Sabine PROKHORIS - 28 Sep 2019

Identités et systèmes de valeurs

Dévots de l’identité et authentique en toc – A propos de La dictature des identités de Laurent Dubreuil

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  « […] la morale de ceci c’est : Soyez ce que vous voudriez avoir l’air d’être ; ou, pour parler plus simplement : Ne vous imaginez pas être différente de ce qu’il eût pu sembler à autrui que vous fussiez ou eussiez pu être en restant identique à ce que vous fûtes sans jamais paraître autre que ce que vous n’étiez avant d’être devenue ce que vous êtes. »

  Lewis Carroll (Alice au pays des merveilles)

    Alors que battait son plein la polémique autour de la mise en scène prétendument « raciste ») des Suppliantes par Philippe Brunet[1] la tragédie d’Eschyle étant du reste elle-même suspecte , polémique très efficacement orchestrée par de bruyants groupuscules identitaires/racialistes qui n’avaient pas hésité à empêcher physiquement la tenue de la représentation prévue en mars dernier à la Sorbonne[2], paraissait sous la plume de Laurent Dubreuil un bref et vif essai de philosophie politique, au titre sans équivoque : La Dictature des identités. L’inquiétant épisode des Suppliantes, suivant de quelques mois à peine une campagne d’agit-prop de la même farine sur une pièce de Robert Lepage autour de l’histoire des Premières Nations au Canada, Kanata, interprétée, ô ! blasphème, non par des « autochtones » amérindiens, mais par la troupe du Théâtre du Soleil, nous offrait l’illustration directe de l’aberration intellectuelle et politique que constitue ce que Laurent Dubreuil dans son salubre et percutant essai – clairement un livre d’intervention, fort bienvenu – décrit comme « politique d’identité », traduisant ainsi l’expression américaine identity politics. Dès les premières pages de son ouvrage, remarquablement précis et constamment attentif à étayer ce qu’il avance, l’auteur s’explique d’ailleurs sur son choix de traduction :

« Alors que politics of identity existe – et correspond tout à fait au français politique de l’identité – ce syntagme n’a, depuis, la fin des années 1970, jamais été aussi usité que celui d’identity politics. C’est que la collision immédiate des deux mots indique mieux le dessein. Il ne s’agit pas en effet de "politiser" les identités ni de les "prendre en compte" (comme lorsqu’on parle de "politique de la famille"). L’enjeu est de refonder totalement la politique sur l’identité [3]».

« Refonder totalement la politique sur l’identité » : un projet politique de quadrillage sans reste et sans échappée, qui prétend visser – autant dire écrouer – une bonne fois pour toutes chacun à (ou aux) emplacements censés définir ce qu’il est. De pareille ontologie carcérale, cette politique prétendra déduire une mécanique, nécessaire et contraignante, censée régir – expliquer et ordonner – le comportement des uns ou des autres : chacun agira ainsi en valeureux petit soldat de plomb de l’identité, dans des batailles dont le moins qu’on puisse dire est que la question de l’émancipation des sujets politiques, tout comme celle des conditions d’un monde partagé au-delà des histoires et des appartenances des uns ou des autres, en sont singulièrement absentes. « La politique d’identité nous dit : "Vous êtes ceci, moi cela, vous pensez donc ceci, je penserai cela"[4], résume L. Dubreuil. Inutile de prétendre chercher plus loin, et pour l’imagination, vous repasserez.

Laurent Dubreuil – qui vit aux États-Unis, où il enseigne (université Cornell) – dépeint, exemples à l’appui, ce brave new world qui, « d’Amérique jusqu’ici, est en passe de devenir notre horizon commun » avertit-il. Il entreprend donc dans son essai d’en mettre en évidence les logiques absolutistes et circulaires – tautologiques en somme –, qui pour être indigentes, voire risibles[5], n’en sont pas moins violentes. Interdiction, dans tous les domaines de la « culture » – cuisine comprise –, de se livrer à l’outrageante « appropriation culturelle », sous peine de représailles vengeresses et culpabilisatrices. Le mauvais procès fait à Kanata que nous évoquions en commençant (et sur lequel L. Dubreuil conclut son essai) a bien démontré le pouvoir de nuisance matériel[6]et idéologique de ces milices identitaires : on a pu entendre sur France Culture une journaliste, certes particulièrement inculte, mais qui avait ingurgité semble-t-il le catéchisme de Décoloniser les arts[7], énoncer avec une morgue inouïe que le spectacle interprété par la troupe d’Ariane Mnouchkine était un spectacle « fasciste »…

