien et la gestion de la communication.
Sauf événement particulier, la rentrée politique est dominée par les dossiers économiques et sociaux Or les nouvelles ne sont pas très bonnes : la croissance française, à 0,2% au deuxième trimestre, affiche la plus mauvaise performance de la zone euro, qui elle-même subit un ralentissement global (+0,4%), au moment où l’économie américaine caracole (+1%). Voilà qui complique les arbitrages budgétaires, préparés jusqu’alors sur la base d’une croissance annuelle de 1,8%, qui parait d’ores et déjà hors d’atteinte.
Que faire ? Laisser filer un peu le déficit ou tenir l’objectif volontariste d’un déficit contenu à 2,3% ? Sur le plan budgétaire, tout est possible, mais politiquement, le Président Macron n’a pas vraiment le choix : s’il assouplit un peu son approche budgétaire pour ne pas tailler trop brutalement dans les dépenses, il régalera l’opposition de droite, trop contente de le peindre en héritier des louvoiements supposés du quinquennat précédent, sans pour autant émousser les flèches de La France Insoumise qui surfe sur le thème du « Président des riches ».
Pour rendre ses arbitrages, le Président ne peut se retourner vers un corps électoral constitué : sa force durant la campagne présidentielle a précisément été de fédérer autour de lui différentes catégories, qui ont adhéré à sa proposition politique sans pour autant avoir les mêmes intérêts ni partager les mêmes valeurs. Ayant moins d’assise aujourd’hui, il a cependant plus de liberté, car il n’a pas à proprement parler de clientèle à satisfaire :  mieux vaut donc pour lui garder le cap réformateur, affronter la gauche sur le terrain du réalisme, et renvoyer la droite aux réformes qu’elles n’a jamais osé entreprendre lorsqu’elle était au pouvoir : ce serait une attitude cohérente, dût-il en payer le prix dans ses relations, déjà compliquées, avec les partenaires sociaux, avec les élus locaux, et au sein de la fonction publique, où le feu couve dans de nombreux secteurs.

Ponts
Les catastrophes naturelles nous ramènent à notre vulnérabilité face à la nature et aux mauvais coups du destin. Les catastrophes technologiques nous rappellent quant à elles à notre faiblesse face à l’œuvre des hommes. Les enquêtes diront, rapidement on l’espère, les causes de la tragédie de Gênes et établiront les responsabilités.
Au drame humain et au traumatisme collectif s’ajoutent des conséquences économiques durables qui montrent que la croissance, même à l’heure de la mondialisation et du numérique, reste tributaire des infrastructures physiques, et que ces infrastructures demeurent à leur tour tributaires d’une puissance publique capable de les réaliser et d’en assurer la maintenance et la sécurité. La nouvelle économie n’appelle pas moins d’intervention publique, mais davantage, fût-ce sur des bases nouvelles.
Le nouvel exécutif italien, par la voie du ministre de l’intérieur Matteo Salvini, a immédiatement cherché à exploiter le drame, comme s’il attendait que le peuple lui sache gré d’exprimer sa colère, mais non de prendre les mesures utiles et nécessaires pour secourir, reconstruire et prévenir d’autres catastrophes ailleurs dans le pays. Cela dit, la démagogie a son efficace et Salvini, comme ses jumeaux européens de la nouvelle scène tribunitienne, a encore de beaux jours devant lui. Aux démocrates d’arriver à les contrer.

Tricolores
Il n’est plus guère d’événement collectif qui échappe à une lecture identitaire, faisant la part belle à l’origine, à la religion, voire à la « race », notion qu’on croyait à jamais démonétisée. Ainsi ce que l’on dit et ce que l’on fait est constamment commenté, disséqué, réinterprété d’après ce que l’on est – ou plus exactement ce que l’on est censé être, comme si un être humain pouvait, devait être réduit à sa naissance, à sa couleur de peau, sa nationalité ou encore sa foi. Ainsi, puisque bon sang ne saurait mentir, mauvais sang ment toujours quoi qu’il dise ou fasse.
Ainsi, pour certains, l’équipe de France de football ne pouvait gagner le Mondial de Russie parce qu’elle n’était plus française ; elle courait vers une humiliation certaine, disaient les autres, puisque, cédant aux passions islamophobes, elle se privait de Benzema. Les identitaires espéraient comme toujours, la joie mauvaise de la défaite.
Or, les uns et les autres durent avaler le triomphe imprévu d’une bande de jeunes surdoués qui suivaient comme un seul homme le tonitruant « Vive la République ! » d’Antoine Griezmann.  Rien de moins politicien, rien de plus politique que cette exclamation innocente et sincère : aimer ce qui nous pousse à agir ensemble. On savoure ? Oui, mais pensons à la suite. Comme dit Kylian Mbappé au pied prompt :  « On n’est pas là pour glander ».