Ainsi la politique d’identité sera-t-elle analysée de part en part comme « despotisme ». Un despotisme qui repose, montre L. Dubreuil, sur une représentation entièrement déterministe des rapports sociaux et des subjectivités qui s’y inscrivent, doublée d’une phraséologie à teinture psycho-sentimentalo-moraliste de la « blessure psychique », qui soutient en amont la validité de l’univers sans clinamen[8] de l’identitarisme, en aval les moyens de sa censure – de la police de la pensée (et de l’action) chargée de maintenir intacte – pure en somme de toute menace d’hétérogénéité –, l’orthodoxie identitaire.

Aux termes de ce nouvel et quelque peu sinistre évangile, qui repose entre autres choses, analyse l’auteur, sur les opérations de ce qu’il appelle « les manufactures du même », désignant par cette formule les effets abrasifs de formatage des esprits par le système tentaculaire des réseaux sociaux et de leurs algorithmes, source d’une moderne servitude volontaire, la valeur maîtresse est « l’authenticité ». Authenticité que vérifiera (et cadenassera) la conformité impérative des individus à la destinée que trace un « true self » – dont les critères sont cependant extraordinairement standardisés, à mille lieues de toute imprédictible singularité – selon une vulgate de développement personnel qui mixe, remarque L. Dubreuil, psychothérapie (pauvrement) inspirée de Donald Winnicott et mystique religieuse[9], vulgate censée garantir contre tout risque d’adultération du moi.

Verrou identitaire s’il en est, l’authenticité, valeur fixe, se dévoile : telle est son unique, et seule valable, inscription dans la temporalité historique : point de mutations, transformations, évolutions imprévues possibles des trajectoires individuelles, sauf à manquer, pire, à trahir les invariables exigences du dieu « Identité ». D’où les impasses auxquelles certains destins, intensément militants de l’identité toute crue, croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer, peuvent quelquefois se trouver confrontées : ainsi l’édifiante histoire de Michael Glatze relatée par L. Dubreuil, tour à tour « vrai » gay, puis tout aussi « vrai » bouddhiste, mormon, évangéliste, prédicateur d’une quelconque secte (et bien sûr converti à l’hétérosexualité), « moi » enfin avéré tel qu’en lui-même (lequel, s’il vous plaît, est le bon ?) qui bien sûr « connaît la vérité » (et comme il se doit la prêche), a de quoi rendre perplexe. Où diable EST donc l’identité « authentique » – et où l’illusion (et autres ruses du Malin) ?

S’agissant de l’authenticité cependant, cette irréfragable et impérative preuve de l’identité, peut-être pourrions-nous noter au passage qu’il s’agit là également, récupéré et mis à leur sauce (appropriation culturelle ?) par toutes les vulgates psycho-mystiques, qu’on voudra, d’un concept-clé du discours heideggérien. Sans valeur à proprement parler psychologique, l’« être-au-monde » authentique y prend un sens ontologique, substrat d’une pensée de part en part essentialiste. Cette pensée qui lie en une indéfectible unité l’Être, le sol, la langue, la vérité, l’origine, a essaimé, sous diverses formes, dans la philosophie française notamment, puis à travers différents canaux et allers-retours, Outre-Atlantique dans les pensées auto-proclamées « radicales ».

Il n’est en tout état de cause pas possible dans le cadre de cette notre de lecture de développer cela. Mais il convient de signaler cet aspect des choses, car la respectabilité qu’est supposée conférer pareil héritage – plus ou moins crypté, plus ou moins transformé – est le passeport de discours à teinture philosophique, qui échafaudent les plus indigentes, et les plus contorsionnées théories de la « subversion » par la grâce de l’authenticité authentique (le pléonasme grossier valant pour Révélation). Indigentes et politiquement trompeuses, car la « révolution » que bruyamment elles proclament s’avère, à y regarder plus attentivement, profondément conservatrice.

C’est là sans doute un point non négligeable si l’on veut prendre la mesure de la trame sous-jacente aux tours de passe-passe de l’identitarisme butlérien qui, pour se vouloir multiple et « subversif » dans les valeurs du queer et de la parodie, et ainsi prétendre offrir une manière de porte de sortie à l’étrange sur-place palinodique d’un Glatze, n’en reste pas moins un identitarisme, comme le souligne à juste titre L. Dubreuil[10]. Effet de trompe-l’œil en réalité, et l’issue de secours est en réalité bel et bien murée. C’est intellectuellement – et politiquement – particulièrement net si l’on examine la façon, réifiante, et totalement dénuée de toute capacité à élaborer une quelconque analyse dynamique, dont J. Butler conçoit la question des « minorités » – représentation qui opère comme goulet et fourches caudines de toute identité. Cela à travers une spéculation pseudo-dialectique, à l’œuvre de la même manière dans sa déduction particulièrement close – et inconsistante – du « genre », où ce qui n’est rien d’autre qu’un raisonnement circulaire se donne pour une généalogie. Les prises de position politiques – identité « culturelle » contre universalisme vu comme un « provincialisme » occidental, défense des spécificités « culturelles » de la religion (musulmane, car à l’authenticité avérée dans la blessure infligée par le Grand Satan occidental)  – qui sont la conséquence de ce brouet intellectuel rendent plus patent encore que c’est bel et bien d’identité qu’il s’agit dans cet arsenal théorique (de pacotille mais pour autant actuellement efficient sur le marché des idées contemporain). D’où l’injonction butlerienne, singulièrement absconse, de « traduction culturelle » – qui menace de très rapidement tourner en guerre des identités, et autres procès, plus ou moins féroces, en preuves irréfutables de légitimité.

Les controverses qui ont pu éclater aux États-Unis sur la question de l’identité de « « race » – donnée ou pouvant faire l’objet, comme le « genre », d’un passing ? –, excellemment analysées dans son ouvrage par Laurent Dubreuil[11], autour notamment du cas fameux de Rachel Dolezal, fausse-vraie Noire, éclairent impitoyablement les apories cruelles sur lesquelles débouche inévitablement l’assignation identitaire.

Ce qui vaut tout autant pour les discours, particulièrement autoritaires dans leur orthopraxie revendiquée, qui prolifèrent, telles des algues vertes, autour de ce qui a trait à « l’identité de genre », et ce tout autant sous couvert lénifiant d’identité gender fluid. Discours incarcérés dans la croyance candide (mais pas moins despotique pour cela) que l’on saurait très bien « ce que sont une femme, un homme, et leurs corps "genrés"[12]», fait à juste titre, et non sans ironie, observer L. Dubreuil, qui nous offre là des pages d’une liberté inspirée sur les parcours de transition, chirurgicale ou non, dont certaines personnes décident de faire le choix – ce qui est bien leur droit, et n’a pas plus à être considéré comme signe de dérèglement psychique que comme militance d’exceptionnalité identitaire[13]. On pourrait ajouter, à ce propos, que de tels trajets, lorsqu’ils parviennent à s’émanciper de la violence des injonctions identitaires qui s’abattent sur eux, violence qui ne le cède en rien à la brutalité des rejets dont ils font socialement l’objet, démontrent l’inanité insigne de la distinction entre cis et trans s’agissant du « genre », comme de la question sexuelle dans son ensemble. Relire Orlando[14]. Quel dit « cis » en effet ne l’est en réalité, psychiquement parlant, que d’un plus ou moins aléatoire parcours « trans » – qui s’ignore ? Il est vrai que les discours identitaires n’ont que faire de l’inconscient, cet empêcheur de s’identifier en rond…

« Performer » son identité, s’en faire en quelque sorte l’homme-sandwich, tel est ainsi le projet politique, de nature en somme publicitaire   mais aussi à bien des égards sacrificielle –, qui fera du monde un vaste entrepôt, façon Amazon, d’identités produites en série. Chacun sur son étagère, au prix de nomenclatures dignes – l’humour, ce crime, en moins – de la taxinomie de Borges citée par Michel Foucault au début de Les Mots et Les Choses[15]. Classifications laborieuses (et fort peu poétiques, contrairement à celle de l’encyclopédie chinoise de Borges !)  que des sigles à rallonge (tel celui-ci : LGTBQIA+, ou encore LGBTTIQQ2SAAP[16]) auront pour tâche d’indexer dans la vaste et tatillonne bureaucratie des identités[17]. En vue entre autres choses de promouvoir la fameuse « intersectionnalité » (autrement désignée par J. Butler comme « alliance des minorités »), dont force sera de constater l’irrémédiable impuissance dès lors qu’éclatera un quelconque conflit entre des « identités minoritaires » dument étiquetées comme telles. La mésaventure d’Avital Ronell il y a un an, éminente professeure femme et lesbienne, accusée, dans le contexte de #metoo, de harcèlement sexuel par un étudiant lui-même gay, en fournit une assez pathétique démonstration. Cerise sur le pâteux et piteux gâteau, accentuant hélas l’effet « patatras » : le bruyant soutien à sa collègue de J. Butler, volant tel Zorro à son secours, en l’espèce par une surprenante lettre ouverte adressée aux autorités universitaires, émaillée d’arguments en tout point dignes de ceux produits en défense d’Harvey Weinstein[18].

L’identité, et là gît le ressort principal et imparable tant de de sa séduction que de sa dictature, est « vulnérable ». Elle sera d’autant plus authentique, obligera d’autant plus, qu’elle se donnera pour offensée, blessée, traumatisée. Laurent Dubreuil dédie quelques-unes des pages les plus fortes et les plus nerveuses de son essai à cette onction par la blessure, qui consacre religieusement, non sans accents christiques, le caractère sacré de l’identité glorieuse parce que victimisée.

« Oui, nous sommes des victimes navrées. Oui, nous demeurons vulnérables. Oui, nous avons souffert la honte et l’humiliation. Voyez la plaie sur notre flanc et les stigmates sur nos paumes. La formation psychique de l’identité est conditionnée par la blessure (wound) qui semble incurable mais trouve un soulagement temporaire dans la censure et la dénonciation. […] La posture américaine de la douleur grandiloquente a, sous diffusion technico-médiatique, rencontré le classique J’accuse de l’intellectuel français, dont la fonction est désormais soldée sur le marché des idées[19]. »

Sévère constat, dont on peut tous les jours en parcourant la presse, observer la justesse. Là où un Erving Goffman, dans son analyse du stigmate, et du théâtre social dans son ensemble, décrivait, avec subtilité et un humour fatal à toute certitudes quant à la consistance de quelque identité, la vulnérabilité des cadres de l’expérience – source tout à la fois d’inquiétude et de soulagement[20] –, la rhétorique de la vulnérabilité des identités opère à tout à l’inverse. Nul mouvement possible, mais l’exhibition accusatrice de la « blessure » obstinément entretenue à des fins qui relèvent d’une politique dont le maître mot est le ressassement sans fin du pur ressentiment[21].

« Dans notre identity politics, qui tend à évacuer le libre choix, la souffrance est première et ineffaçable. Paradoxe : si la plaie cicatrisait, l’identité s’affaiblirait ou se résorberait. Les groupes de soutien n’ont alors qu’une solution pour perdurer : maintenir la névrose et le chagrin. [22]»

On le voit, ça tourne en rond, la redite tatouant, telle la machine de La Colonie pénitentiaire de Kafka, l’indélébile traumatisme : seule carte d’identité qui vaille pour de vrai.

Destins singuliers et collectifs en involution, par conséquent, l’espace de liberté de pensée, de parole, d’action et de création de chacun se voyant de plus en plus réduit, puisque, dans son « identité », vulnérable donc sacralisée, chacun pourra toujours se trouver en situation d’être la victime « traumatisée » de quelqu’un. Point de salut, donc, hors de la dénonciation en bloc d’une part, de la censure d’autre part.

Certaines « identités » blessées, plus médiagéniques que d’autres , et plus « bankables » sur le marché politico-moraliste de l’affaire ont occupé ces derniers temps le devant de la scène : les « racisés » d’une part, fonds de commerce du discours auto-proclamé « décolonial [23]», les femmes d’autre part, constituées en espèce menacée sinon en « race », cela sur un mode dont les signes se laissent discerner tant la controverse sur l’écriture inclusive que dans certaines des formes prises par les mouvements #metoo et #balancetonporc, sans parler de l’actuel usage, du terme, assez problématique et passablement irréfléchi, de « féminicide » pour qualifier les meurtres de femmes commis par leurs ex ou actuels conjoints.


  1. Dubreuil pointe, s’agissant du mouvement mondialisé qui a suivi le déclenchement de l’affaire Weinstein, les écueils inhérents à la conviction que « le sexisme est un continuum », où il décèle une position en réalité paresseuse, qui ne va pas sans poser de redoutables problèmes d’analyse des faits. Cette conviction pseudo-explicative, où ne s’éclaire d’ailleurs nullement comment on pourrait précisément décrire un « continuum », mot magique mais vide en l’occurrence – tout autant que lorsqu’on prétend expliquer que l’opium fait dormir par sa vertu dormitive – a une fonction de censure. Car elle est source de toutes sortes d’interdits, plus drastiques encore que ceux imposés par le moralisme le plus rigoriste, autour de la confuse notion de « culture du viol ». Ainsi diverses œuvres, des sonnets de Ronsard à Blow up, seront-elles soupçonnées, sinon convaincues sans autre forme de procès, de véhiculer une telle « culture du viol », et des agrégatives de littérature s’insurgeront-elles contre l’inscription au programme de telles (prétendues) incitations à la violence sexuelle. Cela dans la droite ligne de ce que L. Dubreuil décrit dans les universités américaines comme trigger warnings et autres safe space[24], « revendications de sécurisation psychologique » (comprendre : de censure) qui, explique L. Dubreuil, comprennent « un droit à s’abstenir, par avance par principe, de toute étude jugée possiblement non conforme à son identité. »


Ce qui conduira à des situations d’une absurdité politique sans nom, comme dans le cas récent de la fresque antiraciste à l’Université de San Francisco que le rectorat de la ville a finalement décidé de faire retirer[25]. Péripétie particulièrement instructive, car elle fait mesurer à quel point, en l’occurrence, le combat n’est pas celui contre le racisme, mais celui pour le culte opiniâtre de l’identité, comme absolu face auquel l’histoire et le monde ne comptent finalement pour rien. Démasquée pour le coup l’imposture de « l’antiracisme » affiché.

On fera ici l’hypothèse, pour poursuivre dans les directions que dessine avec brio l’essai de L. Dubreuil, que sur la question des « sensibilités blessées » et des censures qu’elles prétendent justifier, le terrain a été largement préparé ces dernières années dans le champ des revendications religieuses, par la transformation de l’imputation de blasphème en accusation d’atteinte à la sensibilité des croyants, comme l’a remarquablement démontré Jeanne Favret-Saada dans son ouvrage Les sensibilités religieuses blessées[26].

En enquêtant dans l’Europe et les États-Unis des années 1960 à 1988 sur les impressionnantes mobilisations orchestrées par des dévots du christianisme en vue d’obtenir la censure de quatre films (La Religieuse, de Rivette, La Vie de Brian, des Monthy Python, Je vous salue Marie, de Godard, et La Dernière Tentation du Christ, de Scorsese), J. Favret-Saada montre comment, dans nos sociétés laïcisées, l’accusation d’atteinte aux sentiments religieux – atteinte décrite par les plaignants comme un « racisme » – va peu à peu prendre le relais de l’accusation de blasphème. Les convictions religieuses sont ainsi données, explique-t-elle, pour des idées « auxquelles on serait attaché de tout son être, et avec lesquelles, en somme, on ferait corps ». Elles font par conséquent partie intégrante d’une « identité », qu’elles définissent essentiellement. Y attenter d’une manière ou d’une autre reviendrait alors à faire subir à la personne même des croyants une agression insupportable[27], face à laquelle la liberté intellectuelle, et la liberté de création doivent abdiquer – et bien entendu l’humour, ruine de l’identité. C’est devenu un poncif : qui n’a entendu, après les assassinats des journalistes de Charlie Hebdo, que tout de même, ils n’auraient jamais dû « blesser les sentiments religieux » des croyants ? La parution en 1988 des Versets sataniques va inaugurer l’ère des accusations islamiques de blasphème, ponctuée des sanglants épisodes qu’on connaît, J. Favret-Saada, qui a consacré un ouvrage à l’affaire du Jyllands Posten[28], réimprimé augmenté d’une postface après les attentats de Charlie Hebdo, termine son livre là-dessus.

Si la majorité des croyants ne cautionne bien sûr pas la violence des assassinats commis pour défendre l’honneur bafoué de Dieu ou de son prophète, incorporé en chaque croyant, elle recycle néanmoins, et la société en chœur avec elle, la trouvaille moraliste forgée par des dévots du christianisme à l’usage de sociétés sécularisées. La question du « vivre ensemble » et de la bienveillance « inclusive » qu’elle exigerait – c’est un péché contre l’humanisme consensuel d’offenser son voisin (= les convictions qui formeraient son « identité » profonde), a fortiori s’il appartient à une « communauté opprimée » – vient ici escamoter celle du sens de la laïcité[29]  – garantie de la liberté de conscience – , qui passe alors pudiquement au second plan. Si bien que nombre de croyants – et aussi bien d’ailleurs des non croyants – pourront sincèrement se dire attachés à la laïcité, mais en même temps se montrer convaincus qu’il est très mal de « blesser les sensibilités » religieuses. Telle est l’analyse précisément documentée de Jeanne Favret-Saada.

Ainsi l’on saisit comment la boucle est bouclée. Cette laïcisation du blasphème – le blasphème pour tous en somme – passe, démontre L. Dubreuil, par la sacralisation de l’identité, nouvelle religion révélée. L’identité alors, sorte d’autel portatif intégré, pourra se voir déclinée en autant de catégories que les sigles improbables évoqués plus haut peuvent en produire, sous le label sacramentel du trauma fondateur : « Ceci est mon identité », touche pas à mon tabernacle.

Des identités ultra-sensibles qui sont autant de dogmes ambulants : intangibles, à adorer dans la gloire de leurs stigmates, et à ne surtout pas blasphémer (offenser/blesser). On comprend alors que ce n’est évidemment pas sans raison que, intersectionnalité oblige, la haine de la laïcité et la complaisance envers les formes les plus réactionnaires des religions aient pu envahir le discours des sciences sociales, comme aujourd’hui une bonne partie de la gauche et de l’extrême-gauche, sinon converties à ce fondamentalisme identitaire (quoique), du moins extraordinairement révérencieuses envers lui. D’où la « sainte alliance des obscurantismes et moralismes religieux », écrit d’ailleurs L. Dubreuil citant ce post d’un étudiant musulman : « J’ai vu beaucoup de gens qui ont tout simplement mis à la poubelle leur identité au nom de la laïcité, de l’ouverture d’esprit ou du libéralisme social.[30] » De la droite identitaire et « anti-genre » à la gauche tendance Jean-Louis Bianco (côté mou) ou Danièle Obono[31] (côté raide) –sans parler de la complaisance de la presse[32] de gauche particulièrement envers les discours victimaires/accusateurs des « identités blessées » –, on communie aux diverses hosties qui circulent sur un marché identitaire équipé d’un armement d’intimidation massive qui fonctionne à merveille, dans le champ culturel en particulier, et si creux, si insignifiant puisse-t-il être intellectuellement.

Sans doute est-ce là le symptôme le plus alarmant, le plus mortifère de toute de l’affaire. Attaqué de toute part par le sabre et le goupillon identitaires – car les dévots de l’identité ne s’y trompent pas : oui, l’art est l’espace même de désincarcération de leurs prisons hérissées de miradors et barbelés – les œuvres pourtant, pour qui accepte la rencontre avec leur puissance d’altération, donnent de quoi résister à cette asphyxie mortelle. C’est sur cela que se conclut, et c’est heureux, le tonique et nécessaire essai de Laurent Dubreuil, porté par un élan de colère et de liberté de pensée qui s’arrime à une fermeté d’analyse réjouissante et trop rare[33].

Á lire de toute urgence, pour ne pas désespérer d’aujourd’hui.                           [1] Raciste et « colonialiste » pour cause blackface (supposé).

[2] La représentation eut finalement lieu le 21 mai suivant dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, sous haute protection policière, après deux mois au cours desquels les identitaristes tinrent médiatiquement le haut du pavé.

[3] Laurent Dubreuil, La Dictature des identités, Paris, Gallimard, 2019, p. 18.

[4] Ibid, p. 23.

[5] Ibid, p. 9, sq, sur une campagne médiatique enflammée contre l’appropriation culturelle culinaire du bánh mì (las – ce plat « authentiquement » vietnamien venait, comme son nom l’indique, du «pain de mie »… français.) De l’authenticité colonisée…

[6] tous les co-producteurs québécois se sont retirés du projet, il a fallu la ténacité et le courage d’Ariane Mnouchkine, avec le concours du Festival d’Automne, pour que l’un des trois volets de la production puisse malgré tout voir le jour.

[7] Association dirigée par Françoise Vergès.

[8]  Dans le livre II (vers 214 sq)  du De natura rerum de Lucrèce, le clinamen est cette légère déviation dans la trajectoire rectiligne des atomes qui a pour effet de parvenir à « briser les décrets du destin ». L’action humaine est parfois un tel clinamen, rompant imprévisiblement les déterminismes.

[9] L. Dubreuil se réfère ainsi aux écrits du moine trappiste Thomas Merton.

[10] Ibid, p. 46 sq.

Sur cette question chez Judith Butler, je me permets de renvoyer à mon étude : Au bon plaisir des « docteurs graves » - À propos de Judith Butler, Paris, Puf, 2017.

[11] L. Dubreuil, op. cit., p. 48 sq. On lira ou relira bien sûr, sur ces questions, le vertigineux roman de Philip Roth, La Tache, (2000), trad. Josée Kamoun, Paris Gallimard, 2004.

[12] L. Dubreuil, op. cit, p. 57 sq.

[13] Même si une dévotion de cet ordre à la cause identitaire semble animer sur ce sujet certaines icônes militantes en vue, Paul. B. Preciado par exemple.

[14] Virginia Woolf, (1928) trad. Catherine Papo-Musard, (1993, Le livre de poche 1982.

Comme toujours, la littérature nous instruit de ce que mille pesanteurs nous conduisent trop souvent à méconnaître.

[15] Michel Foucault, Les Mots et Les Choses, Paris, Gallimard, 1974, p.7 sq., à propos d’une « certaine encyclopédie chinoise » où il est écrit que les animaux se divisent en « a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c), apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous,… »

[16] Traduction p. 15 du livre de L. Dubreuil.

[17] Voir à ce propos, dans le film d’Howard Hawks I was a male war bride (1949), subtile et comique réflexion sur les chausse-trappe de l’« identité de genre » perturbée par l’amour,  où Ladies devant la porte des toilettes sera lu avec la perplexité intimidée qui s’impose comme L.A.D.I.E.S , sûrement un très sérieux acronyme diplomatico-militaire à déchiffrer d’urgence…

[18] Arguments auxquels certains, parmi ceux des universitaires de renom qui, de par le monde, y associèrent sans crainte du ridicule leur auguste signature, ajoutèrent quelques perles telles que celle-ci : l’étudiant gay en question était « protégé par le mariage ». De quoi au juste ? Mystère.

    [19] L. Dubreuil, op. cit. p. 66.

[20] Voir en particulier ces lignes : « De nombreuses personnes commettent des offenses situationnelles. La société serait du reste bloquée, sans espoir, si elle n’abritait pas de telles déviations. […] Un rassemblement social, même lâchement défini, reste une pièce exiguë : il présente plus de portes permettant d’en sortir, et plus de raisons normales, d’un point de vue psychologique, de vouloir les franchir que ne peuvent l’imaginer ceux dont la loyauté à la société situationnelle est inébranlable. » E.  Goffman, Comment se conduire dans les lieux publics, (1963) ; trad. Daniel Cefaï, Economica, Paris, 2013, p. 202, sq.

Il est clair, L. Dubreuil le montre très bien, que la loyauté exigée par le discours identitaire ne souffre aucun écart…

[21] Aux antipodes d’une telle attitude dont la stérilité politique s’avère accablante en matière de lutte et d’émancipation, singulière ou collective, on lira le bel entretien avec Fatou Diome : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/08/25/fatou-diome-la-rengaine-sur-la-colonisation-et-l-esclavage-est-devenue-un-fonds-de-commerce_5502730_3212.html

[22] L. Dubreuil, op. cit., p. 70.

[23] À la manœuvre dans les affaires que nous avons évoquées en commençant, Les Suppliantes, et Kanata sur quoi du reste L. Dubreuil conclut son ouvrage.

[24]Déclencheurs de traumatisme,  espaces sécurisés. Voir L. Dubreuil op. cit., p. 83 sq.

[25] http://www.slate.fr/story/180597/san-francisco-fresque-antiraciste-censuree-antiracisme-racisme-art-debat

[26] Fayard, 2017.

[27] À cela se rattache, puisque que l’on commémore ces jours-ci les trente ans de l’affaire des collégiennes voilées de Creil, l’étrange idée que la loi de 2004 qui proscrit les signes religieux ostentatoires à l’école reviendrait à vouloir « exclure les jeunes filles » qui le portent. Ce qui signifie alors que le voile (récusé dans l’enceinte de l’école) ferait corps (et âme) avec la personne.

[28] J. Favret-Saada, Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins (Les Prairies ordinaires, 2007) rééd. , Fayard, 2015.

[29] Voir sur ce point les excellentes remarques de Catherine Kintzler, in Penser la laïcité, Minerve, 2014, p. 48, sq, notamment ce qu’elle explique de parfaitement lumineux sur le « le déraciné, paradigme du citoyen ».

[30] L. Dubreuil, op. cit., p. 90.

[31] Voir ces derniers temps les bisbilles à LFI , et les controverses autour des bien sulfureuses, oh là ! là !,  déclarations d’Henri Peña-Ruiz.

[32] Ce fut particulièrement édifiant lors de la controverse sur Les Suppliantes, notamment dans les quotidiens Libération (par conviction intersectionnelle majoritaire) ou Le Monde (par jésuitisme œcuménique).

[33] L’on se trouve en effet avec cet ouvrage à mille lieues des approximations intellectuelles et confusions de tous ordres que l’on ne peut que regretter dans celui, récent, d’Isabelle Barbéris, L’art du politiquement correct, (Puf, 2019) consacré à des questions voisines. Un livre dont l’ambition intellectuelle considérable s’avère inversement proportionnelle à la précision et à la rigueur théoriques qu’on est en droit attendre d’un auteur respectueux de l’intelligence de ses lecteurs, et dont la lecture hélas consterne. Deux mots d’explication. Sans méthode – à moins que le « sentiment diffus » (p. 30) dont l’universitaire excipe pour soutenir telle ou telle affirmation non démontrée n’en constitue une –, ses développements en forme de zapping, passablement indigestes sinon fumeux, procèdent par accumulation de généralités (souvent mutuellement incompatibles), assertions à l’emporte-pièce que seules parfois de sibyllines parenthèses prétendent expliciter, usage inflationniste du suffixe « isme », et une impressionnante collection d’ahurissants amalgames. Florilège : « La querelle du narrativisme (linguistic turn) [l’anglais venant ici à titre d’explicitation pour le lecteur ?] qui a notamment opposé Hayden White et Carlo Ginzburg permet de distinguer deux camps. » Sans que Barbéris juge utile de préciser sur quoi porte la controverse entre ces deux auteurs – en l’occurrence le négationnisme de Faurisson et les conditions intellectuelles de sa réfutation, ce qui n’est pas un simple détail –, elle poursuit, en mettant dans le premier « camp » (bizarre concept ici) narrativiste, pêle-mêle : Nietzsche, Lacan, Ricoeur (que, lui prêtant l’idée qu’il « n’y a pas d’histoire mais des récits »,  elle semble ici confondre avec le Roland Barthes de l’article « Le discours de l’histoire »),Veyne, et … la mécanique quantique ! (On en reste quelque peu interloqué…) Ainsi au prétexte que certains de ces auteurs ont réfléchi, chacun de façon spécifique, aux modalités du récit historique (ce qu’a fait lui aussi Carlo Ginzburg, Barbéris l’ignore-t-elle ?), voilà qu’en chœur ils nieraient, selon sa « lecture » pour le moins cursive, la réalité historique. Ce qui est tout simplement faux. L’auteure a-t-elle vraiment une connaissance autre que par ouï-dire de ce qu’elle évoque à l’allure de la visite du Louvre en neuf minutes dans le film potache de Godard Bande à part ? Cela semble douteux. Nous renvoyons quoi qu’il en soit le lecteur persévérant à cette page d’anthologie (p. 135). Plus loin, de la même farine : « La notion de performatif opéra une révolution copernicienne dans le champ linguistique, à mettre sur le même plan que l’invention à peu près concomitante de la cybernétique et du langage numérique, puisque la théorie linguistique des performative statements désigne un processus où c’est le code qui produit la situation. » (p.145). « Révolution copernicienne », (sans explication, tant pis), certes ça en jette. L’enflure (pseudo) théorique ne parvient cependant pas à dissimuler l’inanité et l’absurdité de ce propos embrouillé et embrouillant, qui de quelque côté qu’on le tourne, ne signifie … rien du tout. Mais, dira-t-on, Isabelle Barbéris est une « alliée », impliquée dans des causes importantes à défendre – celles mêmes qui orientent le tranchant des analyses que conduit Laurent Dubreuil dans son essai. À ceci près qu’elle ne se soucie guère semble-t-il de se montrer conséquente sur certaines questions essentielles en la matière. Ainsi, dans la controverse autour de la pièce de Mohamed Kacimi à propos de sa pièce sur Merah, a-t-elle été capable, parant d’un raisonnement passablement tordu une complète mauvaise foi, de reprocher à la mise en scène d’avoir cherché à « gommer l’origine » [ethnique] en faisant interpréter les personnages arabes par des acteurs européens. (https://www.marianne.net/debattons/idees/derives-ideologiques-du-spectacle-moi-la-mort-sur-mohamed-merah). Voilà qui laisse rêveur… On ne s’étendra pas ici davantage. Notons simplement que des travaux d’une aussi douteuse qualité ne servent guère la cause sur laquelle ils ambitionnent de briller.